Ils veillent chacun sur un héros de bande dessinée dont le succès a dépassé, depuis longtemps déjà, les frontières de la Belgique. A 90 ans tout ronds, Tintin affiche 250 millions d'albums vendus à travers le monde. Et parallèlement à ce succès qui ne s'érode guère, chaque nouvel album du Chat est un best-seller.
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Ils veillent chacun sur un héros de bande dessinée dont le succès a dépassé, depuis longtemps déjà, les frontières de la Belgique. A 90 ans tout ronds, Tintin affiche 250 millions d'albums vendus à travers le monde. Et parallèlement à ce succès qui ne s'érode guère, chaque nouvel album du Chat est un best-seller. La différence, c'est que Nick Rodwell, directeur de la société Moulinsart, n'est pas le père de Tintin, mais le gardien du " temple hergéen ", alors que Philippe Geluck est bel et bien le géniteur du célèbre félin. Nous les avons donc conviés à la table de L'Ecailler du Palais Royal à Bruxelles pour débattre de la délicate question de la gestion de l'oeuvre d'autrui. PHILIPPE GELUCK. Vous connaissez l'anecdote des anecdotes ? J'ai inventé Le Chat à Bousval, sur la table de ma salle à manger, le 3 mars 1983 vers 22h30. J'ai appris plus tard que c'était le jour et l'heure de la mort d'Hergé, dans un hôpital de Bruxelles. Comme si, en partant, il avait dit : " Maintenant, fils, c'est à toi ! ". J'ai mis du temps à m'en rendre compte parce que je donne souvent la date du 22 mars comme étant celle de la naissance du Chat, puisque c'est celle où est apparu pour la toute première fois dans le journal Le Soir. Mais quand j'ai regardé mon agenda de l'époque et que j'ai vu qu'à la date du 4 mars, j'avais inscrit " remise des croquis à Luc Honorez au Soir ", je me suis souvenu que j'avais dessiné Le Chat pour la première fois la veille, au moment où Hergé était en train de mourir... NICK RODWELL. C'est une belle histoire pour toi, mais pas pour Hergé. P.G. Nick et moi, on se connaît bien, depuis un moment déjà. Nick a d'immenses qualités, mais je sais aussi qu'il y a eu des malentendus, dans le passé, avec certains journalistes. Cela explique en partie pourquoi il n'est pas beaucoup dans les médias. La grande complexité de son travail, c'est de devoir gérer un patrimoine culturel et affectif. Moi, auteur vivant, je peux gérer mon oeuvre comme bon me semble, mais quand l'auteur n'est plus là et que c'est un étranger - je veux dire quelqu'un qui n'est pas dans la filiation - qui est amené à gérer ce patrimoine, alors il y a un sentiment d'usurpation qui peut naître dans l'esprit de certains. Les gens disent : " Mais de quel droit s'occupe-t-il de Tintin ? ". Car Nick n'est pas le fils d'Hergé, ni son frère, ni sa veuve, même s'il s'entend très bien avec Fanny... N.R. Je déteste ce mot. P.G. Lequel ? N.R. Veuve ! On dit toujours des femmes qui ont perdu leur mari qu'elles sont veuves, mais on ne dit jamais des hommes qui ont perdu leur femme qu'ils sont veufs. C'est un mot d'une autre époque ! En fait, je le déteste tellement que j'ai écrit plusieurs fois à des journalistes en précisant sur l'enveloppe, devant leur nom, la mention " veuf ", ou " veuve " lorsque c'était une femme. Quand ça arrive, je t'assure, c'est un choc ! P.G. Que préfères-tu que l'on dise à propos de Fanny, alors ? N.R. Qu'on dise Fanny, deuxième épouse d'Hergé. Fanny est la légataire universelle. Je rappelle aussi que je suis son mari. Elle s'appelle Fanny Rodwell. Elle ne peut donc pas être mariée et veuve en même temps. P.G. Je ne savais pas que ça te déplaisait. J'utilise ce mot comme un terme technique, mais je comprends tout à fait ton raisonnement. Cela