Parmi les noms qui circulent pour une éventuelle reprise du site Caterpillar à Gosselies, on retrouve le constructeur automobile Tesla. " Une option parmi d'autres ", indique-t-on au cabinet de Jean-Claude Marcourt, ministre wallon de l'Economie (PS). Mais une option bien séduisante. C'est que le site de Gosselies, qui laisse plus de 2.000 personnes sur le carreau, possède un certain nombre d'atouts pour une réaffectation industrielle dans le secteur automobile.

Tesla est à la recherche d'un site européen pour accueillir une nouvelle ligne de production de véhicules électriques. Le constructeur, qui ne souhaite pas s'exprimer sur les localisations potentielles de sa future implantation, est en effet engagé dans un processus visant à augmenter ses volumes de vente. Avec son nouveau Model 3, qui sera plus " abordable " (35.000 dollars l'unité tout de même), l'entreprise américaine espère entrer dans la production de masse. Dès 2018, Tesla a l'intention de produire 500.000 voitures électriques par an. Six fois plus qu'en 2016. Pour répondre à la forte demande pour ses véhicules - aux dernières nouvelles, environ 400.000 Model 3 ont déjà été pré-commandés -, Tesla devra ouvrir de nouvelles usines.

Engouement européen pour l'électrique

L'ambitieux constructeur américain, dont la valorisation boursière a récemment dépassé celles de Ford et de General Motors, profite d'un véritable engouement pour les voitures électriques. En Europe, cette catégorie de véhicules est certes loin d'être majoritaire, mais elle est en pleine explosion. Au premier trimestre 2017, les immatriculations de véhicules " alternatifs " (électriques et hybrides) ont augmenté de 37,6 %, dépassant les 200.000 unités, d'après l'association européenne des constructeurs (ACEA). La tendance est nettement supérieure à celle du marché automobile européen, qui a progressé dans sa globalité de 8,4 %. Tesla, qui ne produit que des véhicules électriques, a donc tout intérêt à se rapprocher du marché européen. " L'offre doit correspondre à la demande, explique Eric Desomer, associé chez Deloitte, spécialisé dans l'industrie automobile. Pour des raisons de coût, de logistique, de réglementation et de personnalisation des véhicules, tout constructeur automobile doit produire dans la région où il les vend. "

L'entreprise américaine est déjà présente à Tilburg, aux Pays-Bas, où elle dispose d'une usine d'assemblage. Les voitures destinées au continent européen y sont acheminées par bateau, en pièces détachées, depuis l'usine de Fremont (Californie). Mais à l'avenir, le constructeur aura besoin d'un site complet de production. Tilburg, qui dispose de certaines capacités excédentaires, pourrait être un point de chute logique pour Tesla. Mais d'autres sites européens, dont Gosselies, sont en lice pour accueillir les bolides électriques.

Un site compatible

" Le site de Gosselies devrait être adapté pour correspondre à cette nouvelle activité de production industrielle, souligne Thierry Castagne, directeur général d'Agoria Wallonie, la fédération de l'industrie technologique. Mais les fondamentaux sont là. " Le site, qui sera bientôt abandonné par Caterpillar, s'étale sur une centaine d'hectares de terrain, dont environ un quart est occupé par des bâtiments industriels. Il comprend plusieurs halls, qui accueillent des activités d'assemblage, de mécanique, d'usinage, de peinture industrielle... Autant d'activités largement compatibles avec la construction automobile.

" Suivant le type de repreneur, des adaptations relativement conséquentes devront être faites, tempère Thierry Castagne. Par comparaison, le site d'Audi à Forest, qui produisait l'A1, et qui sortira à l'avenir un véhicule électrique, fait face à d'importantes évolutions. " Ce serait le cas a fortiori à Gosselies, le site de Caterpillar étant agencé pour produire des engins de génie civil de très grande taille. Passer à la production de véhicules électriques, forcément plus petits, nécessiterait donc une série d'ajustements sur les lignes de production. Mais la base est là : " Ce n'est pas un champ de betteraves, où un repreneur devrait repartir à zéro et construire de nouveaux halls ", pointe Thierry Castagne.

