On imagine trop peu à quel point les fondements du fonctionnement de nos économies sont peut-être en train de changer. Certes, dans la période de transition entre deux modes de fonctionnement, on serait tenté de penser que les évolutions surprenantes de certaines variables macroéconomiques ne sont que des "anomalies" passagères, avant que tout ne rentre dans l'ordre. C'est une réaction normale face au changement que de le nier dans un premier temps...
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On imagine trop peu à quel point les fondements du fonctionnement de nos économies sont peut-être en train de changer. Certes, dans la période de transition entre deux modes de fonctionnement, on serait tenté de penser que les évolutions surprenantes de certaines variables macroéconomiques ne sont que des "anomalies" passagères, avant que tout ne rentre dans l'ordre. C'est une réaction normale face au changement que de le nier dans un premier temps...Une des anomalies qui anime actuellement le débat entre économistes est le fait que malgré de meilleures conditions sur le marché du travail, tant aux Etats-Unis qu'en Europe, les salaires ne semblent pas progresser comme ils le devraient. Or, il s'agit d'un mécanisme basique du fonctionnement d'une économie : lorsque les créations d'emplois sont nombreuses, des tensions apparaissent sur le marché du travail, tensions qui sont favorables aux revendications salariales des travailleurs. Il s'ensuit une augmentation du niveau général des salaires et finalement une inflation plus importante, dans la mesure où les entreprises cherchent à reporter la hausse de leurs coûts salariaux sur leurs prix de vente. Ce lien entre le marché du travail et l'inflation a été étudié par l'économiste néo-zélandais W. Phillips dans les années 1950 et est plus connu sous le nom de " courbe de Phillips ". Selon cette courbe, la situation économique actuelle devrait générer une hausse des salaires et de l'inflation, certainement aux Etats-Unis (le taux de chômage y est proche de 4 % ! ). Or il n'en est presque rien. Ce n'est en fait pas la première fois que la courbe de Phillips est prise en défaut. Dans les années 1970, le chômage et l'inflation avaient augmenté conjointement, alors qu'ils auraient théoriquement dû évoluer en sens opposés. On a alors parlé d'un déplacement de la courbe de Phillips. Derrière ce déplacement qui reflétait l'apparition d'un chômage de longue durée important, il y avait surtout un changement plus profond des structures de nos économies. L'anomalie actuelle pourrait être du même registre. Mais comment l'expliquer ? Marx invoquerait la lutte des classes et la démonstration, encore une fois, que la croissance se fait au détriment des travailleurs qui ne voient pas leur salaire augmenter, au contraire de la rémunération du capital. Mais la réalité est plus complexe. Pour expliquer l'absence actuelle d'augmentation des salaires, il faut descendre au niveau microéconomique des marchés de biens et de services, des entreprises et des ménages. D'une part, la flexibilisation du marché du travail, l'apparition de contrats flexibles et d'activités complémentaires en tous genres (excessivement favorisées fiscalement pour certaines d'entre elles d'ailleurs) jouent probablement un rôle : la rémunération du travail est moins cadenassée, ce qui pourrait se traduire par une pression à la baisse sur les salaires alors même que de nombreux emplois sont créés. D'autre part, il semble que les secteurs d'activité soient bouleversés : les nouvelles technologies et les avantages qu'elles peuvent procurer font que le meilleur acteur du secteur (entendez le plus efficient, le plus productif) rafle l'ensemble de l'activité. L'élimination progressive des acteurs moins efficaces pourrait aussi avoir un impact sur l'évolution des salaires. Enfin, on pourrait évoquer d'autres explications telles que la robotisation et la plus grande intensité capitalistique du processus de production. Certains invoquent aussi le fait que la courbe de Phillips est toujours valable au niveau mondial, et que l'anomalie observée dans les pays développés est dès lors compensée par une anomalie " inverse " dans d'autres pays. Il est donc trop tôt pour connaître les causes exactes de la faible croissance des salaires et de l'anomalie de la courbe de Phillips qui s'en suit. Mais il est fort probable que l'explication trahisse un changement profond du fonctionnement de nos économies, lié aux nouvelles technologies mais aussi aux nouveaux rapports au travail et à la consommation. Même si ce changement se traduit par une faible hausse des salaires pour le moment, il peut aussi permettre une plus grande création d'emplois sans que cela ne se traduise par une surchauffe de l'économie. Il ne faut donc pas nécessairement voir dans la forme particulière de l'actuelle courbe de Phillips quelque chose de négatif !