Le numérique et la technologie sont des domaines largement dominés par les hommes. Ce constat démarre au niveau des études supérieures. Selon les chiffres d'Agoria, à peine un quart des personnes diplômées dans les filières STEM (sciences, technologies, engineering, mathématiques) sont des femmes. Si l'on ne prend en compte que les diplômes d'ingénieurs en sciences et technologies de l'information et de la communication, la proportion tombe encore plus bas, avec seulement 12 % de femmes.
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Le numérique et la technologie sont des domaines largement dominés par les hommes. Ce constat démarre au niveau des études supérieures. Selon les chiffres d'Agoria, à peine un quart des personnes diplômées dans les filières STEM (sciences, technologies, engineering, mathématiques) sont des femmes. Si l'on ne prend en compte que les diplômes d'ingénieurs en sciences et technologies de l'information et de la communication, la proportion tombe encore plus bas, avec seulement 12 % de femmes. Une hérésie quand on sait que les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans les études supérieures. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les auditoires sont en effet garnis d'étudiantes à plus de 56 %, d'après les derniers chiffres de l'Ares (Académie de recherche et d'enseignement supérieur). La tendance se confirme à la fin des études : que ce soit du côté des hautes écoles ou des universités, la balance des diplômés penche quasi systématiquement en faveur des femmes. La différenciation se fait entre les filières choisies. Les femmes sont présentes en nombre dans les facultés de psychologie et pédagogie (79 %), de langues et lettres (75 %) ou encore dans le paramédical (82 %). Par contre, leur proportion chute fortement du côté des sciences exactes (34 %) et des études d'ingénieur (20 %). Loin d'être innocente, cette répartition débouche sur un constat cinglant. " Les filles réussissent mieux que les garçons dans l'enseignement supérieur mais sont cantonnées dans des filières moins valorisées sur le marché du travail ", pointe l'IWEPS (Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique) à l'occasion d'un rapport sur les marqueurs de différences entre hommes et femmes dans l'enseignement. Mieux diplômées que les hommes, les femmes s'orientent donc vers des filières moins porteuses en termes d'emploi et de rémunération. Le secteur du numérique, plus particulièrement, souffre d'une sous-représentation féminine chronique. Or, il s'agit d'un créneau d'avenir, qui offrira - et offre déjà - de nombreux débouchés. D'après le SPF Economie, plus de 50.000 emplois seront créés en Belgique d'ici 2020 grâce à la transformation numérique. " On ne peut pas exclure la moitié de la population de ces opportunités ", avance Hélène Raimond, responsable des actions Women in Tech à l'Agence du numérique. Pour tenter de rétablir un meilleur équilibre dans le secteur du numérique, l'Agence parie notamment sur une campagne de promotion des " Wallonia Wonder Women ". Actives dans la tech à différents niveaux, ces roles models sont censées insuffler l'envie auprès des femmes de s'investir à leur tour dans le numérique. Pour Hélène Raimond, il faudrait même agir encore plus tôt pour susciter les vocations : " Les premiers choix se forment vers 13-14 ans : les jeunes filles s'orientent vers les langues ou la sociologie, beaucoup moins vers les technologies. Il faut s'en préoccuper dès l'école primaire et contourner cette autocensure que l'on constate à l'adolescence, en organisant des ateliers ludiques de codage ou d'initiation à la pensée algorithmique ". L'initiative Coder Dojo met justement en place ce type d'ateliers à destination des enfants. Bien implantée en Flandre, elle commence à percer du côté francophone. " Nous allons chercher des enfants qui n'ont jamais été exposés à l'informatique. Nous leur montrons que cette discipline peut être faite pour eux ", explique Valérie Gillon, communitylead chez Coder Dojo. Dans ces ateliers, à peine 25 % des participants sont des filles. " Ce n'est pas assez. Notre objectif est de monter à 40 % ", réagit Valérie Gillon. Certains ateliers sont désormais organisés spécifiquement pour les filles, et un focus particulier est mis sur le recrutement de coachs féminins. A Bruxelles, le Women Code Festival vient de se terminer. Cet événement organisé sous l'égide du 1819 (le service de la Région bruxelloise qui soutient les entrepreneurs) vise à sensibiliser les femmes aux nouvelles technologies, à l'innovation et à la création de start-up. " L'idée, c'est que tout l'écosystème tech bruxellois se mobilise pour les femmes ", explique Loubna Azghoud, qui pilote les initiatives Women in Tech et Women in Business. L'école de codage 19, partenaire de l'école 42 à Paris créée par le patron de Free Xavier Niel, a profité du festival pour annoncer le lancement d'une promotion consacrée uniquement aux femmes. L'année prochaine, l'école 19 intégrera 40 femmes de 18 à 30 ans, à l'occasion d'une version spéciale de ses fameuses " piscines " (épreuves de sélection). Autre démarche presque militante : du côté du campus numérique BeCentral s'est organisé un " editathon ". Le con- cept : éditer l'encyclopédie collaborative Wikipédia dans un sens beaucoup plus féminin. " Wikipédia est le cinquième site le plus visité au monde, mais à peine 17 % des biographies qu'on y trouve concernent des femmes. C'est dû notamment au fait que plus de 80 % des contributeurs sont des hommes ", explique Manon Brulard, COO de BeCentral et organisatrice de l'événement, qui a réuni plus d'une centaine de femmes. Sur Wikipédia, aucune des ICT ladies of the year - un événement organisé chaque année par le magazine