Pour attirer l'entreprise dirigée par Elon Musk, Gosselies a d'autres atouts à mettre en avant. Le site est ultra-moderne, ce qui a d'ailleurs renforcé l'étonnement et la colère des travailleurs et des responsables politiques au moment de l'annonce de la fermeture de ce fleuron industriel par Caterpillar. Il est aussi très bien connecté au niveau logistique : au coeur de l'Europe, à proximité du port d'Anvers, d'un noeud autoroutier qui n'est pas encore saturé, et du chemin de fer.

Main-d'oeuvre qualifiée

La région est aussi un vivier de main-d'oeuvre qualifiée. Le personnel licencié par Caterpillar, qui commence à intégrer les cellules de reconversion, pourrait intéresser un constructeur automobile comme Tesla. " L'entreprise américaine a besoin de personnel qualifié d'une part dans l'assemblage et d'autre part dans les nouvelles technologies ", observe Eric Desomer. Pour le premier axe, une partie du personnel de Caterpillar serait certainement apte à prendre du service chez Tesla. Pour le deuxième axe, d'autres profils technologiques seraient probablement recherchés. " La région dispose justement, à proximité, de centres de formation, Technofutur et Technocampus, qui forment des profils qualifiés dans l'industrie et dans les technologies ", complète Thierry Castagne. La région wallonne n'est cependant pas la Silicon Valley. Tesla, qui est à la base une entreprise technologique, a un besoin important d'ingénieurs, dont les profils affichent une certaine pénurie dans notre pays. D'autres freins pourraient aussi émerger : " Le coût de la main-d'oeuvre reste élevé en Belgique. Et les risques de conflits sociaux peuvent effrayer un investisseur ", commente Eric Desomer.

Le drame social vécu à Gosselies a également mis en lumière le réseau dense de sous-traitants locaux innervés par Caterpillar. Touchés eux aussi frontalement par la fermeture du site, ils représentent un atout certain pour un repreneur industriel. " Ces sous-traitants sont habitués à travailler pour différents secteurs : pharma, automobile, agro-alimentaire, aéronautique, etc. Ils sont capables de livrer les industriels de manière flexible, en just in time, avec un haut niveau de compétence ", pointe Thierry Castagne.

Prise de guerre

Tesla fait évidemment saliver les autorités de nombreux pays européens, qui espèrent faire une belle prise de guerre en attirant cette entreprise industrielle emblématique basée dans la Silicon Valley. Comme d'autres, la région wallonne fera valoir certains incitants fiscaux, notamment en matière de recherche et développement - ce dont profite largement l'industrie pharmaceutique. Quant au terrain, acquis pour un euro symbolique par la région, il sera probablement cédé gratuitement.

Reste un aspect plus " marketing ", relevé par Eric Desomer, associé chez Deloitte : " La Belgique possède-t-elle une bonne image de marque pour l'industrie automobile ? " Selon ce spécialiste, d'autres pays comme la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne peuvent sans doute se targuer d'une plus grande expertise que la Belgique. Mais par rapport aux pays de l'Est de l'Europe, qui attirent aujourd'hui les industriels à la recherche de main-d'oeuvre meilleur marché, la Belgique n'aurait pas à rougir. " L'Europe de l'Est a un avantage compétitif au niveau des salaires, mais le made in Belgium garde une valeur symbolique élevée ", estime Eric Desomer. Une Tesla made in Charleroi, ça aurait un certain éclat.

Gilles Quoistiaux

" Le site de Gosselies devrait être adapté pour correspondre à cette nouvelle activité de production industrielle. Mais les fondamentaux sont là. " - Thierry Castagne, directeur général d'Agoria Wallonie

Tesla fait saliver les autorités de nombreux pays européens, qui espèrent attirer cette entreprise industrielle emblématique basée dans la Silicon Valley.