OPA amicale de Takeda sur TiGenix ; OPA hostile de Novo Nordisk sur Ablynx ; rumeur d'entrée en Bourse de la société brabançonne Promethera ; accord de partenariat majeur signé entre le géant américain Amgen et Biocartis, spéculation sur une offre possible de Gilead sur Galapagos, etc. Depuis quelques semaines, le secteur belge des entreprises biotechs est hyperactif. Pas un jour ou presque sans une annonce majeure.
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OPA amicale de Takeda sur TiGenix ; OPA hostile de Novo Nordisk sur Ablynx ; rumeur d'entrée en Bourse de la société brabançonne Promethera ; accord de partenariat majeur signé entre le géant américain Amgen et Biocartis, spéculation sur une offre possible de Gilead sur Galapagos, etc. Depuis quelques semaines, le secteur belge des entreprises biotechs est hyperactif. Pas un jour ou presque sans une annonce majeure. En Bourse, les 12 biotechs belges cotées sur Euronext affichent des progressions fulgurantes : leurs cours ont augmenté en moyenne de 55 % sur un an. Ceux de Celyad et de TiGenix ont doublé. Ceux d'Ablynx et Argenx ont triplé... Le coup d'envoi de la fête date sans doute du printemps de l'an dernier. En avril 2017, le groupe japonais Astellas achète l'entreprise biotech Ogeda, basée à Charleroi, pour 800 millions d'euros (500 millions et un bonus de 300 millions si le produit sur lequel travaille la société carolo arrive bien sur le marché). Une entreprise dont le chiffre d'affaires se monte à moins de 2 millions d'euros, mais dont le produit sur lequel elle travaille, le Fezolinetant, un traitement révolutionnaire pour les femmes ménopausées, s'adresse à un marché potentiel de 30 milliards d'euros. En vendant à Astellas, les actionnaires historiques d'Ogeda multiplient leur mise par 24. Cette fièvre s'alimente à plusieurs sources. Il y a d'abord la stratégie des grandes firmes pharmaceutiques. " Les grands laboratoires disposent de liquidités abondantes et sont donc à la recherche de nouvelles sources de croissance ", fait observer Stefaan de Lathouwer, analyste auprès de KBC Securities. Il y a aussi un effet de rattrapage des marchés européens. " Il y a deux mondes biotechs : l'européen et l'américain, observe Michel Ernst, stratégiste senior pour le marché actions auprès de CBC. Et les Etats-Unis sont plus avancés dans ce domaine. Ils bénéficient d'un historique plus large, de fonds spécialisés de plus grande ampleur. Certaines biotechs belges se sont donc fait coter sur le Nasdaq. Et leur valorisation ne choque pas les investisseurs américains. " Mais cette effervescence a aussi des raisons belgo-belges. Il y a en Belgique pas mal de sociétés dont les produits sont relativement avancés. Et puis, nos biotechs sont " les reines du cash : sept des dix entreprises biotechnologiques les plus riches (en trésorerie) sont localisées dans notre pays ", se réjouit-on chez Essencia, l'association qui regroupe les entreprises pharmaceutiques. Cet élément n'est pas anodin. " Ce qui fait la force d'une entreprise biotech, ce sont ses produits révolutionnaires, mais aussi son directeur financier, poursuit Michel Ernst. Ces entreprises génèrent peu ou pas de revenus pendant des années. Elles vivent sur leurs fonds propres. Si Ablynx ou Galapagos attirent les investisseurs, c'est aussi parce qu'elles sont les mieux dotées en capital. " Que de chemin parcouru en 20 ans. C'est en novembre 1996 que, pour la première fois, un marché boursier belge, l'Easdaq, accueille une entreprise biotech qui s'appelait Innogenetics (elle sera ensuite rachetée par Solvay Pharma en 2010). Aujourd'hui, les 300 biotechs belges pèsent des dizaines de milliards d'euros et les 12 sociétés belges cotées en Bourse affichent une capitalisation avoisinant les 25 milliards d'euros, pesant à elles seules un cinquième de la valeur des biotechs européennes cotées en Bourse. Ce développement n'est pas dû au hasard. " La Belgique est en effet un terreau fertile, en raison notamment de sa densité universitaire, une