Professeur de finance à l'université de New York (Stern School of Business), l'économiste français Thomas Philippon avait publié en 2019 un essai qui avait ébranlé l'Amérique. Dans The Great Reversal: How America Gave Up on Free Markets (Harvard University Press), il expliquait comment les Etats-Unis s'étaient petit à petit détournés du marché libre. Tout était parti d'une con tatation: en arrivant à New York, en 1999, Thomas Philippon avait été frappé par le faible coût des communications, des billets d'avion, des ordinateurs... par rapport à ce qu'il payait en France. Mais 20 ans plus tard, les prix de ces biens et services étaient désormais plus bas en Europe.
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Professeur de finance à l'université de New York (Stern School of Business), l'économiste français Thomas Philippon avait publié en 2019 un essai qui avait ébranlé l'Amérique. Dans The Great Reversal: How America Gave Up on Free Markets (Harvard University Press), il expliquait comment les Etats-Unis s'étaient petit à petit détournés du marché libre. Tout était parti d'une con tatation: en arrivant à New York, en 1999, Thomas Philippon avait été frappé par le faible coût des communications, des billets d'avion, des ordinateurs... par rapport à ce qu'il payait en France. Mais 20 ans plus tard, les prix de ces biens et services étaient désormais plus bas en Europe. Son essai, qui vient d'être traduit en français (*), met le doigt sur un thème majeur: l'importance de la concurrence pour soutenir le pouvoir d'achat. Thomas Philippon estime que si l'économie américaine avait été plus concurrentielle, le produit intérieur brut (PIB) annuel du pays aurait été 5% plus élevé et les ménages américains auraient reçu des centaines de milliards de dollars de revenus supplémentaires. "Plus de concurrence, c'est plus de croissance et plus de pouvoir d'achat, souligne l'économiste. Si vous êtes consommateur et que les prix sont trop élevés, votre pouvoir d'achat diminue. Ces prix excessifs représentent un surcroît de dépense de 300 à 350 dollars par mois pour un ménage médian américain. Il s'agit d'un transfert de ressources des ménages salariés vers les détenteurs de capitaux, qui ne fait pas bouger la taille du PIB. La taille du gâteau reste la même. Par contre, quand les entreprises sont en concurrence, elles se battent pour gagner des parts de marché. Elles baissent les prix (cela ne signifie pas nécessairement que le prix sur l'étiquette baisse, cela peut vouloir dire également que l'on donne de la meilleure qualité ou que l'on procure des services annexes gratuits). Mais pour gagner cette bataille, les entreprises doivent produire plus et donc investir et embaucher davantage. Et cela augmente le PIB." Sans concurrence, cet effet disparaît. Donc, lorsqu'il y a concurrence, les salariés gagnent deux fois. "D'abord parce qu'ils profitent comme tout le monde de l'augmentation de la taille du gâteau (le PIB). Mais aussi parce qu'ils profitent de la redistribution des profits vers les salaires, donc de l'augmentation de la part qui leur est octroyée." Par addition de ces deux effets, les travailleurs auraient ainsi gagné entre 1.250 et 1.500 milliards de dollars de plus si l'économie américaine avait été pleinement concurrentielle, calcule l'économiste. Une réserve toutefois. Quand Thomas Philippon parle des avantages de la concurrence, il s'agit de concurrence au sein d'une zone économique intégrée. "Je ne suis pas un fou furieux de la liberté de commerce à l'international, assure-t-il. Dans une zone intégrée, la concurrence induit des gagnants et des perdants chez les actionnaires, les managers, mais pas tellement chez les travailleurs. In fine, les entreprises qui gagnent vont embaucher à peu près les mêmes personnes que celles qui ont quitté les entreprises qui perdent. Ce n'est pas parfait, mais les flux se compensent. En revanche, ce n'est pas vrai au niveau international." Thomas Philippon cite de nombreux secteurs où le manque de concurrence est problématique. Les Gafam, bien sûr, où Google et Facebook/Meta ont phagocyté le marché publicitaire en étant peu regardants sur le respect de la vie privée de leurs utilisateurs. Il y a aussi le secteur bancaire: malgré les énormes progrès technologiques, les marges d'intermédiation y sont les mêmes qu'au 19e siècle, même si l'arrivée des fintechs est en train de modifier le paysage. Pointons encore les télécoms: là où des acteurs comme l'opérateur français Free ont secoué le marché européen, il ne reste plus aux Etats-Unis que trois opérateurs pour l'ensemble du pays. De même, alors que le secteur aérien européen a été dynamisé par l'arrivée des compagnies low cost, le marché américain s'est concentré. Pourquoi la concurrence et le libre marché se sont-ils ainsi délités outre-Atlantique? Par un mélange d'idéologie mal placée et de lobbying appuyé, répond l'économiste. "A partir de la fin des années 1960, on a assisté au développement d'un mouvement conservateur parmi les juges américains, en réponse à l'approche dominante qui était alors très (et parfois