Dix ans après Econochoc, Geert Noels est de retour en librairie avec Gigantisme. Dans son dernier livre sorti récemment en version française, avant une prochaine parution en anglais, l'expert vedette propose une nouvelle et audacieuse analyse de l'économie mondiale. Pourquoi les plus grandes entreprises s'arrogent-elles tous les bénéfices ? Pourquoi des banques considérées comme trop grandes sont-elles dans certains cas devenues encore plus grandes ? Parce que le capitalisme est malade : il génère des tumeurs. Des cancers.
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Dix ans après Econochoc, Geert Noels est de retour en librairie avec Gigantisme. Dans son dernier livre sorti récemment en version française, avant une prochaine parution en anglais, l'expert vedette propose une nouvelle et audacieuse analyse de l'économie mondiale. Pourquoi les plus grandes entreprises s'arrogent-elles tous les bénéfices ? Pourquoi des banques considérées comme trop grandes sont-elles dans certains cas devenues encore plus grandes ? Parce que le capitalisme est malade : il génère des tumeurs. Des cancers. Telle est la thèse choc que développe en quelque 200 pages Geert Noels, bien connu pour ses propos à contre-courant, dans cette critique sans concession mais plutôt réussie du capitalisme moderne. Un capitalisme aujourd'hui dominé par les entreprises et les organismes publics qui ne cessent de gagner en taille, écrasant la concurrence et mettant l'humain sous pression, avec comme conséquence la hausse du nombre de maladies dites de civilisation, comme le burn-out. Certes, " le terme gigantisme est surtout utilisé dans le monde de la santé et en biologie pour désigner une croissance anormale, mais c'est pour moi aussi une maladie économique : certaines entreprises, certaines ONG, certains organismes, sont devenus tellement grands, qu'ils deviennent malsains pour le capitalisme ", plante l'économiste, répondant à nos questions dans une petite salle de réunion d'Econopolis, la société de gestion et de conseil qu'il a fondée voici déjà 10 ans. Expert fort sollicité par les médias en Flandre mais aussi entrepreneur, l'homme est bien placé pour savoir que les grandes entreprises ont toujours existé. En soi, ce n'est pas un problème, dit-il. Par contre, la taille de certaines entreprises est devenue telle qu'elle leur donne autant de pouvoir, voire plus, qu'un Etat. " Les entreprises sont devenues tellement énormes qu'elles finissent par dominer des tas d'activités et des tas de secteurs de l'économie dont elles définissent les contours. Les pouvoirs publics ont peu de prise sur ces géants, d'une part parce qu'ils ne les contrôlent plus dans un monde globalisé, et d'autre part parce qu'ils sont devenus un Etat dans l'Etat. Ces sociétés sont tellement bien organisées qu'elles sont en mesure d'exploiter les points faibles des gouvernements et ne se privent pas de mettre les pays en concurrence. " Au premier rang de ces géants qui défient les Etats figurent bien évidemment les stars américaines de la tech : les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui ont kidnappé le Web et aspiré l'essentiel de sa valeur économique. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder leurs bases d'utilisateurs, leurs rapports annuels et leurs capitalisations boursières qui flirtent aujourd'hui avec les 1.000 milliards de dollars, soit deux fois plus que le PIB de la Belgique ! A ce niveau de richesse, " même si le cours gagne ou perd 30%, cela ne change pas grand-chose, observe le fondateur d'Econopolis, ils restent de gigantesques conglomérats du Web qui dominent l'économie au niveau mondial ". Mais plus que la taille en soi, ce qui inquiète Geert Noels, c'est de voir que certains acteurs concentrent de plus en plus d'innovations, de plus en plus de technologies et de plus en plus de bénéfices. L'économiste observe ainsi qu'aux Etats-Unis, la part de la valeur ajoutée des 200 plus grandes entreprises est passée pendant la période d'après-guerre de 30% à près de 45%. Par ailleurs, alors que le nombre d'emplois continue d'augmenter dans les grands entreprises