des plus élevées au monde et d'une politique des pouvoirs publics qui a favorisé l'implantation de sièges de grandes entreprises pharmaceutiques et de centres de recherche qui ont essaimé ", explique Christian Homsy, le patron de la biotech wallonne Celyad. " Nous avons su créer un véritable écosystème, observe Stéphanie Put, analyste auprès de Degroof Petercam. De nombreuses sociétés sont au départ des spin-off d'universités et de centres de recherche. Des organismes tels que le VIB ( institut de recherche flamand regroupant près de 1.500 scientifiques de toutes nationalités et travaillant en étroite collaboration avec les universités de Louvain, Bruxelles, Hasselt, Gand et Anvers, Ndlr) aident au transfert de technologies. Et la culture d'investissement est également tournée vers le secteur. Les business angels, les fonds de capital à risque, les banques d'investissement comme la nôtre, spécialisées dans le secteur, supportent les sociétés de leurs premiers pas jusqu'à leur maturité. La Belgique est devenue un véritable hub pour les biotechs. " Un hub qui peut aussi compter sur une législation attrayante. " Le gouvernement fédéral a mis en place des incitants fiscaux destinés à stimuler l'innovation ", ajoute Stephanie Put. Jusqu'à 85 % des revenus de l'innovation peuvent en effet être exemptés d'impôts. Les investissements en R&D et en brevets bénéficient d'une déduction d'impôt. Les chercheurs peuvent bénéficier également d'une réduction de précompte professionnel à hauteur de 80 %. " La mesure concerne les PhD ( docteurs, Ndlr) mais nous attendons à ce qu'elle soit bientôt étendue aux bacheliers ", précise Frédéric Druck, secrétaire général de bio.be (l'association professionnelle du secteur) et patron d'Essencia Wallonie. Et les soutiens ne sont pas uniquement fiscaux. L'abondance des centres hospitaliers universitaires et une législation très favorables ont propulsé la Belgique comme pays leader dans les essais cliniques. Notre pays est le deuxième de l'Union européenne en termes de nombre d'essais cliniques par habitant. Dans ce concert, la Wallonie prend une place très importante au point que certains journaux américains ont parlé de la Walloon Biotech Valley. " La bio- pharmacie représente 16.960 emplois directs, 33.000 emplois indirects et 25 % des exportations wallonnes ", souligne Philippe Degive, investment manager auprès de la SRIW. Et il attire aussi les investisseurs : " Bon an mal an, les biotechs wallonnes suscitent chaque année une centaine de millions d'euros d'investissement ", se réjouit-il. " La spécificité wallonne réside dans une série d'outils qui font que l'écosystème wallon est unique au monde ", souligne Eric Poskin, consultant en stratégie d'entreprise et entre autre responsable de la stratégie de Vesale Pharma, une société d'Eghezée spécialisée dans les probiotiques. Parmi ces outils, il y a Biowin, le pôle du plan Marshall spécialement centré sur la biotechnologie. Mais il y a surtout une forme de financement qui est particulièrement bien taillée pour les jeunes biotechs : les subventions et les avances récupérables de la DG06, la direction de l'administration wallonne en charge de la recherche et des développements technologiques. " Ces prêts, peu porteurs d'intérêt et qui ne sont remboursables que si le produit arrive sur le marché, constituent un soutien très appréciable, qui 'dé-risque' les investissements, souligne le patron de Celyad, Christian Homsy. Nous avons par exemple bénéficié d'avances de 20 millions d'euros, ce qui est considérable. " La Wallonie ne manque pas non plus d'atouts logistiques : l'aéroport de Bierset, par exemple est un des rares certifiés par l'IATA pour le transport de médicaments, d'organes ou de cellules souches. Enfin, il y a la forte implication des investisseurs publics, tels la SRIW et les invests régionaux. La SRIW finance aujourd'hui une trentaine de sociétés du secteur. " Notre action poursuit deux objectifs, explique Philippe Degive. D'abord soutenir des projets