trop) interventionniste, rappelle l'économiste. Apparaît alors une école de pensée opposée aux interventions des pouvoirs publics, sauf pour interdire les cartels. Le principe, c'est que les marchés doivent se débrouiller tout seuls. On forme les juges en ce sens, via des séminaires financés par de grandes entreprises. Et ces idées prennent racine. A cela s'ajoute, dans les années 2000, de fortes dépenses de lobbying, finançant notamment les campagnes électorales des candidats anti-interventionnistes." On pourrait croire qu'avec l'arrivée de Joe Biden à la présidence, la donne devrait changer. N'a-t-il pas nommé des personnes libérales à des postes clés? "Oui, répond Thomas Philippon. Lina Kahn à la présidence de la FTC (l'agence de la concurrence) et Jonathan Kanter à la direction de la division antitrust au département de la Justice sont parfois plus à gauche que les Européens. Mais est-ce que cela va faire une différence? Ce n'est pas certain. Il existe une énorme inertie judiciaire aux Etats-Unis. Or, si vous ne parvenez pas à convaincre les juges, vous n'avez aucun impact." L'Europe n'a pas emprunté cette voie. "Il existe un vrai consensus en Europe sur la liberté des marchés et le bien-être des consommateurs. C'est un équilibre qui n'est pas superficiel. Prenons la fusion avortée entre Siemens et Alstom. En lisant la presse française, vous aviez l'impression que c'était le duo franco-allemand contre la Commission. Mais en réalité, tous les autres pays étaient contre la fusion, même s'ils ne le criaient pas sur les toits, car ils avaient tous compris que si cette fusion avait lieu, ils allaient tous payer plus cher (leurs systèmes de sécurité ferroviaire, Ndlr)." Cette indépendance des régulateurs prend sa source dans la construction européenne, ajoute Thomas Philippon. "Les Européens se sont rendu compte que puisqu'ils décidaient de travailler ensemble, il était dans leur intérêt de donner un vrai pouvoir de décision à des instances européennes et que la seule manière de convaincre l'ensemble des Etats membres était de rendre les arbitres farouchement indépendants. C'était un choix de raison, pas de coeur." On l'a vu avec le système bancaire après la crise de 2008. "C'était logique. Si on utilisait des fonds européens pour stabiliser le système, il fallait avoir un régulateur européen. Et l'indépendance de la régulation a été renforcée: les régulateurs ne sont jamais de la nationalité du pays d'origine de la banque." On l'a vu aussi avec cette volonté de réguler dans le domaine de la vie privée et l'adoption du RGPD, le règlement européen sur la protection des données. Mais alors, si l'Europe est plus vertueuse dans ce domaine, pourquoi sa croissance n'est-elle donc pas plus forte qu'aux Etats-Unis? Parce que l'Europe est handicapée par d'autres éléments négatifs, répond Thomas Philippon. Les Etats-Unis conservent une assez forte avance dans certains domaines comme les universités et les nouvelles technologies digitales. Et en matière de politique macroéconomique, l'Europe ne brille pas. On a pu s'en apercevoir lors de la crise de la zone euro. "Mais si nous n'avions pas eu la concurrence, l'économie européenne aurait fait nettement moins bien", ajoute-t-il. De ce voyage dans le monde parfois chaotique de la concurrence, Thomas Philippon ramène trois principes d'économie politique "pour le 21e siècle". Le premier est de laisser au politique et au régulateur le droit à l'erreur. "Sinon ils n'essayeront jamais rien. Sur des sujets comme la protection des données, il n'y a aucune chance que nous trouvions la bonne régulation tout de suite. Dans le RGPD, il y a des éléments qui ne fonctionnent pas bien, des régulations qui protègent trop les monopoles ou qui sont tellement coûteuses que seul Google peut les appliquer. Cela ne m'empêche pas d'être content d'avoir cette réglementation car il fallait commencer quelque part." Deuxième principe: protéger la transparence et la vie privée. Là, on voit qu'avec le Digital Services Act et le Digital Market Act, l'Union européenne a pris le taureau par les cornes. Troisième principe: garantir la libre entrée dans les marchés partout et tout le temps. Pas de barrière à l'entrée, donc, car c'est à 99% du temps soit des lobbys qui se cachent derrière pour de mauvaises raisons, soit des idiots utiles, des personnes qui peuvent vous construire un argumentaire qui a l'air convaincant sans se rendre compte qu'ils sont manipulés... Mais attention, souligne encore Thomas Philippon. Les marchés libres sont fragiles. "Nous en bénéficions tous indirectement, mais nous n'avons pas forcément envie de faire l'effort individuel de les protéger. A l'inverse, les lobbyistes ont, eux, intérêt à concentrer leurs efforts pour faire baisser la concurrence dans tel ou tel secteur particulier. Ce paradoxe de l'action collective est vraiment profond." Il faut donc être sur ses gardes. Car, ajoute Thomas Philippon, "la concurrence est un bien commun. Il vous protège en tant que consommateur mais aussi en tant que travailleur. Cette protection d'avoir la possibilité d'aller voir ailleurs, c'est assez fort, non?"