fait combien de temps que tu es le gardien du temple d'Hergé ? N.R. Je suis arrivé le 1er janvier 1990. Cela va donc faire bientôt 30 ans... P.G. C'est vrai qu'au départ, j'ai fait partie des gens qui se sont dit : " Ouh là là, avec lui, on ne va pas rigoler ! ". A l'époque, tu étais plutôt rigide parce que tu devais t'imposer et que tu voulais surtout mettre de l'ordre dans le bordel des licences et des produits dérivés. Mais j'ai appris à te connaître et je pense aussi qu'au fil du temps, tu t'es adouci... N.R. Avec l'âge, c'est normal. P.G. Aujourd'hui, la perception que j'ai de toi est très différente. Et je pense d'ailleurs que tout le monde a bien compris la philosophie de la gestion du patrimoine que Fanny et toi avez mis en place, et qui est remarquable. TRENDS-TENDANCES. Monsieur Rodwell, avez-vous le sentiment que les médias vous comprennent mieux aujourd'hui ?N.R. Cela m'a pris énormément de temps pour comprendre que j'étais, à l'époque, de la nourriture pour les médias. A partir du moment où j'ai décidé de me retirer de ce petit jeu, cela a été beaucoup mieux. Depuis, je ne suis plus disponible pour les journalistes, plus rien ne se passe et c'est très bien ainsi. Aujourd'hui, je ne donne plus d'interview et si j'ai accepté votre invitation, c'est parce que c'est avec Philippe et que j'apprécie votre magazine. P.G. Donc, ta position n'est pas totalement fermée par rapport aux médias ? N.R. Non, mais je dis simplement que la vie est devenue beaucoup plus facile à partir du moment où j'ai décidé de me placer en dehors des médias. Je pense que pour toi, c'est beaucoup moins compliqué parce que tu dois naturellement parler de ton travail et de tes nouveaux albums. Un auteur qui est en vie doit vendre lui-même son propre travail. C'est normal et Hergé l'a fait de son vivant. Moi, je ne suis pas le créateur de Tintin, il n'y a pas de nouvel album et ce n'est donc pas nécessaire que je parle aux journalistes. Casterman a pourtant émis l'idée d'éditer un album inachevé d'Hergé, "Tintin et le Thermozéro". Mais vous, Nick Rodwell, vous y êtes opposé. Pourquoi ?N.R. Parce que Hergé a abandonné ce projet ! Il ne voulait pas continuer cet album. Il ne le sentait pas dans ses tripes. Donc, c'est fini. On arrête là ! Ce serait complètement ridicule de sortir cette histoire. Alors, ça revient aujourd'hui parce que Benoît Mouchart, le directeur éditorial de Casterman, a incité le public en France et en Belgique à écrire personnellement à Fanny pour plaider la cause de cet album qu'Hergé n'a pas terminé. Mais je trouve cela complètement débile. P.G. Il y a eu beaucoup de lettres ? N.R. Au moins quatre ! Chaque année, Casterman vend encore entre 3 et 4 millions d'albums de Tintin, mais le plus surprenant est que la Chine en absorbe à elle seule 1,5 million par an ! Vous venez d'ailleurs d'ouvrir une nouvelle boutique Tintin à Shanghai. Mais sur cela non plus, vous n'avez pas communiqué. N.R. Non. P.G. Ah bon ? Je l'ignorais ! Mais pourquoi ? N.R. Parce que nous ne sommes pas de grands communicateurs et que nous sommes en période de test. On a ouvert fin février mais l'inauguration officielle aura lieu en avril. On communiquera sans doute un peu à ce moment-là. Mais finalement, qu'est-ce que cela va changer pour la Belgique que l'on ouvre une boutique à Shanghai ? P.G. C'est une fierté ! Tu es aussi, malgré toi, un ambassadeur. Mais c'est peut-être un mot que tu n'aimes pas... Moi, on me l'a souvent servi : " Monsieur Geluck, vous êtes un ambassadeur de la Belgique en France ! ". Alors, bien sûr, je ne représente pas mon pays à proprement parler, je ne revendique aucune fonction, mais je suis chargé de toute son histoire, de toute sa belgitude et ça me touche quand les gens me disent dans la rue : " Merci de si bien nous représenter en France ! ". Toi aussi, Nick, tu as ce rôle-là puisque Tintin est lui-même un ambassadeur de la belgitude d'Hergé... N.R. Peut-être. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on va lancer un site d'e-commerce en Chine avec JD.com qui est la deuxième entreprise de commerce en ligne là-bas, juste derrière Alibaba. P.G. J'en profite pour annoncer que mon deuxième livre va sortir en chinois ( sourire) ! Le premier était La Bible selon Le Chat. Le deuxième va sortir et le troisième est déjà en préparation. N.R. Cela confirme que l'avenir et le potentiel se trouvent du côté de la Chine. On ne peut plus ignorer cela. Certains personnages de bande dessinée ont survécu à leur auteur comme les Schtroumpfs, par exemple, qui sont les vedettes d'un nouvel album chaque année. Ce qui est très rentable pour les héritiers. Le Chat survivra-t-il à Philippe Geluck ?P.G. J'ai déjà plusieurs fois signifié publiquement, à mes proches et à mon notaire, que je souhaite que personne ne continue à dessiner Le Chat après moi. J'ajoute en général que j'ai trop peur que l'on découvre que c'était vraiment trop facile ( rires) ! Mais je ne dis pas que l'on ne pourra pas continuer à faire des dessins animés du Chat. Contrairement à Nick, j'aimerais aussi que mon personnage soit l'objet de parodies ou d'hommages par de jeunes dessinateurs pour autant que cela soit clairement identifié. Mais je ne veux pas que l'on refasse des livres du Chat comme je les ai faits, pour la simple raison que c'est une création totalement personnelle. C'est l'émanation de ma sensibilité. De même que Picasso n'a pas eu besoin de dire " Je ne veux pas que l'on continue à faire des tableaux de Picasso après ma mort ", je pense qu'il n'y a que moi qui peux faire du Chat comme je veux le faire. Il n'y a pas non plus eu de nouvelles chansons de Brassens après Brassens. Et je ne peux pas imaginer qu'il puisse y avoir du Reiser après Reiser. Mais il y a eu de nouveaux albums des Schtroumpfs après Peyo !P.G. Si Peyo n'a pas exprimé le souhait qu'il n'y ait plus d'albums après sa mort, il est alors dans la lignée de Walt Disney ou de Willy Vandersteen avec Bob et Bobette. Il ne faut pas oublier que ces dessinateurs travaillaient en studio, comme Hergé d'ailleurs, et qu'ils étaient donc entourés d'une équipe qui travaillait sur leurs histoires. Moi, ce n'est pas le cas. Comme Brassens, tout ce que j'ai produit, c'est de moi. Je n'ai jamais publié une ligne dont je n'ai pas été entièrement l'auteur. Je n'ai pas de nègre, je n'ai pas de gagman, même si certains l'imaginent. On m'a rapporté un jour qu'une dame avait dit, dans une soirée, que j'avais 60 collaborateurs, qu'ils me proposaient des gags et que je choisissais les meilleurs ( rires). C'est faux, évidemment ! Bref, je ne veux pas de Chat après moi, mais j'adorerais en revanche qu'un dessinateur comme Vuillemin fasse Le Chat à sa manière, parce que, clairement, ce n'est pas moi, c'est lui ! Il se sert de mon personnage à sa façon. C'est pour cette raison que j'ai déjà ennuyé Nick à ce sujet. Je pense que l'on ne trahirait pas Hergé en autorisant des hommages, comme cela a été fait autour de Spirou avec, par exemple, un dessinateur comme Tardi qui créerait une aventure de Tintin à sa manière. Bach a bien adapté et transcrit des oeuvres de Vivaldi ! N.R. Cela me dépasse complètement et - je vais exagérer - je suis même choqué. Hergé, cela doit rester du pur Hergé. On est là pour défendre la Bible et on n'a pas envie d'avoir d'autres interprétations. C'est