" Le monde n'est pas en crise, il se transforme, résume Bernard Surlemont, professeur d'entrepreneuriat à HEC-Liège et l'un des fondateurs du VentureLab liégeois. L'évolution technologie, le défi climatique, le vieillissement, les enjeux géopolitiques aussi, tout cela fait bouger le monde. Très vite. Le problème, c'est que personne ne sait où nous allons. " Pour traverser ces périodes de turbulences, il faudra faire preuve d'agilité et de créativité. Et ce ne sont pas les qualités premières des plus grandes entreprises.

Heureusement, elles ont conscience de cette faiblesse et tentent d'y remédier. " La plupart des groupes ont lancé un incubateur interne et organisé des hackathons pour essayer d'insuffler cet esprit d'innovation, poursuit le professeur Surlemont. Je vois aussi des grandes entreprises venir flirter avec les incubateurs et les start-up pour y chercher de l'inspiration, des modèles plus en phase avec les enjeux actuels. " Dernière illustration en date : le lancement par John Cockerill d'un fonds d'investissement, lié à un incubateur et à un accélérateur pour les scale-up " qui feront l'industrie de demain ". Ce fonds est géré en partenariat avec des invests publics, un croisement public-privé bien dans l'air du temps, on y reviendra.

On parviendra de moins en moins à concrétiser seul ses idées les plus audacieuses.

Même si l'horizon demeure flou, des grandes lignes se détachent. La plus visible, c'est celle du verdissement de l'économie. " Une crise comme celle du Covid-19 constitue un formidable accélérateur de tendances qui préexistaient, analyse Mathias Lelièvre, CEO d'Engie Impact, la filiale de groupe énergétique qui accompagne les grandes entreprises dans leur transition. L'enjeu de développement durable s'imposera de plus en plus, le consommateur regardera avec une acuité croissante les produits et services qui lui sont proposés. "

Il cite l'exemple d'Unilever qui avait fixé l'an dernier un objectif de suppression de 100.000 tonnes de plastique (un septième de sa consommation) dans ses emballages d'ici 2025 et qui vient maintenant d'annoncer un investissement d'un milliard d'euros dans un fonds pour le climat. Pour réduire ses coûts sans doute mais surtout pour anticiper les nouvelles exigences des consommateurs. " Nous sommes face à des changements massifs, poursuit Mathias Lelièvre. Les grandes entreprises visent de plus en plus à inclure les émissions indirectes dans leurs ambitions environnementales. Elles amènent ainsi leurs fournisseurs sur un chemin bas carbone, ce qui génère un effet d'écosystème très intéressant. "

Cette accélération des tendances peut finir par ressembler à la quadrature du cercle : d'un côté, elles doivent doper l'innovation et la créativité pour anticiper les tendances à venir ; de l'autre, " l'accélération du changement fait qu'elles vont avoir moins de temps pour évaluer et que les échecs vont moins pardonner ", pointe l'économiste Bruno Wattenbergh, ambassadeur de l'innovation chez EY.

Innover dans les " process " ou dans les produits ?

La Belgique ne se débrouille pas trop mal en matière d'innovation. Notre pays se classe en effet en sixième position dans " L'innovation scoreboard " de la Commission européenne. " Nous sommes effectivement un pays d'innovation mais d'innovation dans les process, estime Bruno Wattenbergh. En revanche, dans l'innovation de produits, celle qui va réellement apporter des nouveautés sur le marché et changer les règles, nous sommes beaucoup moins présents. Cela s'explique par le positionnement de notre industrie dans la production de produits intermédiaires, nous avons le degré d'innovation que nos clients demandent. "