américaines, il baisse inexorablement dans les PME américaines. Et côté innovation, 1% des entreprises mondiales concentrent désormais 25% des investissements en recherche et développement. Résultat des courses ? Dans le secteur pharmaceutique par exemple, les 10 plus grands groupes mondiaux (Pfizer, Roche, Johnson & Johnson, GSK, etc.) représentent désormais 40% du marché, pointe Geert Noels, parlant de " concentration malsaine ". Ailleurs, dans la finance, une poignée de grandes banques internationales comme HSBC ou BNP Paribas dominent également leur secteur, non seulement en termes de poids boursier, mais aussi sur le plan du chiffre d'affaires, du nombre d'employés, etc. Et c'est la même chose avec AB InBev dans la bière, avec Ikea dans les meubles ou encore avec Decathlon dans les loisirs. On pourra rétorquer que le consommateur y trouve généralement son compte : un vaste choix de produits et des prix bas. D'accord, mais pour Geert Noels, ardent défenseur du small is beautiful, et c'est une des grandes conclusions du livre, cette concentration est dramatique pour les PME et les entrepreneurs qui essaient de créer leur société. Et cela, à cause de ce qu'il appelle l'effet Champions League, qui empêche les petites entreprises de se hisser au sommet de la compétition. Selon lui, les règles du jeu sont complètement faussées, explique-t-il dans un chapitre entièrement consacré à cet effet Champions League : " Prenez les revenus des 20 clubs de Premier League, la plus importante compétition de football en Angleterre. Ils sont plus élevés que ceux des 597 clubs des 48 pays européens, hormis l'Allemagne, la France, l'Espagne, la Turquie et la Russie. Grâce à leurs gigantesques moyens financiers, ces clubs achètent autant de joueurs talentueux que possible, de préférence auprès de petits clubs et dans de petites ligues. Il est stupéfiant de voir comment les grands clubs de football achètent des équipes entières uniquement pour maintenir ces joueurs à l'intérieur de leurs sphères d'influence. Parfois, ces joueurs ne sont même pas utilisés et laissés sur le banc. Les grands pays occupent ainsi en permanence les premières places du classement. Si l'on transpose cette situation au monde des affaires, on peut dire que les grandes entreprises rachètent pas mal de petites sociétés uniquement dans le but d'étouffer la concurrence. " Autrement dit : les règles du jeu sont complètement faussées, la compétition est inégale. Grandir pousse encore à grandir. Résultat, nous vivons aujourd'hui dans une économie de superstars. The winner takes it all ! A chaque géant son monopole. Nos goûts s'uniformisent. Et la classe moyenne disparaît. Mais avant de répondre à la question du lecteur qui est forcément de savoir comment mettre fin à cette course au gigantisme, Geert Noels détaille les facteurs qui expliquent pourquoi les entreprises ont grandi à ce point ces dernières années ( lire l'encadré ci-dessous "Les hormones de croissance du gigantisme"). En professionnel de la finance avisé, il pointe d'abord le rôle nocif des banques centrales. Selon lui, elles jouent le jeu des grandes entreprises en maintenant des taux artificiellement bas. Certes, c'est dans le but de stimuler l'économie, dont les perspectives de croissance, 10 ans après la crise financière de 2008, restent mollassonnes. Mais ce dopage monétaire, qui à ses yeux ne respecte plus l'équilibre risk-return, favorise l'endettement des plus forts et la chasse aux acquisitions (le numéro un mondial de la bière AB InBev qui rachète SAB Miller, par exemple). Au point, dit-il, que " nous ne vivons plus dans une économie de marché mais dans une économie planifiée, où tout est fait pour que les grandes entreprises survivent à tout prix ". Dans son collimateur également : la mondialisation qui a agrandi le terrain de jeu et la taille des acteurs, la baisse de l'impôt des sociétés qui a été divisé par deux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui diminue le coût du capital des grandes entreprises, les réglementations complexes quasiment écrites sur mesure pour les multinationales capables