Pôle de stabilité politique, le Maroc s'est érigé ces dernières années en hub continental, devenant une porte d'entrée privilégiée pour l'accès à l'Afrique. Mais le royaume ne se contente pas de ce statut de pont entre les deux rives de la Méditerranée, il joue également un rôle économique accru dans sa zone d'influence proche et, à travers sa nouvelle politique africaine, auprès de pays plus éloignés. Acteur régional de premier plan, il renforce l'attrait qu'il peut exercer sur des investisseurs désireux de mettre un pied sur un marché africain qui compte aujourd'hui plus d'un milliard de consommateurs potentiels.

TRENDS-TENDANCES. Quel est votre sentiment sur la mission princière belge au Maroc menée en novembre 2018 ?

MOHAMMED AMEUR. Cette mission a permis de renforcer davantage les relations bilatérales entre les deux pays, grâce aux nombreux contacts qui ont été noués à cette occasion, notamment avec les rencontres tenues entre les différents acteurs économiques marocains et belges. Il y a lieu de préciser que c'est la plus grande mission économique belge en nombre de participants (465) jamais organisée auparavant à l'étranger. Elle a été caractérisée par son succès et a connu une mobilisation importante des différents acteurs économiques qui a été couronnée par la conclusion de plusieurs dizaines de contrats, conventions et mémorandums d'entente dans divers secteurs.

Pour les investisseurs belges, il est temps, je crois, de renforcer leur présence au Maroc.

Malgré le succès de cette mission, on a l'impression que les relations entre nos deux pays pourraient être plus importantes qu'elles ne le sont.

Cette mission a ouvert des perspectives prometteuses de consolidation des relations économiques et commerciales entre les deux pays. Mais, en effet, il sied de reconnaître que les échanges économiques bilatéraux sont considérés en deçà de leur potentiel réel, et ce malgré l'excellence des liens de longue date qui existent entre le Maroc et la Belgique et qui sont appelés à croître de manière significative dans les prochaines années.

Justement, quelles seraient les pistes à défricher et à suivre pour favoriser leur développement ?

Grâce à cette mission, plusieurs acteurs économiques belges ont pu nouer de nouvelles relations avec leur homologues marocains et découvrir les potentialités que présente le royaume en termes d'investissements et de coopérations dans divers secteurs. Notamment celui des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) qui constitue un axe stratégique de développement pour le Maroc au vu de sa contribution en termes de développement humain et en croissance économique.

Quels sont les autres secteurs où Marocains et Belges peuvent collaborer ?

Le secteur des infrastructures où plusieurs entreprises belges sont présentes comme Besix qui participe à la réalisation de la plus haute tour en Afrique à Rabat, ainsi que celui des énergies renouvelables (solaire, hydraulique et éolien). Le Maroc a réalisé le plus grand complexe solaire au monde. Notre pays accorde un intérêt particulier à l'encouragement des investissements dans ce secteur à forte valeur ajoutée. A travers cette stratégie, les autorités marocaines visent ainsi à atteindre une puissance installée à l'horizon 2020 de 2.000 MW dans l'énergie solaire, de 2.000 MW dans l'éolien et de 2.000 MW dans l'hydraulique. Afin de concrétiser ces objectifs, des investissements colossaux vont être réalisés. Une bonne partie de ces fonds devrait être drainée du secteur privé, ce qui signifie d'énormes opportunités pour les industriels du monde entier.

Le secteur de l'industrie, qui est également stratégique pour l'économie nationale, offre aussi plusieurs opportunités d'investissement. Que cela soit dans l'automobile, l'offshoring, l'électronique, l'aéronautique, l'agroalimentaire, etc. L'industrie, en général, a connu un flux important d'investissements, avec l'entrée de plusieurs investisseurs dans les différentes zones industrielles du royaume. Il est temps, je crois, pour les investisseurs belges de renforcer leur présence au Maroc et de profiter de cette nouvelle dynamique.

© CHRISTOPHE KETELS (BelgaImage)

Quel est actuellement le climat économique du Maroc ?