sacré. A côté de ça, il y a le merchandising, les films, les dessins animés, etc. On est déjà débordé ! Donc, on ne va pas chercher les hommages, ni les interprétations de Tintin. Non merci, on n'en a pas besoin ! P.G. Mais quand, Fanny et toi, vous autorisez Steven Spielberg à réaliser un film, vous l'autorisez à créer des images qui ne sont pas celles d'Hergé. Visuellement, ce Tintin-là n'est pas le Tintin dessiné par Hergé. Quelle est donc la différence avec un projet où Tardi dessinerait Tintin à sa façon ? N.R. L'oeuvre d'Hergé est principalement basée sur les albums de Tintin. On n'est pas certain qu'Hergé ait réellement parlé à Spielberg, mais on sait qu'il était en contact avec lui. Il savait que Spielberg voulait faire un film et il a d'ailleurs dit à Fanny : " Je sais que je ne vais jamais reconnaître Tintin dans ce film, mais c'est Spielberg ! C'est un grand honneur et je suis très flatté ! " Donc, c'était la volonté d'Hergé et Spielberg est même venu dîner chez Fanny six semaines après son décès. Donc, on a fini par faire aboutir le projet, mais je n'ai pas le temps de vous raconter ici tout ce que l'on a fait pour éviter le pire avec le scénario du film... Vous avez aimé le film de Spielberg ? N.R. Ce film comporte trois parties. Les deux premières parties sont brillantes et très respectueuses de l'oeuvre d'Hergé, mais la troisième partie, c'est du pur Spielberg. C'est de la pure invention et, pour nous, c'était... ( il mime l'effarement). Je n'ai pas les mots. C'est exactement ce qu'on ne voulait pas. Nous avons été très déçus par cette troisième partie. Ce n'est pas Tintin. Mais attention, c'était malgré tout un grand événement et cela reste un belle promotion pour l'oeuvre d'Hergé. Le prochain film de Tintin devrait être réalisé par Peter Jackson et produit par Spielberg. Quand sera-t-il tourné ? N.R. Je n'ai aucune nouvelle. Je peux juste vous dire qu'ils ont prolongé les droits pour avoir la possibilité de tourner ce nouveau film. Il y a deux ans, j'étais très énervé parce que rien ne bougeait. J'ai eu à l'époque l'assistant de Peter Jackson au téléphone qui m'a dit : " Si vous êtes dans le coin, c'est-à-dire en Nouvelle-Zélande, je peux vous arranger un déjeuner avec Peter ". J'y suis donc allé. J'ai déjeuné avec Peter Jackson et je l'ai regardé dans les yeux en lui disant : " Je voudrais juste savoir si tu vas faire un film avec Tintin " et il m'a répondu qu'il allait le faire. Donc, si Peter Jackson vous regarde dans les yeux et vous dit qu'il va le faire, c'est qu'il va le faire. C'est évident. Mais il n'a pas donné de date... P.G. Mais que va-t-il se passer lorsque l'oeuvre d'Hergé entrera dans le domaine public ? C'est normalement 70 ans après la mort de l'auteur, c'est ça ? Donc, si je calcule bien, nous serons en 2053. J'aurai 99 ans et toi... N.R. 101 ans ! P.G. Je propose que l'on prenne déjà rendez-vous ici pour en parler ( rires) ! Tardi aura 107 ans et il pourra faire ce qu'il veut ! Non, ce que je veux dire, c'est que n'importe qui pourra faire ce qu'il veut avec Tintin. Nous ne serons probablement plus là mais moi, à ta place, je serais curieux de voir ce que ça donnerait avant 2053. Donc ma question est simple : pourquoi ne pas laisser faire plus tôt ? Parce que Tintin vu par Tardi, ce serait beau, émouvant, respectueux... N.R. Je me cache derrière Fanny qui a déjà expliqué son sentiment à ce sujet. Elle respecte la volonté d'Hergé. Je n'aime pas cette expression mais, moi, je travaille pour protéger les intérêts de Fanny. Je travaille pour ma femme. Je fais ça pour elle. La connexion, c'est Hergé, Fanny et puis moi. Si Fanny n'est plus là, je n'ai