La diffusion de Get Back, immersion documentaire de huit heures dans la fabrication de l'album Let It Be des Beatles signée Peter Jackson (Disney+), nous a plongé dans une double bulle nostalgique: celle de retrouver John, Paul, George et Ringo dans une période où il n'y avait pas de smartphones, ni d'ordinateurs, ni d'autotune au coeur de leur révolution analogique. Mais aussi parce que quelque chose semble désormais avoir disparu: l'existence même d'un groupe.
...

La diffusion de Get Back, immersion documentaire de huit heures dans la fabrication de l'album Let It Be des Beatles signée Peter Jackson (Disney+), nous a plongé dans une double bulle nostalgique: celle de retrouver John, Paul, George et Ringo dans une période où il n'y avait pas de smartphones, ni d'ordinateurs, ni d'autotune au coeur de leur révolution analogique. Mais aussi parce que quelque chose semble désormais avoir disparu: l'existence même d'un groupe. Si l'on en croit le décompte de Ted Gioia, dans un article de sa newsletter The Honest Broker, moins de 5% des singles classés au top 100 du Billboard sont le fait d'un groupe. Attention, même lorsque le nom ressemble à celui d'un groupe - comme The Weeknd, par exemple - cela cache en fait un individu. Faut-il y voir un effet du délitement de notre sens du collectif dans une époque toujours plus narcissique et individualiste? Très certainement. Et ce n'est pas le seul fait de la musique. Dans les autres formes d'art comme le roman, la poésie ou la peinture, qui ne se caractérisent pourtant pas par une créativité coopérative, il existait au moins des mouvements. Or, là aussi on dénombre peu de collectifs, sinon pour signer des pétitions ou des appels au vote. L'époque des Beatles - des babyboomers - fut l'âge d'or des groupes. Pourtant, Ted Gioia montre que dans la musique, le groupe n'est pas une forme naturelle. Très peu d'époques ont eu ce sens du collectif. Bach et Haendel, note-t-il, pourtant nés à quelques jours d'intervalle, ne se sont pas associés pour créer l'équivalent baroque du couple Lennon-McCartney. Et ne l'auraient pas fait même s'ils avaient habité la même rue. Le rock a paradoxalement donné naissance à la mythologie collective du groupe à partir de valeurs égotistes et narcissiques. Dans l'immédiat après-guerre, le groupe a incarné une ivresse neuve appelée la "jeunesse". Et même si l'on ne formait pas de groupe de musique, on évoluait en bande (ce n'est pas un hasard si en anglais " band" désigne les deux). Et de fait, la séparation d'un groupe signait souvent l'entrée dans la vie adulte. Autre paradoxe, à l'époque du rock prévalait une certaine spiritualité: si chacun était individualiste, voire narcissique, la vision du rock, elle, était axée sur l'unité et le partage. Les titres des chansons l'attestent: Come Together, With A Little Help From My Friends, We Can Work it Out, etc. Dans les années 1990, on a pu observer une résurgence des groupes dans une fièvre collectiviste, ce que l'on a appelé les "groupes en The" (The Strokes, The Libertines, The Yeah Yeah Yeahs... et même The The). Alors, qu'est-ce qui empêcherait aujourd'hui un nouveau revival? Certainement pas, à notre avis, l'appel d'une certaine spiritualité ou d'un Zeitgeist collectif que l'on le sent à l'oeuvre dans les jeunes générations notamment - mais pas uniquement - autour des questions climatiques. Dans la musique, l'obstacle serait, nous semble-t-il, plus terre à terre: il s'appelle le streaming. Si grâce à la musique en ligne, il est devenu de plus en plus facile de produire de la musique, il est en revanche devenu de plus en plus difficile d'en vivre. Déjà seul... Alors, à plusieurs, n'en parlons pas! De plus, l'économie du streaming va à l'encontre du travail de recherche collectif, nécessairement chronophage, tel qu'on le voit à l'oeuvre dans Get Back justement. La tendance serait plutôt à sortir des singles en continu (suivant les préconisations de Daniel Ek, le boss de Spotify). Et à l'engagement physique dans un groupe, on préfèrera la virtualité des featurings on line et à distance entre artistes reconnus. Moins romantique qu'une répétition dans un garage ou une cave, mais tellement plus efficace pour agréger ses fanbases sur les réseaux sociaux.