Dans l'ensemble, le bilan de l'économie marocaine pour l'année 2018 est favorable. La croissance s'est établie à 3% en 2018. Le taux de chômage au niveau national est passé de 10,2% à 9,8% entre 2017 et 2018 selon le HCP, le Haut-Commissariat au Plan. Globalement, ces dernières années, l'économie marocaine s'est caractérisée par une stabilité macroéconomique et un faible niveau d'inflation. Dans le classement mondial du Doing Business 2019 de la Banque mondiale, le Maroc a gagné d'un coup neuf rangs, et s'est hissé de la 69e place à la 60e. Cette performance du Maroc s'explique par la stabilité politique et institutionnelle et notamment le nombre de réformes économiques engagées ces dernières années.

Vu d'ici, on a le sentiment que le Maroc est une chasse gardée de la France, ce qui pourrait expliquer une certaine réticence des entreprises belges à l'égard du Maroc.

C'est une perception qui domine l'esprit de certains investisseurs étrangers. Or, ce n'est pas vrai. Certes, les échanges économiques et commerciaux entre les deux pays témoignent de l'excellence des relations bilatérales. Il ne faut, tout de même, pas oublier les liens historiques qui lient Rabat et Paris. Toutefois, cette réalité ne veut pas dire que les Français bénéficient de privilèges par rapport aux autres. S'ajoutant à cela, il faut savoir que le l'Espagne demeure le premier partenaire commercial du Maroc et non pas la France comme le pensent certains. D'autre part, grâce à son ouverture et sa politique de diversification de ses partenaires, notre royaume a pu développer des relations privilégiées avec d'autres puissances internationales comme les pays du Golfe, l'Inde, la Chine et la Russie.

Le Maroc est la porte d'entrée vers un marché de plus d'un milliard de consommateurs africains.

Outre ses résultats économiques, le Maroc jouit d'une stabilité politique appréciable dans la région et se positionne comme un hub africain...

Le royaume est désormais l'économie la plus attractive pour les investissements dirigés vers le continent. Ceci pourrait être expliqué par les atouts du Maroc par rapport à d'autres marchés voisins, en l'occurrence la stabilité politique, le positionnement géographique stratégique, l'offre avantageuse du Maroc pour les investisseurs, son économie dynamique, la nouvelle politique africaine du pays et la qualité de ses infrastructures.

Pouvez-vous détailler ces différents atouts ?

Le pays se caractérise d'abord par un cadre général de stabilité politique, et ce grâce aux différentes réformes engagées par notre pays sous la conduite de sa majesté le roi Mohammed VI durant les deux dernières décennies. Il est idéalement positionné entre l'Europe, l'Afrique, la région MENA (1) et la Méditerranée. Le Maroc joue donc le rôle de véritable porte d'entrée vers un marché de plus d'un milliard de consommateurs africains. Plusieurs réformes à caractère structurel ont également été entreprises en vue de mettre le pays sur la voie d'une croissance forte et durable. Par ailleurs, le Maroc a instauré un cadre législatif favorable, amélioré le climat des affaires et libéralisé son économie, offrant un cadre avantageux en matière d'investissements. Il y a aussi la nouvelle politique africaine du Maroc, qui correspond en fait à l'ouverture du pays sur son environnement. Elle a permis de renforcer notre présence dans plusieurs pays du continent, partant du principe d'un partenariat gagnant-gagnant avec les autres Etats africains. Enfin, le Maroc est numéro 1 en Afrique en termes de qualité des infrastructures. Depuis plus d'une décennie, le pays a lancé plusieurs projets de grande envergure visant à élever ses infrastructures aux standards internationaux.

© CHRISTOPHE KETELS (BelgaImage)

Pouvez-vous nous parler du rôle du Maroc dans le développement du continent ?

Avant tout, il faut rappeler le rôle qu'a toujours joué le Maroc dans le développement du continent. La politique africaine du Maroc ne date pas d'aujourd'hui, mais remonte aux années de la libération de l'Afrique contre les forces colonialistes. Ce qui conforte ainsi ses liens historiques, politiques, culturels et économiques avec l'ensemble des pays de l'Afrique. Le Maroc a toujours adopté une stratégie vis-à-vis de l'Afrique et a maintenu de bonnes relations avec plusieurs partenaires africains malgré son retrait de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) pour des raisons que tout le monde connaît (2). Depuis son accession au trône en 1999, sa majesté le roi Mohammed VI n'a cessé d'oeuvrer personnellement à la promotion d'une solidarité effective pour un développement humain durable en Afrique. Les spécificités de la nouvelle politique continentale du royaume pourraient être caractérisées par le fait qu'elle n'est plus sous-régionale, mais continentale. Aussi, c'est une politique de petits et de grands projets. En fait, elle combine à la fois la réalisation de petits projets mais à fort impact comme la construction d'hôpitaux, de centres de formation, etc., et des projets de grande envergure qui nécessitent des investissements importants et une expertise pointue. D'autre part, le royaume est devenu l'un des principaux investisseurs sur le continent grâce au dynamisme du secteur privé marocain dans les secteurs stratégiques des télécommunications, des mines, de l'agro-industrie, de la construction, des infrastructures, des énergies renouvelables et de l'eau.

