Aujourd'hui, l'hydrogène n'est ni vert ni vraiment une énergie. Sur les 60 millions de tonnes produites annuellement dans le monde, 95% proviennent de l'énergie fossile (via le charbon ou le gaz naturel) et ce processus de fabrication émet 800 millions de tonnes de CO2.
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Aujourd'hui, l'hydrogène n'est ni vert ni vraiment une énergie. Sur les 60 millions de tonnes produites annuellement dans le monde, 95% proviennent de l'énergie fossile (via le charbon ou le gaz naturel) et ce processus de fabrication émet 800 millions de tonnes de CO2. Aujourd'hui, le gros de l'hydrogène est utilisé pour désulfurer le pétrole ou pour synthétiser l'ammoniac et donc produire des engrais. Mais pour le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, c'est "la rock star des nouvelles énergies". Dans le plan de relance européen de 750 milliards d'euros, une centaine de milliards vise en effet directement le développement de cette filière. Car deux révolutions sont en marche. D'une part, la possibilité d'aller chercher de l'hydrogène par des voies non carbonées, en utilisant l'électricité verte pour séparer, par électrolyse, l'oxygène et l'hydrogène de l'eau. L'autre changement, c'est l'extension spectaculaire du champ d'utilisation de la molécule. L'hydrogène pourra en effet être utilisé comme gaz (en le mélangeant au gaz naturel pour le rendre moins polluant, ou en l'utilisant "pur") ou dans des processus industriels (il permet, par exemple, de produire de l'acier vert en remplaçant les fours à coke). Et il pourra révolutionner la mobilité en servant de carburant aux avions - Airbus vient de décider que ce serait l'hydrogène qui propulserait ses futurs avions - ou en faisant fonctionner des piles à combustible dont l'électricité alimentera les moteurs de bus, de trains, de bateaux, de camions, de voitures, etc. L'hydrogène a un immense atout dans sa manche : il peut être stocké, et donc venir occuper la dernière pièce manquante dans le puzzle des énergies renouvelables. "L'Europe a la grande ambition de développer l'électricité verte, explique Raphaël Schoentgen, ancien CTO du groupe Engie, ancien président d'Hydrogen Europe (l'association qui représente les acteurs privés et public du secteur) et cofondateur d'Hydrogen Advisors, une société de consultance. Nous sommes à 30% d'électricité verte et nous visons 50% en 2030. Mais le soleil ne brille pas tout le temps, le vent ne souffle pas tout le temps. Pour développer cette énergie, il faut trouver une manière de la stocker." Ou justement produire de l'hydrogène en se servant de l'électricité créée "en trop" par les éoliennes ou les panneaux photovoltaïques lorsque ceux-ci tournent à plein régime. Le sud de la Belgique est particulièrement bien placé pour profiter de ce boom futur de l'hydrogène. D'abord en raison de son positionnement géographique, en plein centre de l'Europe. "La mobilité lourde, c'est le coeur battant de la Wallonie. Or, les camions à pile à combustible vont arriver dans les trois ans, annonce Raphaël Schoentgen. Et ils offrent à la fois la garantie d'absence d'émission mais aussi de pouvoir opérer sans rupture de charge. Un 'plein' d'hydrogène se fait rapidement, en 15 minutes, garantissant une autonomie de 800 à 1.000 km." L'hydrogène (qui est compressé dans les réservoirs à très basse température) offre aussi des solutions très intéressantes pour les camions frigorifiques ou ceux qui utilisent un élévateur. Ensuite, il existe déjà en Wallonie et en Belgique un écosystème hydrogène important. Un groupe comme Colruyt est pionnier dans cette énergie. Air Liquide dispose au Benelux d'un réseau de canalisations dédiées. Et Fluxys, avec 10 autres gestionnaires d'infrastructures gazières en Europe, y travaille aussi. Quant au groupe italien Giacomini spécialisé dans le chauffage à hydrogène, il a installé à Bierges son centre de recherche et développement. Et puis, la Wallonie est au centre de la "banane bleue", ce corridor logistique qui relie Londres au Nord de l'Italie en passant par les ports du Benelux et de l'Europe rhénane et qui nécessite des stations de ravitaillement. Par ailleurs, d'autres corridors se mettent en place. "Dans le cadre de ma mission de consultant, je travaille à la constitution d'un corridor H2 qui consiste à décarboner le transport des fruits et légumes de la péninsule ibérique au nord de l'Europe", explique Raphaël Schoentgen. Projet qui concerne aussi la Wallonie... Ces dernières années, le gouvernement régional a poussé cette énergie. "Sous la précédente législature, un budget de 50 millions d'euros a été initié pour financer cinq appels à projets, entre 2019 à 2024", rappelle Eric Bierin, porte-parole du ministre Philippe Henry en charge de l'Energie, de la Mobilité et du Climat. Deux projets sont sur les rails, à Liège et Charleroi, qui devraient se concrétiser cette année. Celui de Charleroi, porté par Engie, Suez et la SRIW, consiste à créer une flotte de bus alimentés en hydrogène grâce à un électrolyseur. Celui-ci sera fourni en électricité par la centrale de Tibi, l'intercommunale locale de récoltes des déchets, laquelle fonctionne avec la chaleur récupérée de l'incinération desdits déchets. L'autre projet est celui de l'aéroport de Liège et de John Cockerill. L'objectif wallon est de multiplier les projets pilotes afin de constituer un maillage de stations H2. "Actuellement, poursuit Eric Bierin, le fonds Kyoto propose une option de financement pour ce type de projets. Mais la Wallonie dispose d'autres ressources. Et dans le cadre du plan de transition de la région, nous devrions rapidement confirmer notre soutien à ces technologies." Et puis, ce qui place la Wallonie au coeur de l'équation hydrogène européenne, c'est aussi John Cockerill. Le groupe de Seraing est leader mondial dans la fabrication d'électrolyseurs de grande taille. "Il n'y a que quelques fabricants d'électrolyseurs en Europe, souligne Cédric Brüll, qui dirige le cluster Tweed, qui regroupe les entreprises et les acteurs wallons de l'énergie renouvelable. Avec Hydrogenics en Flandre et John Cockerill, la position belge est unique." "L'objectif du plan européen est d'accélérer à coup de grands projets la compétitivité du secteur entre 2020 et 2030, pour arriver entre 2030 et 2050 à un déploiement massif, poursuit Cédric Brüll. Cet élan européen, en provoquant des économies d'échelle comme on en a connu par le passé pour les éoliennes ou les panneaux photovoltaïques, réduira le prix des électrolyseurs et permettra de construire les infrastructures nécessaires. Il est le coup de pouce que le secteur attendait depuis des années. Toutefois, ajoute-t-il, et on l'oublie souvent, il faut de l'électricité à la base, et celle-ci doit être renouvelable, sinon cela n'a pas de sens". Pas d'hydrogène vert sans électricité verte.