de s'y adapter, le manque de mesures contre les cartels mondiaux, le concept du too big to fail ainsi que la démographie galopante qui nous pousse à construire des choses toujours plus grandes (lire l'encadré ci-dessous "De la pyramide de Khéops à la Jeddah Tower"). Mais Geert Noels s'en prend surtout aux cohortes d'économistes favorables aux grosses structures en raison des gains d'économies d'échelle qu'elles dégagent ainsi qu'aux armées de consultants qui ont transmis comme une religion cet axiome dans tous les secteurs : dans les entreprises, mais aussi dans les écoles, les hôpitaux et les administrations. Selon le fondateur d'Econopolis, ces avantages sont nettement moins grands si les inconvénients du gigantisme sont pris en compte. " Les avantages économiques de l'effet de taille sont très importants et nous ont beaucoup apporté dans le passé, soutient-il. Nous continuons à profiter des économies d'échelle, mais l'équilibre a basculé et nous ne tenons pas suffisamment compte de leurs conséquences négatives. Les économies d'échelle que l'on nous promet sont parfois exagérées ou disparaissent à partir d'une certaine taille. Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre les économies d'échelle, mais contre la place excessive qui leur est souvent accordée. Leur impact social et écologique - qui gomme parfois leurs avantages - est peu pris en compte. " Et l'économiste d'ajouter : " Comment se fait-il que Starbucks soit si rentable alors qu'un petit coffee bar peine à le devenir ? Parce que Starbucks utilise sa taille pour forcer des prix de loyers plus bas, etc. Il recourt à des moyens d'optimisation fiscale et utilise beaucoup d'économies d'échelle qui ne sont pas faites pour les petits magasins. " Cela étant, et c'est un autre point essentiel du livre, les entreprises comme Starbucks n'ont pas le monopole du gigantisme. L'ancien chief economist de Petercam constate en effet de nombreux dérapages dans d'autres domaines que le secteur privé. Outre certaines villes comme Shanghai qui souffrent aussi de mégalomanie, des secteurs comme l'enseignement, les soins de santé et les administrations se sont aussi beaucoup développés au cours des dernières décennies à cause des économies d'échelle. " Chez nous, le gigantisme est surtout le fait de l'Etat. Le secteur public a atteint une taille énorme. Sur le plan européen, national, régional et même communal : l'Etat dirigiste est partout. Alors que nous ne représentons que 7% de la population mondiale, nous produisons près de 25% du PIB mondial, mais nous représentons 50% des dépenses sociales mondiales. Même les écoles et les hôpitaux sont devenus gigantesques. Pourtant, les études montrent que les élèves et les enseignants sont plus heureux dans les petites écoles : il y a moins de procédures, de racisme et de criminalité. Le personnel infirmier est lui plus impliqué dans un petit hôpital, où le patient n'est pas traité comme un numéro. Il est prouvé que l'être humain se comporte différemment dans les grandes et dans les petites entités. Dans les petites entités, la relation humaine reste dominante tandis que dans les grandes entités, le facteur humain disparaît. C'est l'aspect négatif du gigantisme sur le plan social. " Prenez le cas des bibliothèques, enchaîne Geert Noels : " Aujourd'hui, elles sont gigantesques, ce sont presque des usines. Est-ce vraiment la solution pour donner l'envie de lire dans les quartiers où c'est nécessaire ? Quand j'étais jeune, j'allais presque tous les soirs à la bibliothèque dans mon quartier, à Borgerhout. Certains livres m'étaient quasiment interdits. Mais les bénévoles m'ont laissé lire certains de ces livres mal perçus malgré mon jeune âge. Dans une grande bibliothèque, cela aurait été probablement défendu. J'ai sans doute été favorisé à ce niveau-là. J'ai pu enrichir mes connaissances. Cela m'a beaucoup aidé. Dans des quartiers défavorisés, avoir des livres et des bénévoles qui encouragent à lire et à élargir ses horizons pourrait aider beaucoup, ce n'est qu'un exemple. On pense toujours grand, on pense qu'une grande bibliothèque offre plus de