Avez-vous des exemples à nous donner de ces projets d'envergure ?

Parmi les nombreux projets, on peut citer le gazoduc Nigéria-Maroc, qui constitue un modèle novateur de coopération sud-sud. Ce projet permettra d'accélérer l'électrification dans toute la région de l'Afrique de l'Ouest, en plus de permettre à l'Europe de diversifier ses sources d'énergie. Mentionnons aussi le projet de la construction d'une énorme usine d'engrais agricoles en Ethiopie par le groupe OCP. Ce complexe vise la production de 2,5 millions de tonnes d'engrais par an, à l'horizon 2022. Cette plateforme nécessitera un investissement de 2,4 milliards de dollars dans sa première phase. Cet accord repose sur une vision commune du Maroc et de l'Ethiopie pour le développement de l'agriculture durable en Afrique et une volonté de renforcer les liens économiques entre les deux pays. Ce partenariat s'appuie pleinement sur la complémentarité entre les ressources naturelles respectives des deux pays. Citons encore le projet de valorisation de la baie de Cocody en Côte d'Ivoire, dans la capitale économique Abidjan, également un modèle exemplaire de la coopération sud-sud entre les deux pays.

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Au-delà des aspects politique, économique et commercial, le Maroc joue également un rôle dans les volets sécuritaire, culturel et religieux dans le cadre de sa coopération avec l'Afrique. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Dans le cadre de la coopération sud-sud prônée par le pays, le Maroc est devenu un hub régional pour l'enseignement supérieur. Cette dynamique d'accueil ne cesse de se développer. Le nombre d'étudiants africains (20.000) continue de croître et un grand nombre d'entre eux possède une bourse du gouvernement marocain. D'autre part, le Maroc s'impose aujourd'hui comme le maillon fort de la lutte anti-extrémiste en Afrique. Notre pays a compris que l'approche sécuritaire ne suffisait pas pour lutter contre le terrorisme, et qu'il fallait aussi le combattre sur le terrain des idées en cultivant les vraies valeurs de l'islam. C'est dans ce sens, que le royaume a créé l'Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates (3) dans lequel plus de 1.000 imams africains et étrangers ont été formés. Par ailleurs, conscient des défis multiples que pose la migration pour l'Afrique et l'Europe, le Maroc a adopté une nouvelle politique migratoire qui a permis à de nombreux immigrés africains (50.000) de régulariser leur situation, sans oublier les avantages dont ils ont pu bénéficier. En l'occurrence l'accès aux services publics de l'enseignement, de la santé et même de la couverture sociale, sans compter les opportunités d'emplois et d'entreprises dans le secteur privé.

Je me réjouis de constater que la grande mission économique belge organisée en 2018 a généré une dynamique nouvelle, qui suscite de la confiance et de l'optimisme des deux côtés de la Méditerranée.

Le Maroc vient de célébrer le 20e anniversaire de l'accession au trône du roi Mohammed VI. Quel bilan peut-on tirer de cette période de règne ?

