D'un simple regard, vous pouvez déverrouiller l'écran de votre smartphone, puis accéder à votre application bancaire. Sur votre plateforme de stockage de photos en ligne, vous pouvez identifier tous les clichés sur lesquels figure cette cousine éloignée que vous ne voyez qu'épisodiquement. Vous embarquez dans un avion vers les Etats-Unis ou la Chine ? Vous passerez par un écran de contrôle de votre visage au moment de franchir la frontière. Vous prenez un selfie et vous le postez avec un filtre amusant sur le réseau social Snapchat ? L'application est capable d'étudier vos émotions et de les rapporter à un annonceur.
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D'un simple regard, vous pouvez déverrouiller l'écran de votre smartphone, puis accéder à votre application bancaire. Sur votre plateforme de stockage de photos en ligne, vous pouvez identifier tous les clichés sur lesquels figure cette cousine éloignée que vous ne voyez qu'épisodiquement. Vous embarquez dans un avion vers les Etats-Unis ou la Chine ? Vous passerez par un écran de contrôle de votre visage au moment de franchir la frontière. Vous prenez un selfie et vous le postez avec un filtre amusant sur le réseau social Snapchat ? L'application est capable d'étudier vos émotions et de les rapporter à un annonceur. La reconnaissance faciale est en pleine explosion. Le haut potentiel de cette technologie donne des idées aux développeurs d'applications. Et il ne faut pas aller très loin pour les trouver. En Belgique, plusieurs start-up planchent sur des outils d'authentification et d'analyse du visage. C'est le cas de Piximate. Basée à Louvain-la-Neuve, cette jeune pousse crée ses propres algorithmes d'identification des visages et de détection des émotions. La start-up s'est fait les dents sur la classification de photos. Au départ, elle commercialisait une application permettant de réorganiser rapidement des clichés pris lors d'une soirée ou d'un événement. Forte de cette expérience, Piximate se focalise désormais sur l'analyse de données visuelles pour le secteur du retail. " Le commerce physique doit s'inspirer du commerce en ligne ", expose Georges Caron, cofondateur de Piximate. Un site d'e-commerce est capable de suivre le consommateur à la trace. Des plateformes comme Amazon, Alibaba ou Zalando savent quels articles vous avez consultés et quels produits vous avez achetés. Elles connaissent la fréquence de vos visites. Grâce aux cookies, ces petits programmes informatiques qui vous suivent à la trace, elles peuvent également retracer votre historique de navigation sur d'autres sites partenaires. Toutes ces données permettent de mieux cerner l'internaute. Piximate propose simplement le même type de services aux commerçants classiques, qui possèdent un ou plusieurs points de vente physiques. " Nos outils d'analyse du visage génèrent des données. Avec ces données, nous sommes capables de mieux comprendre le comportement du client ", dévoile Georges Caron. La reconnaissance faciale est désormais suffisamment au point pour vous identifier de manière quasiment certaine. Si vous revenez une fois, deux fois, 10 fois, vous donnerez une information intéressante au commerçant sur la récurrence de vos visites... et donc votre loyauté à la marque. La reconnaissance faciale peut également fournir des caractéristiques détaillées sur vos habitudes de consommation. Fréquentez-vous le magasin seul ? Ou en famille ? Combien de temps vous faut-il pour boucler vos courses hebdomadaires ? Votre profil s'affine. Et ce n'est pas tout. Si le magasin est équipé de caméras judicieusement placées, le système est capable de déterminer les rayons que vous plébiscitez. Amateur de charcuterie ? De boissons alcoolisées ? Fan de sushis ? Le logiciel est au courant. Il pourra même dire que vous avez passé 20 minutes devant les pots pour bébé avant de vous décider, mais qu'il ne vous a fallu que 30 secondes pour choisir vos chips au paprika. L'intelligence artificielle (IA) est aujourd'hui capable de faire parler les images, et donc d'extraire des informations pertinentes de votre visage. La détection du genre (homme/femme) est devenu une formalité pour ces systèmes experts. L'IA peut aussi estimer votre âge, et vous glisser dans une catégorie avec un différentiel de cinq ans. Ce procédé donne des résultats corrects dans 95 % des cas, assure Georges Caron. Désormais, les spécialistes de l'IA entraînent également leurs systèmes à lire... les expressions du visage ! La technique est encore balbutiante, mais elle offre des résultats prometteurs. " Cela reste difficile de déterminer à 100 % que quelqu'un est content, reconnaît Georges Caron. Mais nous arrivons à interpréter assez valablement certains signaux. " Quand les gens bougent ou soufflent dans une file d'attente, le logiciel en déduit que l'insatisfaction des clients est en train de monter. A charge pour le commerçant de régler ce problème, par exemple en faisant appel à un collaborateur supplémentaire pour renforcer