Pour une surprise, ce fut une surprise : Sabena Aerospace qui rachète au groupe français Dassault la Sabca, une des premières entreprises bruxelloises, qui fabrique des pièces d'Airbus et de fusées Ariane. Sabena ? Le nom interpelle car il reste associé, pour le grand public, à la faillite de la compagnie aérienne belge en 2001.
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Pour une surprise, ce fut une surprise : Sabena Aerospace qui rachète au groupe français Dassault la Sabca, une des premières entreprises bruxelloises, qui fabrique des pièces d'Airbus et de fusées Ariane. Sabena ? Le nom interpelle car il reste associé, pour le grand public, à la faillite de la compagnie aérienne belge en 2001. Stéphane Burton, 46 ans, se plaît à remettre cette appellation dans un contexte positif. Il nous accueille dans son bureau, situé à deux pas d'un hangar où sont réparés nacelles de moteurs et éléments de voilure, sur le site de l'aéroport de Zaventem. " Vous êtes ici dans la dernière filiale de la Sabena ", s'enthousiame-t-il. L'entreprise assure la maintenance d'avions civils et militaires, notamment pour Air France, Air Belgium, Brussels Airlines, Qatar Airways ou l'armée belge. Sabena Aerospace ne transporte personne. Enfin presque, elle possède 5% d'Air Belgium. " Je me suis dit que si nous n'y allions pas, il n'y aurait plus de compagnie aérienne belge ", explique Stéphane Burton. Il a été le seul investisseur privé belge à se lever pour participer à l'aventure, lancée en 2018, avec le fondateur de la compagnie, Niky Terzakis. " Il n'y a, hélas, pas assez d'appétit pour l'aviation dans ce pays. " Le rachat de la Sabca est une grosse opération pour Sabena Aerospace, qui est plus petit que l'entreprise rachetée. La première occupe presque 1.000 personnes contre 400 pour la société de Stéphane Burton (voir tableau). Elle est soutenue pour la SFPI, la Société fédérale de participation et d'investissement, qui entend favoriser la consolidation d'un acteur belge dans le secteur aérospatial. Les deux groupes restent discrets sur les plans après le rachat. " Je ne peux rien dire avant le closing de l'opération, la Sabca est une entreprise cotée ", confie Stéphane Burton, qui espère une clôture fin mai. Il est toutefois question de travailler la formation en commun, sujet crucial pour le secteur. Il n'y aura pas de fusion. Les deux entités resteront séparées, sous un holding au nom à déterminer. " Il n'y aura pas un patron exécutif pour le holding, chacun sera patron dans son entité, Thibauld Jongen à la Sabca, moi pour Sabena Aerospace. " On imagine bien qu'il y aura des synergies, mais les entreprises sont plus complémentaires que concurrentes. La Sabca fabrique des pièces, pas Sabena Aerospace ; elle entretient certains avions militaires, comme des F-16, à Gosselies. Sabena Aerospace assure la maintenance des avions civils et des transporteurs militaires (C-130 et A400M), que ne traite pas la Sabca. " Nous avions d'ailleurs créé une joint-venture au Maroc, pour la maintenance d'avions militaires ", indique Thibauld Jongen, CEO de la Sabca. La compétence de Sabena Aerospace pour les C-130 et celle de la Sabca pour les F-16 se complétaient donc très bien. L'opération a mis sous les projecteurs Stéphane Burton. Le hasard veut qu'au moment où le deal Sabca était annoncé, le patron de Sabena Aerospace soit pressenti pour siéger à Liege Airport comme administrateur. Peut-être même comme président. Contrairement à la tradition du secteur, l'homme n'est pas ingénieur. Il a travaillé plus de neuf ans comme avocat, surtout au cabinet Stibbe, dans le droit social. " J'ai participé à des teams pour accompagner des fusions et des acquisitions ", explique-t-il. Quand la Sabena fait faillite en 2001, le curateur Christian Van Buggenhout ne se précipite pas pour vendre la filiale maintenance, Sabena Technics. " C'était la vache à lait de la Sabena, mais elle avait perdu la moitié de ses clients avec la faillite ", explique Stéphane Burton. " Le curateur a voulu redresser l'affaire avant de la mettre en vente en 2004. Il lui a donné un avenir. " Le groupe français TAT figurait parmi les candidats et était conseillé par le cabinet Stibbe. TAT l'emporte, le jeune avocat participe aux négociations. Après l'acquisition, Stéphane Burton est de plus en plus mêlé aux discussions avec les syndicats. Il connaît le néerlandais, pas les dirigeants français de TAT. Il se prend au jeu. Le groupe français le recrute en 2007 pour participer au développement international de l'activité maintenance de TAT, basée en France, qui prend partout le nom de Sabena Technics. Il enchaîne les postes, " aux ressources humaines, au département légal, au business developement. J'ai voyagé partout, en Russie, au Koweït, en Malaisie. Je suis devenu