aucune raison d'exister. P.G. Bon, j'attendrai jusque 2053, alors... N.R. C'est comme si tu attendais un nouvel album des Beatles ! Ce n'est pas possible... Si ce n'est qu'une intelligence artificielle a déjà écrit une " nouvelle " chanson des Beatles ! Pourquoi pas un album de Tintin dans ce cas, avec toutes les données existantes gérées par un logiciel créatif ?N.R. Quelle horreur ! P.G. L'intelligence artificielle, c'est une chose, mais les reprises, c'en est une autre. Quand Renaud chante Brassens, c'est magnifique. Je l'ai d'ailleurs dit à Renaud : " Quand je chantonne certains titres de Brassens que tu as interprétés, je le fais à ta manière ! ". Il a réinventé des chansons. C'est un bel hommage. N.R. Et ton musée, Philippe, comment ça avance ? P.G. Ça avance, mais nous avons perdu beaucoup de temps parce que le chantier doit être réaménagé suite à une demande de Bozar qui est notre voisin. C'est très compliqué et ça a demandé du temps pour adapter tout ça. Cela nous a mis un an et demi dans la vue, mais nous allons remettre les plans en juin et nous devrons ensuite attendre le permis de bâtir. Cela peut prendre un an mais, pendant ce temps-là, va se dérouler l'appel d'offres pour l'entreprise qui va réaliser les travaux de gros oeuvre. Bref, le musée ne sera pas inauguré avant 2023 alors que l'ouverture avait été initialement prévue en 2019. N.R. Et le financement ? P.G. La Région bruxelloise a voté le budget pour les travaux ( près de 9,4 millions d'euros, Ndlr) et le financement que je dois apporter personnellement pour l'aménagement, c'est-à-dire 4,5 millions d'euros, est presque atteint. Je suis pour le moment à 3,7 millions grâce à des partenaires et des sponsors. Il me manque donc 800.000 euros pour boucler le budget, mais j'avoue que je n'ai plus beaucoup cherché ces derniers temps vu que l'échéance avait été repoussée et que je lance un autre projet : une grande exposition urbaine de sculptures en bronze du Chat en très grand format... N.R. Dans le style Botero ? P.G. Oui ! L'exposition débutera à Paris dans un peu plus d'un an avant de gagner d'autres grandes villes françaises. Elle ira peut-être en Suisse avant de venir en Belgique car l'idée est de terminer le parcours à Bruxelles, si possible dans le Parc Royal, juste au moment de l'inauguration du musée. Il y aura au total une vingtaine de sculptures qui seront mises en vente et je me suis d'ailleurs engagé publiquement à ne percevoir aucun centime de bénéfice dessus. Cet argent ira directement au musée pour boucler le financement. Monsieur Rodwell, c'est un peu morbide, mais j'ai pensé à vous il y a quelques semaines lorsque Karl Lagerfeld est décédé. Il n'avait pas d'enfant et il a décidé de léguer une grosse partie de sa fortune à... P.G. Sa chatte ! Qui s'appelle Choupette et qui a sans doute été la seule chatte de sa vie... Avec Fanny, vous n'avez pas d'enfant. Qu'adviendra-t-il de votre héritage, des albums de Tintin ?P.G. Et du droit moral ! C'est important. Mais je sais que Nick n'aime pas en parler. Je lui ai d'ailleurs proposé de m'adopter ( rires). Je suis plus jeune que lui... N.R. Je refuse de t'adopter ! P.G. Pourtant, ça réglerait tous tes problèmes ! Non, sérieusement, moi, c'est un sujet auquel je pense beaucoup. En ce qui concerne mon propre héritage, j'en ai déjà parlé avec mes enfants en leur demandant s'ils voulaient bien juste consacrer un tout petit peu de temps à être la caution morale, peu importe qui gérera l'oeuvre. Je ne veux pas que ce soit un poids pour eux mais un plaisir, s'ils le souhaitent. En tout cas, je m'en préoccupe. Et je pense que Nick aussi y pense de son côté, même s'il n'aime