Pour bien comprendre ce qui différencie la Silicon Valley de San Francisco, haut lieu américain de la technologie, et la ville de Shenzhen, véritable Silicon Valley chinoise, il suffit de retracer le parcours de Nancy de Fays et Quentin Malgaud. En 2016, ces deux entrepreneurs belges âgés d'une vingtaine d'années sont partis en Californie où ils développé un premier produit. Son nom : Linedock, une station d'accueil qui combine batterie de longue durée et large espace de stockage, afin de permettre aux créateurs itinérants - photographes, cameramen, etc. - de travailler de façon autonome, plus facilement et plus longtemps. " Pour le développement d'un software ou son volet marketing, San Francisco était le choix le plus pertinent, dit Nancy de Fays. Mais si vous travaillez dans le hardware, vous trouverez porte close. " Pour préparer Linedock à la production de masse, le duo d'entrepreneurs belges a donc dû reprendre la route, direction de Shenzhen. " Là-bas, on peut se rendre facilement dans les usines, voir comment se déroule la production et s'assurer qu'il n'y a pas de problèmes avec vos projets. "

"Une entreprise sans stratégie chinoise n'est pas une entreprise digne de ce nom." Leonard Lee, Silk Ventures

Shenzhen est la ville qui affiche la plus forte croissance au monde. Autrefois peuplé d'à peine 30.000 âmes, cet ancien agglomérat de villages de pêcheurs, au nord de la mégalopole de Hong Kong, a obtenu le statut de zone économique spéciale en 1980, et s'est depuis mué en une gigantesque métropole qui compte aujourd'hui officiellement 10 millions d'habitants, mais une vingtaine officieusement. " Shenzhen est devenue en quelques années la capitale mondiale du hardware. Le seul endroit où il est possible de développer et de construire un prototype en des temps records, explique Frederik Tibau, directeur de l'organisation de réseautage Startups.be et chef de la délégation de la mission commerciale GoGlobal, qui s'est rendue à Shenzhen et Hong Kong avec 11 start-up belges au début du mois de juillet. Ce qui nécessite un à trois mois d'élaboration en Europe ou ailleurs prend forme ici en l'espace de quelques jours. Tous les composants nécessaires sont disponibles en grande quantité, à des prix au moins deux fois moins élevés qu'ailleurs. Les start-up et les scale-up (start-up plus mûres visant une croissance rapide, Ndlr) qui s'occupent de hardware devraient commencer par se renseigner à Shenzhen avant de lancer leur production. "

CHADWICK XU: "Le défi pour les start-up est de développer un produit qui convient pour la production de masse." © photos : pg

Accélérateurs de croissance

Comment cela fonctionne-t-il ? Par exemple en commençant par faire un tour au marché de Huaqiangbei, un ensemble de grands centres commerciaux de plusieurs étages où s'entassent des milliers de boutiques. Vous y trouverez tous les composants électroniques possibles et pourrez commander tous les éléments nécessaires pour, disons, fabriquer votre propre smartphone et lancer une première production à petite échelle.

C'est qu'à Shenzhen est né un véritable écosystème d'innovation et d'entrepreneuriat. Des géants comme la marque de smartphone Huawei et Tencent, célèbre pour le réseau social WeChat archiconnu dans toute la Chine, y ont établi leur quartier général. Y sont également installés des centaines de fablabs et de maker spaces, des ateliers collaboratifs équipés d'appareils de technologie de pointe permettant de fabriquer des prototypes. En outre, on ne compte plus les accélérateurs de croissance et les investisseurs en quête de petites entreprises prometteuses. Premier produit emblématique issu des laboratoires d'innovation de Shenzhen et qui entre peu à peu dans notre culture populaire : l'hoverboard, planche à roulettes high-tech équipée d'un accu intégré et qui fait désormais partie intégrante de nos paysages urbains. L'accélérateur de croissance le plus célèbre de Shenzhen s'appelle Hax, également plus gros investisseur mondial dans les jeunes entreprises de hardware. Les sociétés qu'il sélectionne bénéficient de 180 à 365 jours d'encadrement professionnel, et reçoivent un capital de départ de 250.000 dollars en contrepartie de 15 % de leurs actions. Aujourd'hui, 25 % des start-up parrainées par Hax sont européennes.

Prototype

Nos deux Belges de Linedock se sont, eux, adressés à un autre accélérateur, Shenzhen Valley Ventures (SVV). Ses 50 ingénieurs mécaniques disposent d'un étage entier d'appareils sophistiqués qui aident les jeunes entrepreneurs à tester la conformité de leur prototype, en termes d'humidité et de sécurité incendie notamment. Mais aussi de résistance. " Pour les start-up, le défi n'est en général pas de créer un prototype mais de développer un produit suffisamment solide pour la production de masse en usine ", explique Chadwick Xu, cofondateur et CEO de SVV.