membre du directoire à partir de 2010 ", continue Stéphane Burton. Tout roule jusqu'à ce que le groupe TAT décide de recentrer son activité de maintenance sur la France. Stéphane Burton est chargé de revendre des filiales à l'étranger, dont la Belgique. " Je me suis dit : pourquoi ne pas la racheter moi-même ? " " Je terminais un MBA à l'Insead. J'ai passé les derniers mois sur le business plan du management buy out (MBO) de l'entreprise, avec mon professeur de finance et un copain de cours, devenu maintenant notre directeur financier, Nacho Beltran. " L'opération est réalisée en 2014. Dans le MBO, Stéphane Burton est le principal actionnaire. La SFPI rejoint le capital un an plus tard, à hauteur de 10%, et envoie Olivier Henin comme administrateur (CFO de la SNCB, ex-chef de cabinet de Didier Reynders aux Finances). Pour le conseil d'administration, il va chercher Christian Van Buggenhout, avocat, curateur de la Sabena. " Il siège comme administrateur indépendant. Je voulais quelqu'un qui puisse me challenger. " Ce qui n'a pas dû manquer. Stéphane Burton lui voue une grande admiration: " C'est l'un des cerveaux les plus brillants du pays". En Belgique, Sabena Technics devient Sabena Aerospace après le MBO, pour éviter la confusion avec Sabena Technics qui continue en France, au sein du groupe TAT. Stéphane Burton prend alors les commandes d'une entreprise qu'il connaît bien. Il y opère des transformations et revend l'activité PBH, un service de maintenance où les compagnies clientes paient un abonnement à l'heure de vol, qui allait devenir déficitaire. Une fois dans le fauteuil de patron- actionnaire, il cherche à développer les niches qui lui paraissent profitables. Comme la line maintenance, le service aux avions lors des escales. " Chaque nuit, les techniciens effectuent les opérations de maintenance pour que l'avion puisse partir le lendemain matin. " Principalement dans des pays africains, où le nom Sabena est bien connu. Le service est mis en place à Kinshasa (RDC), Brazzaville(Congo Brazzavile), Dar El Salam (Tanzanie), Nouakchott (Mauritanie), bientôt à Entebbe (Ouganda). En Europe, il relance le service à Charleroi, Liège, Luxembourg et Varsovie, outre Zaventem. Stéphane Burton pousse également l'activité militaire, développée depuis longtemps pour les C-130 de l'armée belge (maintenance, mise en opération). " On a étendu l'activité à d'autres armées, pour les Américains, les Français. Nous allons développer des services pour les nouveaux avions de transport Airbus A400M, les F-35. " Le militaire pèse maintenant 35 à 40% des ventes de l'entreprise. Les vents contraires ne manquent pas. Les clients peuvent disparaître, comme la compagnie anversoise VLM. Le marché africain, qui a porté la société après le MBO, s'est écroulé avec la chute du cours des matières premières. En 2018, Sabena Aerospace n'avait quasi plus aucun avion local à servir sur ce marché. " Nous avons alors développé le Luxembourg : nous avions la possibilité de faire la line maintenance pour Qatar Airways, qui a une base à Luxembourg pour les cargos. " Malgré les trous d'air, il n'a pas voulu réduire les effectifs. " Si on détruit les capacités industrielles dans l'aérien, on ne les reconstruira pas ", assène-t-il, car il faut des années pour former et recruter des techniciens dans le secteur. Il estime que les acteurs belges devraient davantage coopérer. " Il faut faire comme les Néerlandais, continue-t-il. Il faut miser sur une logique de cluster, cela marche très bien aux Pays-Bas, il n'y a pas de raison qu'on ne la copie pas. " Au niveau du pays, pas seulement d'une région. La joint-venture au Maroc, avec la Sabca, s'inscrit dans cette perspective. Stéphane Burton a aussi des bonnes relations avec Bernard Delvaux, le CEO de la Sonaca (Société nationale de construction aéronautique). " Nous avons fait appel à leur service, en lean management, pour améliorer nos processus ", explique le patron de Sabena Aerospace. Les deux managers s'apprécient. "Bernard Delvaux a réalisé une sacrée transformation de la Sonaca ", dit Stéphane Burton de son collègue, qui lui rend la pareille. " C'est un vrai entrepreneur, il déploie une énergie commerciale considérable et une grande créativité ", confie Bernard Delvaux. Ce dernier a constitué avec Stéphane Burton une joint-venture, baptisée Ignition. " La tendance au sein des armées est de sous-traiter de plus en plus d'activités, dans la maintenance, la formation, déclare Bernard Delvaux. En nous associant, nous proposons une offre avec des acteurs solides, des deux côtés de la frontière linguistique. " Cela concerne notamment les F-35 et des drones. L'impact n'est pas immédiat, mais il en va ainsi dans le secteur aéronautique : il faut semer aujourd'hui pour récolter dans cinq ou dix ans.