pas en parler. Il y a un côté tabou... N.R. Je défends les intérêts de Fanny. Fanny est toujours là et je ne peux pas imaginer vivre sans Fanny. Le jour où Fanny ou moi, on se casse la pipe, la vie va devenir hyper-compliquée. P.G. Il y a trois scénarios. Soit vous disparaissez ensemble, par exemple dans un accident d'avion. Là, j'estime que votre devoir est de laisser au moins une intention. Ou alors, il y a des héritiers... N.R. Dans ce cas, c'est la famille de Fanny. P.G. Qui est la plus proche personne ? N.R. Je ne sais pas. P.G. ( Sceptique) Ou alors, deuxième scénario, Fanny disparaît avant toi. Dans ce cas, tu deviens le légataire de l'oeuvre... N.R. Pas nécessairement. P.G. Cela prouve que tu y as déjà pensé ! Le troisième scénario, c'est que tu disparais avant Fanny. Et là, elle va peut-être se remarier. Avec moi ( rires) ! Puisque tu n'as pas voulu m'adopter ( rires) ! Le quatrième scénario, c'est de créer une fondation pour gérer l'oeuvre d'Hergé... N.R. Aujourd'hui, toute personne qui est responsable pour une oeuvre assez importante a mis en place une structure pour l'avenir. Le but, c'est que cela continue. Je vais donc donner deux exemples pour alléger la conversation. Hergé est décédé et Edgar P. Jacobs est décédé. Dans le cas d'Hergé, la structure a bien marché. Pour Jacobs, cela n'a pas bien marché. Donc, aujourd'hui, c'est très important d'avoir une structure en place " au cas où ". Mais j'insiste : ce n'est pas seulement la structure, ce sont aussi les gens qui la gèrent. Et là, c'est l'inconnue absolue car, parfois, on découvre que les gens ne sont pas toujours honnêtes à 100%... Donc, vous y réfléchissez !N.R. La grande différence avec Philippe, c'est que Fanny et moi, nous n'avons pas d'enfant. On peut dire que Tintin est notre enfant. Mais après nous... ( silence) On doit penser à un million de choses et on n'est pas conditionnés pour ça. Je ne veux pas perdre mon temps et mon énergie avec ça. Mais justement, vous mettez une telle énergie dans la défense de l'oeuvre d'Hergé que c'est un peu paradoxal de laisser planer ce doute !N.R. On vit dans le présent. P.G. Non, parce que tu dis que tu parles déjà avec Peter Jackson pour le prochain film. N.R. Pour moi, c'est déjà du passé parce qu'on a signé le contrat en 2003 et, aujourd'hui, on veille à ce que ça se fasse, c'est tout. P.G. D'accord, mais tu penses quand même aux futures expositions. Tu es forcément dans une projection vers l'avenir ! N.R. Oui, mais dans ce cas, je suis dans une projection positive et créative vers l'avenir. On n'est pas dans quelque chose d'emmerdant pour soi et pour les autres ! Tu sais, on a une telle accumulation de patrimoine matériel et immatériel. Si on pense à ça, on devient complètement fou... Donc, vous préférez ne pas y penser. N.R. Philippe est beaucoup mieux organisé et, surtout, la solution à ce problème durera nettement moins longtemps pour lui puisque son histoire est plus récente et qu'il a aussi des enfants. P.G. L'idée de la fondation me semble intéressante parce qu'on connaît tous des fondations qui fonctionnent bien. En général, la fondation dépasse les personnes. N.R. Effectivement, c'est elle qui est importante. P.G. Elle protège l'oeuvre, elle sanctifie et elle détache les personnes concernées du côté purement financier. Je pense que c'est une démarche intéressante et qui protège pour longtemps. Donc, autant la mettre en place de son vivant. N.R. Au risque de me répéter, je vis dans le présent, j'ai déjà assez de soucis comme ça et si j'ajoute l'avenir, cela devient insupportable. Mais bien sûr que l'on a déjà mis quelque chose en place... P.G. Ah ! Je me disais bien !