"Je suis maintenant une spécialiste des fourmis d'Argentine. Je fais quoi avec ça ? " Laurence Theunis n'a pas dû se poser la question trop longtemps après avoir défendu sa thèse de doctorat en biologie à l'ULB. Elle a en effet été engagée par Infor-Sciences, un organisme qui a pour vocation de populariser la science auprès des jeunes, et a ensuite rejoint Objectif Recherche, une ASBL qui accompagne le développement professionnel des jeunes chercheurs. Son interrogation de fin de thèse était devenue son métier. Elle le devient encore plus maintenant car Laurence Theunis vient de créer l'antenne belge d'Adoc, un cabinet de consultant RH spécialisé dans le recrutement et l'accompagnement de docteurs (ou PhD, du latin philosophiæ doctor). Ce cabinet, fondé en 2008, est déjà présent à Paris et Montréal. " Je voulais compléter mon approche en travaillant aussi directement avec les entreprises, explique-t-elle. Je connaissais déjà Adoc et il m'a semblé plus pertinent de me tourner vers eux plutôt que de vouloir tout réinventer. " Laurence Theunis était passée par les services de la coopérative d'activités Azimut.
...

"Je suis maintenant une spécialiste des fourmis d'Argentine. Je fais quoi avec ça ? " Laurence Theunis n'a pas dû se poser la question trop longtemps après avoir défendu sa thèse de doctorat en biologie à l'ULB. Elle a en effet été engagée par Infor-Sciences, un organisme qui a pour vocation de populariser la science auprès des jeunes, et a ensuite rejoint Objectif Recherche, une ASBL qui accompagne le développement professionnel des jeunes chercheurs. Son interrogation de fin de thèse était devenue son métier. Elle le devient encore plus maintenant car Laurence Theunis vient de créer l'antenne belge d'Adoc, un cabinet de consultant RH spécialisé dans le recrutement et l'accompagnement de docteurs (ou PhD, du latin philosophiæ doctor). Ce cabinet, fondé en 2008, est déjà présent à Paris et Montréal. " Je voulais compléter mon approche en travaillant aussi directement avec les entreprises, explique-t-elle. Je connaissais déjà Adoc et il m'a semblé plus pertinent de me tourner vers eux plutôt que de vouloir tout réinventer. " Laurence Theunis était passée par les services de la coopérative d'activités Azimut. L'entrée sur le marché du travail est-elle vraiment si compliquée, au point que ces personnes hautement qualifiées ont besoin de bureaux spécialisés pour décrocher du boulot ? Pas de caricature : les docteurs ne figurent pas parmi les groupes cibles les plus difficiles à insérer. Ils trouvent un emploi généralement en moins de quatre mois et seuls 3,8% d'entre eux sont au chômage, nous apprennent les statistiques de l'Observatoire de la recherche et des carrières scientifiques (ORCS). Ce sont des chiffres nettement en dessous des moyennes pour l'ensemble de la population. Mais il n'empêche, ces personnes hautement qualifiées n'occupent peut-être pas toujours des jobs très épanouissants ou à travers lesquels leurs connaissances seraient les plus utiles à la société. En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), quelque 900 docteurs sont diplômés chaque année. La moitié d'entre eux optent ensuite pour une carrière universitaire, toujours selon les statistiques de l'ORCS. Ils font ce choix avant tout par passion pour la recherche (49%), pour le caractère créatif et innovant du travail (44%) et pour l'autonomie (34%). La part des docteurs actifs dans la sphère universitaire diminue toutefois au fil des années après la défense de thèse. Très peu de postes académiques s'ouvrent (environ 80 par an) et beaucoup de docteurs finissent par se lasser de la succession de CDD et de l'incessante course aux financements. C'est ici qu'intervient Laurence Theunis. " Ces jeunes titulaires d'un PhD ( doctorat, Ndlr) ne sont pas toujours très au fait du marché du travail et de ce qu'ils pourraient apporter à des entreprises, explique-t-elle. Ils savent faire un C.V. académique mais pas un C.V. destiné à un employeur privé. Nous les aidons alors à bien identifier leur projet professionnel et à mettre en place une stratégie de recherche d'emploi. " Quels sont leurs atouts sur le marché du travail ? Toutes et tous affichent bien entendu une expertise technique et scientifique. " Mais ils ont aussi démontré de la persévérance, de la capacité à gérer un projet, de la rigueur, dit Laurence Theunis. Ce sont des compétences, des soft skills très attendues par le marché. " " Les