Anthony Van Putte, directeur général de MecaTech, le pôle de compétitivité wallon en génie mécanique, défend résolument ce modèle. " Notre force, c'est le lien entre le digital et l'industrie, insiste-t-il. Des entreprises comme I-Care ou Technord illustrent cette capacité à développer des innovations technologiques en s'appuyant sur les compétences-métier. " Il cite aussi l'exemple de Stûv, dont les poêles à bois sont aujourd'hui " bourrés d'électronique ". Cela permet de monitorer le fonctionnement, d'avoir une connaissance très fine des besoins des consommateurs et, in fine, d'améliorer le produit. Le processus conduit ainsi aussi à des innovations de produit, même si elles ne sont pas forcément disruptives. " Innover par les temps qui courent, c'est davantage s'aligner sur les objectifs de ses clients, renchérit Didier Tshidimba, senior partner chez Roland Berger. Pour un énergéticien par exemple, ce n'est plus simplement vendre de l'électricité mais vendre une réduction de la consommation, une diminution de l'empreinte écologique, etc. "

Innover seul ou en collaboration ?

L'innovation sera tournée vers les clients mais aussi vers les autres entreprises. Car on parviendra de moins en moins à concrétiser seul ses idées les plus audacieuses. " L'innovation, ce n'est pas seulement des investissements en R&D, rappelle Anthony Van Putte. Plus que jamais, elle doit se concevoir comme un tout, de l'idée au produit fini. Le choix des partenaires sera un élément crucial car il y a tant de paramètres qu'une entreprise, et a fortiori une PME, ne peut les gérer seule. Il faut vraiment optimiser les liens avec les autres acteurs pour concrétiser l'industrialisation d'une innovation. " Organiser et optimiser un écosystème, c'est l'un des rôles des pôles de compétitivité et cela peut générer d'impressionnants résultats, y compris durant la crise sanitaire. En cinq semaines, deux PME wallonnes (HTP-Europe et MTU) ont ainsi développé, avec l'université de Liège et Sirris, une capacité de production rapide et à grande échelle de pièces en polymère, nécessaires au testing du Covid-19. " Avec cette innovation, nous sommes l'un des seuls pays à disposer de la chaîne complète dans le diagnostic du Covid, affirme Anthony Van Putte. Cela ouvre d'intéressantes perspectives internationales pour ces entreprises. "

Partager les risques et se doter de technologies de pointe, c'est aussi l'objectif de la plateforme microfluidique (qui permet d'accélérer considérablement les processus d'analyse et de diagnostic), pilotée par les sociétés Coris, Simonis Plastic et Unisensor, avec la participation de Sirris et de MecaTech. L'ambition est de produire bientôt en Belgique des consommables, et d'ajouter ainsi un chaînon très rentable à cet écosystème. " Les enjeux de santé, d'énergie et d'environnement vont être de plus en plus prégnants, poursuit Anthony Van Putte. Dans ces domaines, nous avons une vraie richesse d'acteurs, capables de porter des solutions technologiques innovantes. Mais nous devons sans doute reproduire les modèles de collaboration pour atteindre la masse critique nécessaire. "

Cela tombe bien, la crise a généré de nombreuses collaborations spontanées entre les entreprises, elles ont découvert des complémentarités qui seront sans doute prolongées. " Je pense que, dans la durée, les règles de la compétition vont reprendre leurs droits, nuance toutefois Mathias Lelièvre (Engie Impact). Mais cela laissera des traces intéressantes, sans doute avec des approches sectorielles de collaboration. C'est très riche car l'innovation se loge souvent dans des interfaces qui ne sont pas naturellement explorées. "

Il inclut dans le mouvement la sphère publique, très impliquée dans les divers plans de relance de l'économie. " Les acteurs privés et publics ont montré qu'ils étaient capables de changer leurs modes de pensée habituels, poursuit Mathias Lelièvre. J'espère que l'on pourra répliquer ces fonctionnements innovants, ces collaborations inédites, notamment pour nous attaquer au défi climatique. " " Nous ne sommes pas prêts mais personne n'est prêt, conclut Bernard Surlemont. Il n'y a pas de business model tout fait, il faut réinventer et c'est cela qui rend la période passionnante. " Et parfois un peu effrayante aussi.