la caisse. Piximate teste actuellement ce genre d'outil de " prévention de files " avec la chaîne de restauration Exki. La start-up a également installé ses outils de détection des émotions dans des commissariats de la gendarmerie nationale française, afin de mesurer automatiquement le niveau de satisfaction des usagers. En se perfectionnant, la détection des émotions offrira une mine d'or d'informations aux commerçants. Ceux-ci pourront mesurer précisément le degré de satisfaction des clients qui fréquentent leurs points de vente. " La reconnaissance faciale n'est qu'un des capteurs qui jalonnent le customer journey (le parcours client). L'intérêt est ensuite de corréler ces informations avec d'autres données ", souligne Georges Caron. L'idée de la start-up wallonne est de fournir des rapports complets et anonymisés sur tous les clients qui franchissent le seuil du magasin. " Nous pouvons dire, par exemple, combien de jeunes de 25 ans fréquentent le point de vente, et quels rayons ils visitent le plus fréquemment. Grâce à ces informations, le commerçant peut adapter très rapidement ses promotions et ses folders ", illustre Georges Caron. Pour montrer patte blanche, Piximate précise que les données ne sont pas stockées en ligne, dans le cloud, comme le font d'autres plateformes. Un stockage local des images est censé donner plus de garanties face à la perte et au piratage de ces données extrêmement sensibles. Comme la prise d'empreintes digitales ou la détection de l'iris de l'oeil, la reconnaissance faciale implique en effet la manipulation de données dites biométriques. Ces données uniques à chaque individu sont protégées de manière très spécifique par le RGPD. L'utilisation de la reconnaissance faciale reste une question sensible. De nombreux consommateurs ne sont pas encore prêts à voir leur visage analysé par des logiciels ultra-performants à des fins commerciales, publicitaires ou de surveillance. Mais des barrières psychologiques et réglementaires sont bel et bien en train de céder. Qui aurait cru que nos empreintes digitales seraient un jour collectées sur nos cartes d'identité ? Ce processus, qui deviendra obligatoire dans toute l'Union européenne d'ici deux ans, débute ce mois-ci en Belgique, pays précurseur en la matière. C'est la société belge Zetes qui s'occupe de la concrétisation de cette décision prise par le fédéral en 2018. Zetes produit les cartes d'identité électroniques des Belges depuis de nombreuses années. Ce que l'on sait moins, c'est que cette entreprise bruxelloise spécialisée dans l'identification des personnes est aussi pionnière dans la reconnaissance faciale. " Il y a un certain buzz médiatique aujourd'hui autour de la reconnaissance faciale. Mais nous travaillons sur cette technologie depuis une quinzaine d'années ", explique Ronny Depoortere, président de la division People ID chez Zetes. En 2005, Zetes a, pour la première fois, intégré sa technologie dans les cartes d'électeurs utilisées en République démocratique du Congo. A l'époque, la reconnaissance faciale servait de deuxième filtre, après les empreintes digitales, pour confirmer une identité. L'outil n'était pas encore suffisamment fiable pour être utilisé seul. Mais les choses ont changé : " Au cours des deux dernières années, les algorithmes de reconnaissance faciale ont connu de grosses avancées, pointe Ronny Depoortere. Ils fonctionnent même quand les conditions météo sont mauvaises. Et ils intègrent le phénomène de vieillissement du visage ". La personne peut être photographiée sous un mauvais angle, sa bouche peut être masquée, elle peut porter des lunettes de soleil, peu importe : le logiciel reste fiable. " Le plus important est d'avoir un visuel sur la zone partant du nez vers le front ", avance le représentant de Zetes. En 2017, des chercheurs de l'université de Cambridge ont démontré que des individus pouvaient être reconnus même équipés d'une cagoule, d'une fausse barbe et d'un casque. Et il devient de plus en plus difficile de berner le système avec une fausse identité. Elle est loin l'époque où une simple photo présentée devant l'écran d'un iPhone suffisait à le déverrouiller. La technologie de la reconnaissance faciale est arrivée à maturité et affiche des performances impressionnantes. Ces performances sont dues à une technique particulière d'entraînement des machines, basée sur ce que l'on appelle les réseaux neuronaux, qui " imitent " les méthodes d'apprentissage du cerveau humain. Avec une redoutable efficacité. Le Français Yann Le Cun, prix Turing 2019 et patron de la recherche en intelligence artificielle chez Facebook, est l'un des précurseurs de cette technique. Grâce à ses travaux, le réseau social au pouce bleu est parvenu à créer un logiciel de reconnaissance faciale ultra-puissant. " Ces systèmes ont eu du mal à s'imposer jusqu'au début des années 2010, parce qu'ils étaient très gourmands en données d'entraînement et en capacité de calcul, expliquait récemment Yann Le Cun dans