Data News - n'est renseignée, s'étonne Manon Brulard. " C'est aussi en documentant Internet que les femmes trouveront de la visibilité et de la représentativité ", ajoute-t-elle. La nécessité de faire émerger des role models est aussi l'ambition de Loubna Azghoud, qui a convié une série de femmes entrepreneuses à pitcher le projet de leur start-up, active dans l'intelligence artificielle, devant un auditoire très fourni et très majoritairement féminin. " Nous voulons montrer des femmes accessibles, des Bruxelloises qui évoluent dans le numérique et qui peuvent inspirer les futures entrepreneuses ", avance Loubna Azghoud. C'est le cas de Ségolène Martin, cofondatrice et CEO de Kantify, une start-up active notamment dans les algorithmes de prédiction des prix des matières premières. Titulaire d'un master en sciences politiques, Ségolène Martin en est à sa deuxième création de start-up. " C'est vrai que peu de femmes se lancent dans l'entrepreneuriat. Je veux montrer que c'est tout à fait possible, même dans des domaines qui paraissent complexes et techniques comme l'intelligence artificielle. On n'aura pas du jour au lendemain 50 % de femmes dans les facultés d'ingénieur. Mais mon exemple démontre que l'on ne doit pas forcément être développeur ou ingénieur pour créer sa start-up. Tout ne repose pas sur la technologie : il faut aussi pouvoir marketer et vendre sa solution ", pointe Ségolène Martin. Les femmes qui lancent leur start-up comme la CEO de Kantify sont encore trop peu nombreuses. En Belgique, les chiffres sont très bas : à peine 13 % des start-up sont fondées par une femme (15 % au niveau européen). Les disparités régionales sont très défavorables à Bruxelles, où cette proportion plonge même à 8 %. Un meilleur équilibre serait pourtant bénéfique au secteur technologique lui-même, estime Ségolène Martin. " Une entreprise est en danger si elle ne se remet pas en question, dit-elle. La technologie évolue constamment. Pour évoluer en parallèle, il faut pouvoir confronter les points de vue, ce qui implique de la diversité, que ce soit au niveau du genre, de l'âge ou encore des origines. " Selon une étude réalisée en 2013 par la Commission européenne, les entreprises qui intègrent plus de femmes à des postes de manager affichent des taux de rentabilité supérieurs de 34 %. L'étude en conclut qu'une plus forte présence des femmes dans l'économie numérique apporterait un gain de 9 milliards d'euros au PIB annuel de l'UE. Inutile de dire que la présence des femmes à des postes à responsabilité a peu augmenté depuis cette étude. C'est le fameux plafond de verre auquel se heurtent de nombreuses femmes au moment de gravir des échelons au sein des entreprises. Ce phénomène s'explique notamment par le fait que les décideurs ont tendance à faire confiance aux personnes qui leur ressemblent. En nommant un " clone " d'eux-mêmes à des postes à responsabilité, ils restent dans leur zone de confort. C'est ainsi que les conseils d'administration des entreprises du secteur TIC (technologies de l'information et de la communication) sont composés à 83 % d'hommes. Si ce type de représentation peut découler de comportements sexistes, les femmes peuvent aussi être mises de côté en raison de certains biais " genrés" pas forcément conscients. Dans un environnement très masculin comme celui de la technologie et du numérique, les premiers cercles relationnels sont souvent constitués d'hommes, qui entretiennent une certaine connivence et des centres d'intérêt communs, excluant de facto les femmes. Ce processus est également à l'oeuvre dans le monde des start-up, où le stéréotype dominant de l'entrepreneur est le jeune millennial de sexe masculin en sweat-shirt à capuche. Si ce genre de représentation n'explique pas tout, elle est néanmoins bien présente lors d'une phase cruciale de la vie d'une start-up : la levée de fonds. La plupart des fonds d'investissement sont composés d'hommes, qui voient généralement défiler des hommes pour défendre leurs projets. Wendy Geeraert, cofondatrice de la start-up Co-libry, active dans la recherche immobilière, en a fait l'expérience lors d'une discussion informelle avec le représentant d'un VC ( venture capitalist). " Il m'a demandé si je comptais m'installer et fonder une famille. Ce n'était pas un problème pour lui, mais c'était un risque qu'il devait prendre en compte ", évoque-t-elle. Ce phénomène est bien documenté dans une étude récente du cabinet de conseil BCG, qui a analysé 350 start-up. La conclusion est limpide : alors que leurs performances sont supérieures (10 % de revenus supplémentaires après cinq ans d'existence), les start-up fondées ou cofondées par des femmes ont en moyenne levé moitié moins d'argent que celles fondées par des hommes. Pour lutter contre ce type de biais, certains organismes prennent des mesures innovantes. C'est le cas de l'accélérateur Start it @KBC, qui vient d'imposer la parité dans son jury de sélection de start-up, pour lutter contre ce que la structure appelle un " cercle vicieux " : des investisseurs majoritairement masculins qui investissent principalement dans des start-up masculines. Dans sa dernière promotion, Start it constate que 35 % des start-up ont au moins une fondatrice, contre 28 % l'année dernière. " Les choses sont en train d'évoluer, assure Wendy Geeraert. C'est vrai que les hommes baignent plus que les femmes dans un modèle éducatif qui les prédestine à devenir entrepreneur. Mais personnellement, je n'ai pas rencontré d'obstacle particulier dans mon parcours. Je suis d'abord un entrepreneur avant d'être une femme. Même si j'ai sans doute une approche différente de celle des hommes, je suis confrontée à des problématiques communes à tous les créateurs de start-up. "