" Le monde n'est pas en crise, il se transforme, résume Bernard Surlemont, professeur d'entrepreneuriat à HEC-Liège et l'un des fondateurs du VentureLab liégeois. L'évolution technologie, le défi climatique, le vieillissement, les enjeux géopolitiques aussi, tout cela fait bouger le monde. Très vite. Le problème, c'est que personne ne sait où nous allons. " Pour traverser ces périodes de turbulences, il faudra faire preuve d'agilité et de créativité. Et ce ne sont pas les qualités premières des plus grandes entreprises. Heureusement, elles ont conscience de cette faiblesse et tentent d'y remédier. " La plupart des groupes ont lancé un incubateur interne et organisé des hackathons pour essayer d'insuffler cet esprit d'innovation, poursuit le professeur Surlemont. Je vois aussi des grandes entreprises venir flirter avec les incubateurs et les start-up pour y chercher de l'inspiration, des modèles plus en phase avec les enjeux actuels. " Dernière illustration en date : le lancement par John Cockerill d'un fonds d'investissement, lié à un incubateur et à un accélérateur pour les scale-up " qui feront l'industrie de demain ". Ce fonds est géré en partenariat avec des invests publics, un croisement public-privé bien dans l'air du temps, on y reviendra. Même si l'horizon demeure flou, des grandes lignes se détachent. La plus visible, c'est celle du verdissement de l'économie. " Une crise comme celle du Covid-19 constitue un formidable accélérateur de tendances qui préexistaient, analyse Mathias Lelièvre, CEO d'Engie Impact, la filiale de groupe énergétique qui accompagne les grandes entreprises dans leur transition. L'enjeu de développement durable s'imposera de plus en plus, le consommateur regardera avec une acuité croissante les produits et services qui lui sont proposés. " Il cite l'exemple d'Unilever qui avait fixé l'an dernier un objectif de suppression de 100.000 tonnes de plastique (un septième de sa consommation) dans ses emballages d'ici 2025 et qui vient maintenant d'annoncer un investissement d'un milliard d'euros dans un fonds pour le climat. Pour réduire ses coûts sans doute mais surtout pour anticiper les nouvelles exigences des consommateurs. " Nous sommes face à des changements massifs, poursuit Mathias Lelièvre. Les grandes entreprises visent de plus en plus à inclure les émissions indirectes dans leurs ambitions environnementales. Elles amènent ainsi leurs fournisseurs sur un chemin bas carbone, ce qui génère un effet d'écosystème très intéressant. " Cette accélération des tendances peut finir par ressembler à la quadrature du cercle : d'un côté, elles doivent doper l'innovation et la créativité pour anticiper les tendances à venir ; de l'autre, " l'accélération du changement fait qu'elles vont avoir moins de temps pour évaluer et que les échecs vont moins pardonner ", pointe l'économiste Bruno Wattenbergh, ambassadeur de l'innovation chez EY. La Belgique ne se débrouille pas trop mal en matière d'innovation. Notre pays se classe en effet en sixième position dans " L'innovation scoreboard " de la Commission européenne. " Nous sommes effectivement un pays d'innovation mais d'innovation dans les process, estime Bruno Wattenbergh. En revanche, dans l'innovation de produits, celle qui va réellement apporter des nouveautés sur le marché et changer les règles, nous sommes beaucoup moins présents. Cela s'explique par le positionnement de notre industrie dans la production de produits intermédiaires, nous avons le degré d'innovation que nos clients demandent. " Anthony Van Putte, directeur général de MecaTech, le pôle de compétitivité wallon en génie mécanique, défend résolument ce modèle. " Notre force, c'est le lien entre le digital et l'industrie, insiste-t-il. Des entreprises comme I-Care ou Technord illustrent cette capacité à développer des innovations technologiques en s'appuyant sur les compétences-métier. " Il