possibilités, mais c'est oublier les bienfaits de la cohésion sociale. Il faut pouvoir réfléchir autrement et penser plus petit. " Des entreprises aux administrations en passant par les écoles et les bibliothèques, le cancer est donc généralisé. Faut-il en conclure que nous devons changer totalement de cap ? Nous aurait-on changé Geert Noels ? Non, rassurez-vous, l'homme n'est pas devenu anti-capitaliste. " Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Le libéralisme n'est pas la source de tous nos maux. Je ne défends pas une philosophie altermondialiste. La croissance est un phénomène normal, mais il faut corriger les excès. " L'économiste plaide en fait pour une économie plus lente et plus humaine. " Il faut arrêter de viser une croissance de 3%, dit-il. Je ne pense pas que ce soit la solution pour résoudre les problèmes du vieillissement de la population ou celui des dettes publiques. Il nous faut une croissance plus durable, de l'ordre de 1 à 1,5%. Dans la nature, certains arbres ont une croissance plus rapide que d'autres, mais ce sont pas les plus solides. " Outre une croissance durable et des banques centrales qui doivent réduire leur interventionnisme, les pouvoirs publics doivent aussi inciter à la mise en place de structures plus décentralisées et plus proches de la population, et non pas " de grosses structures top-down où un tas de couches sont nécessaires pour contrôler les employés ", préconise-t-il notamment pour guérir le malade à côté d'une taxe carbone sur la logistique internationale ( Lire l'encadré ci-dessous "Ses grandes idées pour changer les règles du jeu économique"). En définitive, ce que nous dit Geert Noels, c'est que nous devons nous attaquer à la racine du mal et non pas lutter contre ses symptômes : obésité, harcèlement, suicide, criminalité, burn-out, pollution de l'air, etc. " Attention : je ne dis pas qu'il faut à tout prix rester petit et ne pas avoir de grandes ambitions, mais il faut d'avantage d'équilibre dans cette réflexion. On peut très bien avoir un horizon mondial sans nécessairement rejeter ce qui est local. Dans mon livre, je donne l'exemple du parc national américain de Yellowstone, dont la biodiversité a été, à un moment donné, en net déclin. Mais plutôt que d'entreprendre de grands travaux, la solution trouvée a été de réintroduire quatre loups. Très rapidement, cela a changé la biodiversité du parc. Autre exemple : celui de Walmart qui n'est pas présent à New York. Tout simplement parce que c'est une décision politique des différents maires successifs de la ville qui n'ont pas voulu que l'enseigne s'y installe. Et cela, en raison de plusieurs études académiques qui montrent que Walmart tue la diversité du commerce de détail. Alors oui, dans certains domaines, il serait préférable pour l'Europe d'avoir quelques champions. Mais la diversité des choix et des goûts est un atout, y compris pour l'Europe, à condition bien sûr d'être compétitifs vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine, ce que nous ne sommes pas. Mais l'innovation vient souvent plus facilement et plus rapidement de la diversité des acteurs. " Reste bien sûr " la " question : alors que certains économistes comme Georges Ugeux, Jacques Attali ou François Lenglet nous prédisent une nouvelle grande crise, comment faire pour éviter à nouveau le pire ? Réponse : " Une crise n'est pas nécessairement une mauvaise chose, dit Geert Noels. Elle peut parfois être la bienvenue pour tirer des leçons et se montrer plus fort par la suite. Comme quand on tombe malade, on se porte mieux après. Ne dit-on pas what doesn't kill you makes you stronger ? On semble avoir oublié tout cela. Bref, je n'ai pas écrit un livre pessimiste. Je veux simplement donner des outils à chacun pour contribuer à un monde meilleur. Vivre plus longtemps n'est pas un but en soi. Vivre plus heureux me semble plus important. Gigantisme ne rejette pas le capitalisme mais il faut peut-être changer certaines choses pour ne pas tout perdre. Tout rejeter parce qu'un certain nombre de règles ne fonctionnent plus, ce serait un peu dommage ", conclut Geert Noels.