Une nouvelle usine à Charleroi? Cela faisait longtemps. Ce mardi 14 juin était posée la première pierre d'une megafactory destinée à assembler jusqu'à 500 mini-satellites par an. La jeune entreprise wallonne Aerospacelab devrait étrenner cette chaîne de montage en 2025 en plein coeur de ce qui fut un des premiers pôles industriels historiques du pays, à Marcinelle précisément, à proximité de la gare.
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Une nouvelle usine à Charleroi? Cela faisait longtemps. Ce mardi 14 juin était posée la première pierre d'une megafactory destinée à assembler jusqu'à 500 mini-satellites par an. La jeune entreprise wallonne Aerospacelab devrait étrenner cette chaîne de montage en 2025 en plein coeur de ce qui fut un des premiers pôles industriels historiques du pays, à Marcinelle précisément, à proximité de la gare. Le quartier est en effet celui où se développèrent autrefois les Ateliers de constructions électriques de Charleroi (Acec), le roi belge de l'électromécanique aujourd'hui disparu et revendu par morceaux, dont certains héritiers subsistent encore aujourd'hui (câbleries Nexans, matériel ferroviaire Alstom). "Mon grand-père avait une plaque des Acec dans son bureau", se souvient avec émotion Benoît Deper, qui a fondé Aerospacelab en 2018 à Mont-Saint-Guibert. Le projet de megafactory inclut d'ailleurs la rénovation d'un ancien bâtiment administratif des Acec. Le bâtiment comportera 16.000 m2 dont 6.000 dédiés à une clean room. L'entreprise, qui occupe actuellement 140 personnes, prévoit d'en employer 500 au démarrage de la megafactory. Aerospacelab espère conquérir une part de marché sur le nouveau segment des satellites low cost qui commence à fleurir. "Ce sera la plus grande chaîne d'assemblage de satellites en Europe", avance le CEO, ingénieur passionné de spatial et carolo d'origine, qui a travaillé pour l'Esa et la Nasa. Les lancements de satellites sont en effet devenus nettement moins chers et plus aisés depuis la mise au point des fusées SpaceX d'Elon Musk, dont le rythme de décollage est quasi hebdomadaire. Surtout avec la technique du rideshare (littéralement "covoiturage"), permettant à une fusée de placer en orbite plusieurs douzaines de satellites en un seul tir, au tarif d'1,1 million de dollars la charge de 200 kg. Par ailleurs, la mise au point d'éléments standards moins coûteux bouleverse le secteur. Né avec le développement des cubesats (satellites cubiques miniatures) dans les universités américaines, ce nouveau contexte réduit le coût d'accès à l'espace, créant un nouveau marché, appelé new space. L'usine de Charleroi, qui sera édifiée avec le soutien de Sambrinvest, a été conçue pour répondre à une demande potentiellement très importante. La construction a démarré avec une levée de fonds de 11 millions d'euros, suivie d'une autre de 40 millions en février dernier, alors qu'une troisième est en cours. Le business model de départ consistait à lancer une galaxie de satellites d'observation, propriété d'Aerospacelab, et d'en vendre les données à des clients dans des domaines aussi divers que l'agriculture, le trading ou l'énergie. Ces nouveaux satellites peuvent en effet fournir des données plus fréquentes, donc plus précises, susceptibles d'aider notamment à affiner les prévisions sur les récoltes, mesurer quasiment en temps réel l'activité des ports et le niveau des cuves de pétrole, ou suivre les chaînes d'approvisionnement de métaux. Mais avec le temps, il est apparu qu'il existe une clientèle non seulement disposée à se procurer ces données, mais aussi à acheter les satellites eux-mêmes. Voilà pourquoi Aerospacelab développe maintenant une approche hybride: à la fois vente, monitoring de satellite et commercialisation des données. "Au début, nous lancerons surtout des satellites pour notre compte", explique toutefois Benoît Deper. La majorité de ceux envoyés en orbite l'an prochain seront dans ce cas. Le prix des satellites vendus par Aerospacelab se situera dans une fourchette allant de 1 à 15 millions d'euros l'unité, pour une masse d'environ 150 kg. Mais Benoît Depert n'exclut pas de construire des modèles de 500 à 750 kg "d'ici 2025". Des chiffres à comparer avec les dizaines voire centaines de millions nécessaires à la mise au point de satellites classiques. Le Meteosat MSG-1 a par exemple coûté 475 millions d'euros - un prix qui ne comprend pas le lancement - pour un poids de 2 tonnes. Mais si elle veut conclure de grosses commandes, Aerospacelab doit d'abord réussir le lancement de plusieurs satellites, afin de démontrer son savoir-faire. L'entreprise a donc déjà tiré un micro-engin test de 25 kg en 2021, Arthur. Elle en lancera un autre cette année, et sept l'an prochain. "Nous avons déjà quelques clients qui nous ont commandé un satellite, avec, si tout va bien, une option qui pourrait s'exercer sur plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de plateformes", continue Benoît Deper. Le lancement du premier satellite l'an dernier a constitué une première validation. L'ampleur de la demande globale n'est toutefois pas très claire. Certaines études parlent de 1.700 lancements de satellites par an vers 2030. "Les prévisions sont compliquées, observe Benoît Deper. Les études d'hier n'avaient pas anticipé l'explosion actuelle des galaxies de satellites" comme Starlink, le projet d'Elon Musk, qui a déjà envoyé plus de 2.000 engins en orbite basse afin d'assurer l'accès au net à toutes les régions de planète. La tendance est en tout cas très favorable. Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur et qui a posé la première pierre de la megafactory de Charleroi, a lui-même initié un projet de constellation de satellites de télécoms, afin de préserver la souveraineté européenne en ce domaine. La construction de cette megafactory n'était toutefois pas forcément inscrite dans les astres. Au départ, Aerospacelab espérait affronter la demande dans des locaux plus petits, au siège à Mont-Saint-Guibert, puis au centre Monnet, à Louvain-la-Neuve, où la société assemblera 24 satellites par an dans son hall de 2.000 m2. Mais au gré des rencontres avec des clients potentiels, l'estimation de ce nombre s'est accrue. "Il y a une accélération de la demande, atteste Benoît Deper. Nous avons alors misé sur la megafactory. Mais en suivant un processus d'investissement par tranche, qui permet de moduler les cadences de production à l'horizon de quelques mois." L'entreprise aurait d'ailleurs pu connaître un démarrage difficile, avec la guerre en Ukraine qui a indirectement bouleversé le secteur spatial. Les lanceurs russes Proton sont par exemple devenus inutilisables. Mais Aerospacelab avait pris les devants. Le satellite qui partira cette année-ci est réservé sur un vol de la fusée européenne Vega, pour le compte de l'Esa. "Nous avons aussi réservé des slots sur SpaceX l'an prochain, les acomptes sont payés, on ne peut plus bouger les dates, annonce Benoît Deper. Et nous avons 24 options pour 2024, encore sur SpaceX." Selon le patron d'Aerospacelab, ce marché des lanceurs va aussi s'élargir. "Nous regardons les nouveaux entrants, assure-t-il. Mais SpaceX reste le market leader".