Trends-Tendances. L'explosion de la production de bases de données énormes dans notre environnement numérique, combinée à la multiplication d'ordinateurs dotés d'une puissance de calcul importante à un prix raisonnable, ont permis à la technologie des réseaux de neurones d'enfin émerger. " C'est ce qui explique le boom récent de la reconnaissance faciale, qui n'est qu'une des applications pratiques de cette technique des réseaux neuronaux, au même titre que la traduction instantanée ou la reconnaissance de la parole. L'un des débouchés les plus évidents de la reconnaissance faciale concerne aujourd'hui l'authentification d'identité. Les services de contrôle des frontières de pays comme les Etats-Unis ou la Chine ont déjà intégré ces systèmes, qui se combinent à l'examen du passeport et d'autres données biométriques comme les empreintes digitales. Les services de police se montrent évidemment très intéressés par ces outils, qui peuvent aider à la recherche et l'interpellation d'auteurs de crimes et délits. Une première expérimentation a eu lieu en Belgique ces derniers mois, à l'aéroport de Bruxelles. Nous avons sollicité à plusieurs reprises la police fédérale, qui n'a pas donné suite à nos demandes. Il faut dire que le sujet est quelque peu embarrassant pour les forces de l'ordre : l'expérience menée à Zaventem a été tout simplement été interrompue par le COC, l'organe de contrôle de l'information policière, qui s'occupe de la protection des données personnelles dans les matières de police. " La loi ne permet pas l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre ", tranche Frank Schuermans. Le représentant du COC estime cependant que des discussions au Parlement fédéral s'engageront inévitablement sur le sujet dans les prochains mois. La législation pourrait donc prochainement évoluer et baliser l'usage de cette technologie par la police. Il faut dire que les exemples d'utilisation de la reconnaissance faciale commencent à se multiplier à l'étranger. La police l'utilise massivement en Chine, mais aussi en Grande-Bretagne. Au Danemark, les clubs de football peuvent utiliser la reconnaissance faciale pour détecter les hooligans. La société belge Zetes équipe le club danois de Brondby avec cette technologie, qui a déjà permis d'écarter plusieurs personnes interdites de stade, nous explique Ronny Depoortere. En Belgique, Zetes teste ce système du côté du RWDM. Mais l'expérience est quelque peu différente de celle du Danemark : le club bruxellois s'en sert pour identifier ses propres clients. L'idée est de proposer aux abonnés qui le souhaitent un accès rapide au stade via une authentification de leur visage, afin de fluidifier les files et d'améliorer " l'expérience client ". Du côté de la société liégeoise ALX Systems, la reconnaissance faciale fait également partie de la panoplie de services proposés aux clients. Cette start-up liégeoise, qui dépassera cette année les 3 millions d'euros de chiffre d'affaires, est spécialisée dans les drones de surveillance. Elle travaille pour des services de police (à Paris par exemple), des organisations militaires et des sociétés de sécurité. " La reconnaissance faciale comme dans les films, ça n'existe pas. Avec des prises de vue aériennes, l'angle de vue n'est pas bon. Seules des caméras très coûteuses offriraient un bon résultat ", avance Geoffrey Mormal, fondateur et CEO de ALX Systems. L'entrepreneur nous explique qu'un drone peut détecter dans une foule quelqu'un qui ressemblerait à la personne recherchée, avec un taux de fiabilité de 50 % à 60 %. Il faut ensuite zoomer sur le visage de la personne - ce qui suppose une caméra et des images de bonne qualité - et lancer un logiciel de reconnaissance faciale qui peut être capable de l'identifier. Pour l'instant, la reconnaissance faciale n'est pas un must pour ALX Systems. Les difficultés techniques, mais aussi les obstacles réglementaires freinent actuellement son adoption. " Nous avons été contactés par une usine Seveso qui souhaitait, pour des raisons de sécurité, identifier en temps réel le visage des personnes présentes et leur localisation exacte. Ça n'a pas été possible : il faut obtenir le consentement individuel de chacun, et personne n'est obligé de le donner, observe Geoffrey Mormal. L'être humain n'est pas emballé à l'idée d'être reconnu et traqué partout ", conclut le patron d'ALX Systems. Cela n'empêche pas la reconnaissance faciale de s'imposer dans des lieux beaucoup plus anodins que des usines Seveso. L'entreprise Panasonic - société mère de Zetes depuis 2017 - équipe un parc d'attractions au Japon. L'accès au Fuji-Q Highland est assuré par un système de reconnaissance faciale. Mais le concept est poussé encore plus loin : couplée à une application de paiement, la reconnaissance faciale offre aux visiteurs la possibilité d'acheter leur sandwich et d'accéder à des attractions payantes sans sortir leur portefeuille de leur poche. WeChat, application ultra-populaire en Chine (plus d'un milliard d'utilisateurs), et