Se dirige-t-on vers un "dieselgate de l'industrie chimique" en référence à la fraude des constructeurs automobiles sur les émissions de gaz polluants ? Les tests portant sur la dangerosité des substances chimiques fabriquées en Europe et les informations communiquées à ce propos se sont révélés insuffisants dans 71% des cas, selon l'Echa, l'Agence européenne des produits chimiques.
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Se dirige-t-on vers un "dieselgate de l'industrie chimique" en référence à la fraude des constructeurs automobiles sur les émissions de gaz polluants ? Les tests portant sur la dangerosité des substances chimiques fabriquées en Europe et les informations communiquées à ce propos se sont révélés insuffisants dans 71% des cas, selon l'Echa, l'Agence européenne des produits chimiques. Cette constatation inquiétante découle du règlement Reach (pour "Registration, evaluation, authorisation and restriction of chemicals" en anglais, ou "Enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques"). Ces règles strictes entrées en vigueur en 2007 contraignent les industriels à fournir les informations (toxicité, écotoxicité, devenir dans l'environnement, etc.) nécessaires à l'évaluation de la dangerosité des produits qu'ils fabriquent ou importent suivant le principe "pas de données, pas de marché". A la demande du gouvernement allemand, l'Institut fédéral allemand d'évaluation des risques (BfR), a cherché à éprouver l'efficacité du règlement Reach. Révélés par Le Monde en octobre 2018, les résultats de ses travaux ont indiqué que pour 940 substances, les données étaient "non conformes", soit par absence pure et simple d'information, soit par manque d'étude scientifique prouvant leur innocuité. Les données fournies par les industriels sont jugées particulièrement insuffisantes pour les risques écotoxicologiques, mutagènes et reprotoxiques, précise le quotidien français.Des documents révélés ce mardi 21 mai par Bund, la plus grande association environnementale allemande, auxquels Le Monde a pu avoir accès, permettent d'en savoir aujourd'hui un peu plus sur ces substances de synthèse incriminées ainsi que sur les entreprises qui les utilisent. Sur les 940 substances, Bund a pu en identifier 41. Elles sont utilisées massivement (entre 12 et 121 millions de tonnes par an) et se retrouvent dans une large gamme de produits de grande consommation, des cosmétiques aux jouets en passant par les emballages alimentaires ou le matériel informatique, poursuit le journal. Parmi elles, on trouve le phtalate de dibutyle (DBP). Considéré comme un perturbateur endocrinien et toxique pour la reproduction, le DBP est classé parmi les "substances extrêmement préoccupantes" par l'Echa. Il est pourtant encore produit ou importé en grande quantité (1 000 à 10 000 tonnes par an) en Europe et se retrouve dans de nombreux articles : jouets, meubles, revêtements de sol, rideaux, chaussures ou encore appareils électroniques, détaille Le Monde. Le trichloréthylène fait aussi partie de la liste noire. Ce puissant dégraissant, classé cancérogène, est en théorie interdit depuis 2016. Mais certains industriels bénéficient de dérogations pour continuer à l'utiliser (entre 10 000 et 100 000 par an). L'acétate de méthyle est un solvant très répandu (entre 100 000 et un million de tonnes par an), intégré aussi bien dans les colles, les cosmétiques, les produits d'entretien que dans les lessives est, pour sa part, moins dangereux pour la santé, mais l'Echa reconnaît qu'il peut être à l'origine de graves irritations des yeux, de somnolence ou encore d'étourdissements. D'autres substances chimiques se révèlent dangereuses pour la santé et l'environnement. Le Roundup - tristement célèbre pesticide accusé de provoquer le cancer et au coeur de procès retentissants aux USA - en est un exemple. Plus interpellant encore, certains produits fabriqués à base de ces substances chimiques potentiellement dangereuses sont présentés dans les publicités comme étant tout à fait sains et respectueux de l'environnement, s'étonne pour sa part l'Echo. "Nous sommes très inquiets", a indiqué Bjorn Hansen, le patron de l'Agence européenne des produits chimiques (Echa), qui a consigné ces failles dans son dernier rapport. Suite à ces problèmes de reporting, personne ne peut dire avec certitude si ces produits sont sans danger pour les humains et les animaux. Dans ce contexte, certains évoquent un "dieselgate", comme ce fut le cas avec les véhicules au diesel, et remettent la faute sur le laxisme des Etats membres en matière de contrôles et de sanctions.Si le patron de l'Echa se refuse à livrer le nom des entreprises contrevenantes et des produits concernés, Bund a pu en identifier au moins 654, à travers l'Europe, qui emploient massivement ces substances de synthèse qui enfreignent le règlement Reach et sont donc potentiellement dangereuses. Ces sociétés sont allemandes (169), britanniques (80), néerlandaises (68), françaises (56), italiennes (49), espagnoles (42) et belges (38).Parmi elles, on trouve de grands noms de la chimie (BASF, Dow Chemical, Sabic, Ineos), des groupes pétroliers (ExxonMobil, BP), le plus grand groupe chimique européen, Henkel ou encore des laboratoires pharmaceutiques (Merck). Sans grande surprise, Bayer et Monsanto déjà entachés par le dossier du glyphosate. En Belgique, Solvay et Umicore sont incriminées.Le Monde révèle aussi quelques surprises, comme le leader mondial de la beauté L'Oréal qui ne se serait pas conformé au règlement Reach concernant le chlorure de sodium (le sel) qui entre dans la composition de certains de ses cosmétiques. L'Oréal a tenu à démentir ces propos. Ces 41 substances et 654 compagnies ne pourraient être que la "partie émergée de l'iceberg", déclare au Monde Tatiana Santos, spécialiste de la réglementation Reach au Bureau européen de l'environnement (BEE) qui regroupe plus de 140 organisations environnementales, dont l'allemande Bund. Cette dernière n'a pu en effet vérifier que 700 des 940 substances identifiées comme étant "non conformes" par le BfR. Contacté par le quotidien français, l'Echa assure "améliorer constamment la transparence des processus d'évaluation" et s'être fixé pour objectif de porter de 5 % à 20 %, d'ici à 2027, le nombre de dossiers contrôlés.