chercheurs ont aussi appris à travailler en équipe, à résoudre des problèmes et, de plus en plus, à communiquer ", ajoute Véronique Halloin, secrétaire générale du Fonds de la recherche scientifique (FNRS). Ces atouts, les docteurs ne s'en rendent pas toujours bien compte. Adoc leur propose alors des formations pour apprendre à mieux vendre leurs compétences tranversales et à bien intégrer " quelles pierres ils peuvent apporter à l'édifice ". D'après l'ORCS, 14% des docteurs travaillent ensuite dans l'industrie (21% pour les doctorats en sciences exactes). Avantage de cette piste : elle offre un CDI dans 93% des cas quand le secteur universitaire, de loin le plus prisé par ces diplômés, n'offre que 40%... Le consultant se tourne aussi vers les employeurs potentiels, parfois un peu réticents à l'idée d'engager une personne " trop " diplômée. " Certains ont l'image du savant fou dans son laboratoire, sourit Laurence Theunis. Or, je suis convaincue que les docteurs peuvent apporter beaucoup à toutes les entreprises qui travaillent, par exemple, dans l'innovation. " Le rôle de la consultante est alors de mettre en relation la bonne personne avec la bonne entreprise. " Ça non plus, ce n'est pas toujours aussi simple qu'il y paraît parce que, sans être des savants fous, tous les chercheurs ne sont pas visibles sur LinkedIn, assure-t-elle. Nous savons comment aller les chercher et comment rédiger une offre d'emploi pour la rendre attractive auprès des titulaires d'un PhD. " L'autre crainte des employeurs, c'est que la perle rare coûte un peu trop cher par rapport au titulaire d'un master. " Il n'y a aucun barême, assure la responsable de l'antenne belge d'Adoc. C'est une négociation et, bien entendu, nous préparons la personne à savoir valoriser ses compétences et son expérience. A chacun de bien appréhender les possibilités de marché. " Le FNRS réfléchit aussi à des initiatives qui pourraient rapprocher les PhD du monde de l'entreprise. " Nous finançons quelque 2.000 chercheurs, dont la plupart ont des contrats de trois ou quatre ans. Nous devons nous intéresser à leur devenir ", avance Véronique Halloin. Elle songe notamment à développer un réseau d'alumni et des formules de mentorat, si possible dès la deuxième ou troisième année de doctorat. " Cela permettrait d'accompagner le chercheur dans sa réflexion de carrière et de l'éclairer sur les perspectives concrètes ", précise-t-elle. Cet état d'esprit plus tourné vers le monde de l'entreprise gagne en poids parmi les doctorants, grâce au développement de bourses destinées à la recherche fondamentale stratégique, dans des domaines jugés prioritaires pour les besoins de la société. Les financements sont alors accordés non seulement sur la base de la qualité du candidat et de son projet mais aussi pour l'intérêt industriel potentiel de la recherche (bourses Fria) ou les réponses apportées aux défis sociaux et culturels de la société (bourses Fresh). Ces bourses représentent aujourd'hui la moitié des financements du FNRS et soutiennent le développement d'activités économiques, notamment dans les sciences du vivant et le développement durable. L'actualité économique de ces dernières années a bien montré que des recherches de ce type pouvaient souvent conduire à la création d'un start-up ou d'une biotech, souvent d'ailleurs avec un cofinancement de l'université. Les passerelles entre les mondes académiques et industriels ne sont plus des exceptions de nos jours. La FWB finance chaque année environ 900 doctorants. C'est beaucoup plus qu'il y a une quinzaine d'années (568 en 2001). Pourquoi une telle progression, de l'ordre de 60% ? Sans doute un effet de masse lié à la hausse des inscriptions dans l'enseignement supérieur. Les meilleurs étudiants sont alors attirés par la perspective d'approfondir leurs connaissances dans un domaine bien précis (le syndrome du bon élève, comme le dit Yannick Paquay, voir l'encadré). Et c'est sans doute encore plus vrai avec le processus de Bologne qui rapproche les cursus entre les universités européennes. " La création d'un espace européen de la recherche et l'importance stratégique accordée à la recherche et à l'innovation dans les politiques européennes ont donné une plus grande visibilité aux métiers de la recherche, conclut Véronique Halloin. Comme l'Europe veut plus de chercheurs, les financements ont augmenté un peu partout. C'est l'une des explications à la croissance de nombre de doctorants. "