AliPay, le système de paiement du géant chinois de l'e-commerce Alibaba, proposent le même type de fonctionnalité. Très friands de paiement mobile, les Chinois peuvent activer les transactions par reconnaissance faciale. Des distributeurs de boissons, des enseignes comme Luckin Coffee (sorte de Starbucks local) ou encore des salles de cinéma sont équipés de caméras autorisant le paiement avec le visage. Les développements inouïs de ces technologies galvanisent les concepteurs d'applications. Y compris en Belgique. La jeune société montoise MoodMe se spécialise ainsi dans la détection des émotions. Elle utilise un algorithme développé par l'université de Mons pour catégoriser six traits d'expression du visage : bonheur, surprise, peur, dégoût, tristesse, colère. Chacune de ces émotions est évaluée sur une échelle de 1 à 100. " Nous mesurons la réaction émotionnelle à un message publicitaire ", explique Chandra De Keyser, cofondateur et CEO de MoodMe. La start-up a signé un contrat avec la Fifa dans le cadre de la prochaine Coupe du Monde des clubs de football. Dans l'application mobile de l'événement, les sponsors pourront inviter les utilisateurs à interagir en prenant des selfies. Le logiciel de MoodMe servira à calculer " l'impact émotionnel " de la campagne sur les participants qui se prendront en photo. Les outils de MoodMe sont également utilisés par une entreprise américaine d'e-learning, afin de mesurer le degré d'attention des participants à ses cours à distance. " Si certains élèves décrochent, nos métriques informent le professeur en temps réel ", affirme Chandra De Keyser. La direction du regard ou la manière de tourner son visage sont autant d'indices qui avertissent le prof que l'attention des élèves décline. MoodMe fournit également des statistiques à la société d'e-learning sur les cours (et les enseignants) qui suscitent le plus (et le moins) d'intérêt du côté des étudiants. Ce genre de programme a été testé en live en Suède, pour prendre les présences des élèves en classe, mais il a rapidement été interdit parce que contraire au RGPD, le règlement général pour la protection des données. En Chine, à Shanghai, nous avons pu voir et tester un système de détection de l'attention des étudiants dans une salle de cours. Un projet pilote encore en phase de test, nous a-t-on dit. De manière moins invasive, la reconnaissance faciale peut aussi servir à la classification de photos. Sur le site de stockage en ligne Amazon Photos, par exemple, vous pouvez retrouver tous les clichés sur lesquels figurent votre femme, votre voisine ou votre témoin de mariage. La start-up montoise Depthen se spécialise dans ce domaine : elle propose des services personnalisés autour de la reconnaissance de visages et de la détection de certains paramètres (âge, sexe, origine, émotions), afin d'améliorer les recherches dans de grandes bases de données. " Nous visons les entreprises qui ont de grands volumes de contenus, comme les ligues sportives ", développe Stéphane Dupont, fondateur de Depthen. Le but est par exemple de retrouver instantanément toutes les photos et vidéos des performances sportives de Nafissatou Thiam ou Eden Hazard. Les développeurs et les start-up fourmillent d'idées. Mais c'est principalement via notre smartphone que la reconnaissance faciale commence à gagner ses galons. Apple, Samsung, Huawei... Tous les nouveaux modèles de ces fabricants intègrent une fonctionnalité de déverrouillage du téléphone par l'intermédiaire de notre visage. Cette fonctionnalité devient du même coup une porte d'entrée vers d'autres applications de notre smartphone. C'est ainsi que l'application belge Itsme - près d'1,5 million d'utilisateurs - intègre la reconnaissance faciale comme méthode d'identification. Itsme est une sorte de verrou d'accès à toute une série de services : Tax-on-web, banques, assurances, mutuelles, etc. L'application intègre les outils des fabricants de smartphone, comme Face ID d'Apple. " C'est au libre choix des utilisateurs. Certains préfèrent l'éviter, mais beaucoup d'entre eux apprécient cette fonctionnalité. La biométrie (empreinte digitale ou reconnaissance faciale) est perçue comme une facilité d'accès, qui améliore l'expérience de l'utilisateur ", commente Sylvie Vandevelde, porte-parole chez Itsme. C'est sans doute via cette facilité d'utilisation, cette " expérience utilisateur ", ce gain de temps, même minime, lors de nos connexions sur notre smartphone, que la reconnaissance faciale continuera de gagner des adeptes. Les spécialistes des applications mobiles cherchent continuellement de nouveaux moyens de contourner des processus perçus comme fastidieux. Insérer un mot de passe, taper un code PIN ou saisir un lecteur de cartes peuvent être remplacés par un simple regard à son écran. Pour de nombreux utilisateurs, les quelques secondes gagnées justifient amplement l'utilisation de cette technologie. Le mouvement vers une adoption massive de la reconnaissance faciale est enclenché.