Le parcours de Chad Xu illustre l'évolution de Shenzhen. En 2004, Xu a co-créé une société qui fabrique des composants électroniques, cotée en Bourse depuis 2010 et qui emploie aujourd'hui 8.500 personnes. Raison de ce décollage ? Dans la Chine en pleine croissance, les salaires ont considérablement augmenté dans certains secteurs comme l'industrie textile, entraînant la délocalisation de la production vers d'autres pays asiatiques aux coûts salariaux moins élevés. Pour continuer à faire tourner leurs entreprises, les patrons ont dû attirer de nouveaux produits, hardware, de préférence à haute valeur ajoutée. Résultat, la ville regorge d'usines comme Zowee Technology. Et la plus importante est sans aucun doute Foxconn Technology. La moitié des 800.000 employés de ce groupe taïwanais travaillent ainsi à Shenzhen...

Ce sont les ressources collectées grâce à l'introduction en Bourse de Zowee Technology qui ont notamment permis de financer SVV. Aujourd'hui, ce fonds d'investissement noue des contacts avec les départements innovation des grandes entreprises, possède une filiale dans la Silicon Valley et lorgne du côté de l'Europe. " L'avenir de l'innovation est en Chine, nous assure Pascal Coppens, porte-parole de l'entreprise gantoise Nexxworks. Les start-up belges ont aujourd'hui la chance unique de proposer aux scale-up chinoises de les aider à se développer en Europe en échange de leur aide. "

NANCY DE FAYS: "A Shenzhen, on peut se rendre facilement dans les usines, voir comment se déroule la production et s'assurer qu'il n'y a pas de problèmes." © photos : pg

Fossé

" Malheureusement, les entreprises belges ne sont pas conscientes de cette opportunité ", déplore Philippe Snel. Cet avocat travaille pour De Wolf Law Firm à Shanghai. Il y a un an et demi, il a créé Sinnolabs, un accélérateur qui aide les sociétés technologiques européennes à conquérir le marché chinois. " Nous nous attendions à quelques difficultés mais cela a été plus ardu que prévu, confie-t-il. Le fossé est trop profond de part et d'autre. Nous n'avons pas renoncé mais changé notre fusil d'épaule ( lire notre encadré " Sinnolabs change de stratégie " plus bas). "

La rapidité avec laquelle les choses se mettent en place en Chine est tout simplement inimaginable pour un Européen. " Koen Meuleman, Unifly

D'où l'intérêt de missions commerciales comme GoGlobal, qui a permis aux start-up belges présentes, et qui proposaient un produit conjuguant software et hardware, d'établir un premier contact avec des fournisseurs. Par exemple, la société anversoise June Energy, intermédiaire énergétique qui fabrique des énergimètres, des dispositifs capables de surveiller votre consommation de gaz et d'électricité, et de changer automatiquement de fournisseur pour bénéficier de tarifs plus intéressants. Ou Loop, autre société anversoise, qui est à la recherche de fabricants pour ses bouchons d'oreille associant design et acoustique parfaite pendant les concerts.

Philippe Snel a lui été littéralement séduit par Byteflies. Cette start-up aussi installée à Anvers mais également à Berkeley, en Californie, conçoit des petits appareils dotés de senseurs capables de mesurer des paramètres de santé comme le pouls ou la respiration. Parmi ses premières applications pratiques : le monitoring des crises d'épilepsie. Ce appareil est l'exemple par excellence de l'Internet des objets : les senseurs sont intégrés dans les appareils électroménagers, les wearables et les voitures qui sont ainsi connectés au Web. Il s'agit en outre d'une application santé. " Cette combinaison est particulièrement intéressante pour la Chine assure Philippe Snel. Ce pays veut relever la qualité de ses soins médicaux. Et la moitié des produits de la planète relevant de l'Internet des objets sont fabriqués ici... Dans ce secteur, ne pas être basé à Shenzhen diminue sérieusement vos chances de réussir. "

PHILIPPE SNEL: "La moitié des produits de la planète utilisant l'Internet des objets sont fabriqués à Shenzhen." © photos : pg