Le 20e anniversaire a été un moment privilégié pour mettre en exergue les avancées accomplies et rappeler les défis auxquels le pays est confronté. Quatre avancées majeures ont transformé en profondeur la physionomie du pays. D'abord sur le plan politique. Ces 20 années de règne ont fait du Maroc un îlot de stabilité et de sécurité au sud de la Méditerranée et lui ont permis d'éviter les tourbillons qui ont affecté son environnement régional et provoqué partout des ruptures douloureuses. Cette exception marocaine est le résultat de réformes courageuses initiées par le pays sous la conduite éclairée de Sa Majesté et l'engagement des forces du pays. Sur le plan économique et social, le Maroc a été transformé en un immense chantier pour le développement économique et humain avec des projets structurants pour l'avenir du royaume, à l'image du port Tanger Med, premier port en Afrique, du complexe solaire de Ouarzazate, le plus grand au monde, du secteur de l'industrie de l'automobile, le premier sur le continent, ou encore du lancement de la ligne de train à grande vitesse entre Tanger et Casablanca, également une première en Afrique. Sur le plan continental, le Maroc a construit ces 20 dernières années un partenariat exceptionnel avec des dizaines de pays africains. Cette présence marocaine en Afrique offre aujourd'hui des perspectives prometteuses pour un partenariat novateur entre l'Afrique et l'Europe où le Maroc renoue avec son rôle historique de pont entre le nord et le sud. Enfin, le royaume a renforcé sa présence sur le plan international. Le Maroc est un pays ouvert sur le monde prônant une diplomatie efficace et active avec un engagement soutenu dans la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme, la promotion d'un modèle religieux de la modération et du juste milieu et la mise en oeuvre d'une politique migratoire solidaire et humaniste.

© CHRISTOPHE KETELS (BelgaImage)

Dans la foulée, quelles sont les priorités pour les prochaines années ?

Ces progrès majeurs réalisés grâce à l'effort du souverain et la mobilisation du peuple marocain et de ses forces vives ne devraient pas nous détourner des défis qui restent à relever. D'abord, le défi de consolider notre stabilité et sécurité dans un environnement déstabilisé. Ce qui appelle à l'amplification des réformes et au renforcement de l'Etat de droit et du rôle de la société civile et la consolidation des acquis démocratiques.

Ensuite, le défi de lutter contre les inégalités territoriales et sociales. Sa majesté le roi Mohammed VI a appelé pour l'édification d'un nouveau modèle de développement qui favoriserait une meilleure répartition des fruits de la croissance et du progrès au profit de toutes les couches sociales et de toutes les catégories de territoires. Enfin, le défi de réussir la réforme de l'éducation et de l'enseignement pour une meilleure articulation entre formation et emploi et pour assurer aux jeunes la place qui est la leur dans le Maroc d'aujourd'hui et de demain.

En conclusion, plus rien ne devrait empêcher les entreprises belges de se rendre au Maroc et d'y investir.

En effet, le Maroc est devenu un pays où il fait bon vivre, où il est opportun d'investir et de lancer des affaires, un pays où la société civile est en pleine effervescence et où les jeunes et les femmes deviennent de véritables acteurs de modernité et de progrès. Autant de raisons qui suscitent de la confiance et laissent espérer un avenir meilleur. Durant ces 20 dernières années, les relations entre le Maroc et la Belgique ont connu un développement remarquable et les liens entre les deux royaumes se sont renforcés. A la proximité et l'amitié entre les deux familles royales, s'ajoutent des relations politiques fortes. Quant aux relations culturelles et humaines, elles sont tout simplement exceptionnelles grâce à une contribution active des Belgo- Marocains et des Maroco-Belges installés au Maroc. Sur le plan économique, je me réjouis de constater aujourd'hui que la grande mission économique belge organisée au Maroc en novembre 2018, présidée par la princesse Astrid, a généré une dynamique nouvelle, qui suscite de la confiance et de l'optimisme des deux côtés de la Méditerranée.

(1) Middle East and North Africa, soit une région comprenant l'ensemble des pays nord-africains et du Moyen-Orient qui s'étend du Maroc à l'Iran.

(2) Le Maroc s'est retiré en 1984 de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) en protestation à l'adhésion de la République arabe sahraouie démocratique. Il a réintégré l'Union africaine (qui a succédé en 2002 à l'OUA) en 2017.

(3) Prédicateurs et prédicatrices.

Profil

- 1955. Naissance à Oujda, dans le nord-est du Maroc

- 1979. Licencié en géographie à l'université de Fès

- 1989. Docteur en géographie et aménagement urbain à l'université de Toulouse Le Mirail

- 1993. Elu député sur les listes de l'Union socialiste des forces populaires

- 2007. Ministre chargé de la Communauté Marocaine résidant à l'étranger

- 2016. Nommé ambassadeur du Maroc en Belgique