innovants, créateurs de valeur ajoutée et d'emplois. Mais aussi des projets rentables. " C'est en effet le cercle vertueux : la société de développement investit en effet beaucoup dans les biotechs (166 millions pour la seule année 2016), mais elle en retire beaucoup aussi : elle a récolté des dizaines, voire des centaines de millions au travers de la mise en Bourse de Mithra ou la vente d'Ogeda. Certes, le tableau n'est pas tout rose. " Le système de spin-off wallon est catastrophique : il n'y a pas de coordination centrale et les chercheurs universitaires qui se tournent vers l'entreprise sont encore trop souvent stigmatisés ", déplore un spécialiste. Le ministre wallon de l'Economie, Pierre-Yves Jeholet, l'avoue d'ailleurs au détour d'une question parlementaire : " De nombreuses unités de recherche travaillent en concurrence sur les mêmes thématiques ". Le ministre se dit résolu à rassembler les chercheurs au sein d'une structure " virtuelle " afin d'éviter ces doublons et d'accroître la visibilité internationale de la Wallonie. Mais malgré tout, l'écosystème wallon séduit. La preuve par Miracor, une société autrichienne spécialisée dans un équipement de pointe à destination des victimes d'infarctus, qui a décidé de quitter l'Autriche pour venir s'installer à Liège. Si cet écosystème est unique pour promouvoir les projets, il l'est cependant peut-être moins pour accompagner les entreprises jusqu'au bout. " Oui, notre pays dénombre peut-être plus qu'ailleurs des sociétés qui en sont à leurs premiers stades de développement. Mais pas nécessairement des entreprises qui transforment l'essai ", modère Christian Homsy. " Beaucoup de ces sociétés atteignent aujourd'hui leur moment de vérité, observe Frédéric Druck. Elles ont des produits qui ont mûri et sont désormais confrontées au défi de la croissance. " Or, passer d'un produit prometteur à un produit fini distribué sur le marché est une étape coûteuse et délicate. Et c'est là que l'absence de grands investisseurs institutionnels belges se fait sentir. " Les entreprises trouvent leurs premiers financements auprès des 'trois f' : family, fools and friends, explique Christian Homsy. Puis auprès des sociétés publiques d'investissement. Mais elles sont aussi à la recherche d'investisseurs professionnels qui ont des moyens très importants et surtout la capacité d'analyser la qualité d'un dossier et d'aider le management. Or, ce chaînon est manquant chez nous. Nous avons certes quelques fonds spécialisés (Fund+, Vesalius ou Capricorn). Mais ils sont peu nombreux et de taille relativement modeste. " Franchir cette phase intermédiaire, qui permet de poursuivre le développement d'un produit et ce afin d'offrir suffisamment de résultat pour tenter une entrée en Bourse, c'est comme franchir " la vallée de la mort ", souligne encore Christian Homsy. " C'est là où la Belgique souffre d'un déficit d'investisseurs ", dit-il. " Il n'existe pas de grands fonds institutionnels belges, admet le patron du fonds Capricorn, Jos Peeters. Et même une fois cotée en Europe, des entreprises comme Ablynx ou Galapagos doivent aller chercher une deuxième introduction sur le Nasdaq pour se faire connaître des investisseurs américains. Cela peut devenir problématique. Des sociétés comme Ablynx présentent alors une structure actionnariale affaiblie et peuvent faire l'objet d'OPA non désirée. " Pourrait-on améliorer la situation ? Oui, en incitant les assureurs et les fonds de pension à investir dans le secteur. Mais il faudrait alors revoir les règles prudentielles. " Investir en actions coûte aujourd'hui très cher aux assureurs et aux fonds de pension européens, note Jos Peters. Et parallèlement, avec MiFID (la directive européenne sur les instruments financiers), quel banquier va encore oser conseiller d'investir en biotechs ? On pousse les gens vers le no risk. Ils auront donc le no return. C'est assez étonnant lorsque l'on considère les centaines de milliards logés dans des comptes bancaires qui ne rapportent rien. "