cite aussi l'exemple de Stûv, dont les poêles à bois sont aujourd'hui " bourrés d'électronique ". Cela permet de monitorer le fonctionnement, d'avoir une connaissance très fine des besoins des consommateurs et, in fine, d'améliorer le produit. Le processus conduit ainsi aussi à des innovations de produit, même si elles ne sont pas forcément disruptives. " Innover par les temps qui courent, c'est davantage s'aligner sur les objectifs de ses clients, renchérit Didier Tshidimba, senior partner chez Roland Berger. Pour un énergéticien par exemple, ce n'est plus simplement vendre de l'électricité mais vendre une réduction de la consommation, une diminution de l'empreinte écologique, etc. " L'innovation sera tournée vers les clients mais aussi vers les autres entreprises. Car on parviendra de moins en moins à concrétiser seul ses idées les plus audacieuses. " L'innovation, ce n'est pas seulement des investissements en R&D, rappelle Anthony Van Putte. Plus que jamais, elle doit se concevoir comme un tout, de l'idée au produit fini. Le choix des partenaires sera un élément crucial car il y a tant de paramètres qu'une entreprise, et a fortiori une PME, ne peut les gérer seule. Il faut vraiment optimiser les liens avec les autres acteurs pour concrétiser l'industrialisation d'une innovation. " Organiser et optimiser un écosystème, c'est l'un des rôles des pôles de compétitivité et cela peut générer d'impressionnants résultats, y compris durant la crise sanitaire. En cinq semaines, deux PME wallonnes (HTP-Europe et MTU) ont ainsi développé, avec l'université de Liège et Sirris, une capacité de production rapide et à grande échelle de pièces en polymère, nécessaires au testing du Covid-19. " Avec cette innovation, nous sommes l'un des seuls pays à disposer de la chaîne complète dans le diagnostic du Covid, affirme Anthony Van Putte. Cela ouvre d'intéressantes perspectives internationales pour ces entreprises. " Partager les risques et se doter de technologies de pointe, c'est aussi l'objectif de la plateforme microfluidique (qui permet d'accélérer considérablement les processus d'analyse et de diagnostic), pilotée par les sociétés Coris, Simonis Plastic et Unisensor, avec la participation de Sirris et de MecaTech. L'ambition est de produire bientôt en Belgique des consommables, et d'ajouter ainsi un chaînon très rentable à cet écosystème. " Les enjeux de santé, d'énergie et d'environnement vont être de plus en plus prégnants, poursuit Anthony Van Putte. Dans ces domaines, nous avons une vraie richesse d'acteurs, capables de porter des solutions technologiques innovantes. Mais nous devons sans doute reproduire les modèles de collaboration pour atteindre la masse critique nécessaire. " Cela tombe bien, la crise a généré de nombreuses collaborations spontanées entre les entreprises, elles ont découvert des complémentarités qui seront sans doute prolongées. " Je pense que, dans la durée, les règles de la compétition vont reprendre leurs droits, nuance toutefois Mathias Lelièvre (Engie Impact). Mais cela laissera des traces intéressantes, sans doute avec des approches sectorielles de collaboration. C'est très riche car l'innovation se loge souvent dans des interfaces qui ne sont pas naturellement explorées. " Il inclut dans le mouvement la sphère publique, très impliquée dans les divers plans de relance de l'économie. " Les acteurs privés et publics ont montré qu'ils étaient capables de changer leurs modes de pensée habituels, poursuit Mathias Lelièvre. J'espère que l'on pourra répliquer ces fonctionnements innovants, ces collaborations inédites, notamment pour nous attaquer au défi climatique. " " Nous ne sommes pas prêts mais personne n'est prêt, conclut Bernard Surlemont. Il n'y a pas de business model tout fait, il faut réinventer et c'est cela qui rend la période passionnante. " Et parfois un peu effrayante aussi.