Si vous voulez faire l'unanimité dans un dîner, lancez-vous dans une critique des réseaux sociaux coupables de saper notre démocratie. Vous mettrez tout le monde d'accord: votre voisin de droite comme votre voisin de gauche, à table comme en politique. Car tout le monde aujourd'hui, quelle que soit sa place sur l'échiquier politique, des progressistes aux conservateurs en passant par les populistes de tous bords, aime à fustiger les réseaux sociaux.
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Si vous voulez faire l'unanimité dans un dîner, lancez-vous dans une critique des réseaux sociaux coupables de saper notre démocratie. Vous mettrez tout le monde d'accord: votre voisin de droite comme votre voisin de gauche, à table comme en politique. Car tout le monde aujourd'hui, quelle que soit sa place sur l'échiquier politique, des progressistes aux conservateurs en passant par les populistes de tous bords, aime à fustiger les réseaux sociaux. Instantanéité, désinformation, effet de meute, polarisation, extrémisme, etc. Les griefs avancés contre les réseaux sont nombreux et, après un aveuglement naïf des premiers temps, nous semblent à tous désormais évidents. Toutefois, dans notre emballement collectif, n'aurions-nous pas tendance à leur faire tout porter? Ne joueraient- ils pas le rôle de suspect idéal de notre société? Bref, n'en ferions-nous pas des "Facebook émissaires"? Prenons l'un des griefs adressés fréquemment aux réseaux sociaux, celui de développer des "bulles de filtres". C'est Eli Pariser, un militant d'internet, qui a identifié cet effet en ligne: au lieu de nous ouvrir sur le monde et ses différences, les réseaux nous maintiennent dans une bulle intellectuelle et informationnelle créée par le jeu des algorithmes et des interactions agissant comme un filtre nous faisant ignorer les positions différentes des nôtres. Un défaut qu'il faut tempérer et relativiser. Tempérer parce que dans la pratique, cet effet d'ornières est largement compensé par d'autres facteurs. De fait, par le jeu de la polarisation, loin d'être inconscients des positions des autres, nous sommes au contraire constamment et mécaniquement confrontés aux thèses adverses. L'un des paradoxes des réseaux sociaux est que très souvent, les thèses d'un camp sont mises en avant par le camp adverse. C'est ainsi qu'un chercheur avait pu noter qu'un hashtag antisémite s'était retrouvé en tête des tendances Twitter, non pas parce qu'il avait été promu par leurs auteurs mais du fait de la mobilisation à son encontre. Un défaut qui doit être aussi relativisé car cet effet de bulle de filtre n'est pas l'apanage des seuls réseaux sociaux et n'est certainement pas né avec eux. C'est une longue pratique humaine: ce que l'on appelle le "biais de confirmation", cette propension naturelle à nous informer en cherchant des preuves venant corroborer ce que nous croyions déjà. Un biais nous pratiquions bien avant internet, en nous informant tout aussi sélectivement par le choix des supports en phase avec notre vision du monde. Et avec des effets de filtre peut-être encore plus puissants qu'aujourd'hui. Car si les réseaux sociaux facilitent la diffusion de fake news instantanément à l'échelle du globe, leurs démentis peuvent être disponibles aussi par les mêmes canaux. Alors que dans les années 1950, dans un village des Ardennes, une fake news (on parlait alors de rumeurs ou de superstitions) pouvait ne jamais rencontrer aucune invalidation. Nous sommes vite en surrégime dans notre critique des réseaux sociaux. Un effet du biais de confirmation, justement, puisque nous aimons tous les critiquer. Pas grave, nous dira-t-on, puisque la cause est juste: combattre ce qui permet le harcèlement en ligne et fait monter les extrêmes. Pas sûr. Car rendre structurellement responsables les réseaux sociaux de tout revient à déresponsabiliser tout le monde, et notamment ceux qui utilisent mal les réseaux. Il ne s'agit pas bien sûr de ménager ni de dédouaner les réseaux sociaux, mais de viser juste. C'est plus efficace. Car en matière de critique aussi, tout ce qui est excessif devient vite insignifiant.