Investisseurs

D'autant qu'à Shenzhen, ce ne sont pas les capitaux qui manquent. Le marché d'investissement est en pleine expansion. Le fonds anglo-chinois Silk Ventures, qui a fait fort impression à la délégation belge par son encadrement professionnel, s'est donné pour mission de rapprocher entreprises européennes et capitaux chinois. " Ici, il existe tellement d'applications que le marché est saturé. Nous privilégions donc les produits combinant hardware et software, précise Leonard Lee, partenaire de Silk Ventures. Nous repérons les scale-up européennes prometteuses dont le chiffre d'affaires avoisine les 3 à 5 millions de dollars et qui sont disposées à venir en Chine. Nous visons celles actives dans l'intelligence artificielle, l'Internet des objets, le transport intelligent et les techniques de production de pointe. Parce qu'à nos yeux, une entreprise sans stratégie chinoise n'est pas une entreprise digne de ce nom. "

Cofondateur d'Unifly, la société qui conçoit des logiciels permettant aux autorités aéronautiques d'optimiser le trafic de drones, Koen Meuleman, surenchérit. " Dans le cadre de la mission GoGlobal, j'ai voyagé en Chine pendant un mois. Depuis, j'éprouve un sentiment de malaise. Pour un Européen, la rapidité avec laquelle les choses s'y mettent en place est tout simplement inimaginable. " Mais des questions demeurent... Unifly a par exemple besoin de nouveaux investissements si elle veut se hisser au niveau mondial dans son créneau. Or, si les capitaux à risque chinois sont relativement faciles à trouver, ils portent bien leur nom. Les entreprises belges doivent-elles s'en méfier ? D'autant que les Etats-Unis sont sur le point de déclencher une nouvelle guerre commerciale. Dans ce contexte, les Américains voudront-ils encore investir en elles si elle acceptent des capitaux chinois ? Et qu'en est-il des autorités locales ? Ont-elles aussi leur mot à dire ?

" La vigilance reste bien évidemment de mise, concède Frederik Tibau, de l'organisation de réseautage Startups.be. La Chine, qui essaie par tous les moyens d'accroître son emprise sur l'Occident, est particulièrement friande de nouvelles technologies. Il faudrait donc effectivement créer un environnement où les entreprises occidentales pourraient évoluer librement sur le marché chinois. Ceci dit, il ne faut pas exagérer le 'danger' non plus. Prenez l'exemple de Volvo qui affiche une santé resplendissante depuis son acquisition par le Chinois Geely. D'autre part, les autorités sont conscientes de la nécessité de s'ouvrir davantage aux initiatives occidentales. Se sentant menacés par la Chine, les Etats-Unis ont surréagi, selon moi. A long terme, il est indispensable de développer de bonnes relations avec les Chinois. Ils sont devenus incontournables. Refuser systématiquement l'aide de leurs investisseurs ne me semble pas une bonne stratégie. "

Sinnolabs change de stratégie

Sinnolabs est un accélérateur belgo-chinois lancé il y a deux ans. Plus précisément un groupe de réflexion réunissant diplomates, consultants et ex-patrons d'entreprise. " En Europe, nous avons la technologie. La Chine possède le marché et les capitaux. Notre rôle consiste à mettre des entreprises chinoises en contact avec des sociétés belges proposant une technologie intéressante pour la Chine et qui cherchent un partenaire afin de développer leur production ou conquérir un marché, explique son fondateur et président Philippe Snel, avocat d'affaires belge qui travaille en Chine depuis 15 ans. " Mais la structure n'a pas connu des débuts aisés. " Le seuil de notre programme d'accélération était sans doute trop élevé. Nous avons eu aussi toutes les difficultés du monde à convaincre les entreprises de s'implanter en Chine. Seulement quatre entreprises belges ont adhéré à notre programme. Nous collaborons encore avec deux d'entre elles. Pour la troisième, il était trop tôt pour débarquer sur le marché. Et la quatrième s'est lancée dans l'aventure avec l'aide financière d'un de nos partenaires chinois malgré notre avis négatif. Nous avons rencontré pas mal d'opposition en Belgique également. Certains nous accusaient même de trahison, nous reprochant d'inciter des sociétés belges à s'expatrier en Chine. Le monde politique belge, quant à lui, ne s'intéresse guère à la question. Voilà trois ans que je répète haut et fort que si elles protègent correctement leur propriété intellectuelle, il n'y a plus aucun problème pour les entreprises belges de s'implanter en Chine. Mais le message commence à peine à passer. " D'autant que du côté chinois aussi, il y a encore fort à faire. " Nos partenaires chinois s'imaginaient que nous leur apporterions des investissements sur un plateau d'argent, ce qui n'est pas le cas. " Aujourd'hui, Sinnolabs persévère donc dans sa mission d'accélérateur d'entreprises mais de façon plus ciblée. " Nous ne cherchons plus à convaincre les entrepreneurs, précise Philippe Snel. Mais une fois leur décision prise de s'implanter en Chine, nous mettons tout en oeuvre pour les aider à prendre vite et bien les bonnes décisions, à tout planifier correctement. "