Si la moitié des entreprises sont à l'arrêt, la Fédération des entreprises tourne, elle, à plein régime. Entre les membres à rassurer, les mesures de soutien à négocier et la relance à anticiper, Pieter Timmermans et ses équipes ne savent plus où donner de la tête. Le CEO de la FEB a néanmoins trouvé le temps de faire une interview Skype avec Trends- Tendances pour évoquer le délicat équilibre à trouver entre les impératifs de santé et d'économie.
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Si la moitié des entreprises sont à l'arrêt, la Fédération des entreprises tourne, elle, à plein régime. Entre les membres à rassurer, les mesures de soutien à négocier et la relance à anticiper, Pieter Timmermans et ses équipes ne savent plus où donner de la tête. Le CEO de la FEB a néanmoins trouvé le temps de faire une interview Skype avec Trends- Tendances pour évoquer le délicat équilibre à trouver entre les impératifs de santé et d'économie. TRENDS-TENDANCES. Au début du mois, vous aviez lancé un appel aux chefs d'entreprise en vue de récolter " les bonnes idées " pour le redémarrage de l'économie belge. Quelles grandes tendances se dégagent des idées reçues par la FEB ? PIETER TIMMERMANS. En 48 heures, nous avions reçu plus de 250 réactions. Elles se répartissent en trois grands groupes : le court terme et les problèmes de liquidités ; le moyen terme et les conditions du redémarrage ; et le plus long terme, qui concerne le fonctionnement de notre économie dans six mois, un an ou plus. Pour le court terme, je pense qu'on a évité des problèmes trop aigus avec le chômage économique, l'accord avec les banques, le report de paiements de cotisations et quelques mesures sectorielles spécifiques. Ma crainte, c'est que la situation évolue vers une crise de solvabilité. Et, ça, c'est plus grave. Si des entreprises tombent en faillite, alors le chômage n'est plus " temporaire "... Quelles sont les mesures suggérées par les entreprises pour éviter une telle issue dramatique ? Nous finalisons un plan cohérent mais je peux déjà pointer plusieurs éléments qui reviennent souvent. Le premier, c'est un dispositif dans l'esprit de la loi Cooreman- De Clercq ( loi de 1982, qui accordait un avantage fiscal aux Belges qui investissaient dans des entreprises belges, Ndlr). Le but est que l'épargne glisse des livrets vers les actions et le soutien aux entreprises. A l'époque, le système avait d'ailleurs été décidé dans le cadre de pouvoirs spéciaux. Le deuxième élément, ce sont les prêts subordonnés afin de consolider la colonne vertébrale financière de nos entreprises. Ici, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer, à tous les niveaux, à travers les invests et les outils publics d'investissement. Les propositions ne se limitent pas à la solvabilité des entreprises. Durant cette crise, nous avons beaucoup appris sur le fonctionnement de l'Etat. Ce qui semblait impensable hier est soudainement devenu possible : des juges auditionnent des détenus en vidéoconférence plutôt que de mobiliser des policiers pour les amener au palais de justice pour un entretien de cinq minutes ; des documents peuvent être signés et déposés en ligne, etc. Cette crise est bien entendu dramatique mais elle offre aussi des opportunités intéressantes pour moderniser notre société. Le constat est valable pour la vie des entreprises également...Tout à fait. On parle souvent des stabilisateurs économiques. On pense alors à la sécurité sociale, ce qui est juste. Mais la technologie est aussi un stabilisateur. Elle permet aujourd'hui à de nombreuses entreprises de continuer à fonctionner, au moins partiellement, avec du télétravail, des vidéoconférences, des commandes en ligne, etc. Cela laissera des traces après la crise. La crise révèle aussi la dépendance de la Belgique vis-à-vis de l'extérieur. Faudrait-il, selon vous, relocaliser certaines activités industrielles ? Pour une petite économie très ouverte comme la nôtre, le repli sur soi serait dramatique. Notre richesse dépend dans une large mesure de notre capacité à exporter notre know-how, nos services, nos produits. Il faut conserver cela. Néanmoins pour des secteurs stratégiques - et il faut définir ce qui est stratégique et ce qui ne l'est pas - des politiques spécifiques s'imposent. La Belgique l'a fait, et heureusement, avec le secteur pharmaceutique pour conserver et développer les GSK, Johnson & Johnson ou Pfizer, les centres de recherche, etc. A côté de ce secteur, on parle de plus en plus des équipements médicaux. La réflexion s'impose : faut-il les produire chez nous ? Si pas, comment gérer alors les stocks stratégiques ? C'est vraiment toute une organisation de notre économie qu'il faut penser. Pourquoi avons-nous dû prendre des mesures spécifiques pour l'agriculture ? Parce que 25.000 travailleurs saisonniers viennent d'habitude d'Europe de l'Est pour cueillir les fruits et légumes. On réalise aujourd'hui notre forte dépendance extérieure pour les récoltes. Pourquoi ne pouvons-nous pas trouver cette main-d'oeuvre chez nous ? Cela fait partie des réflexions stratégiques à mener. Durant cette crise, beaucoup d'entreprises sont sorties de leur business habituel pour aider les hôpitaux. Elles ont collaboré avec d'autres, prêté des lignes de production... Cette solidarité aura-t-elle des effets à long terme ? Cette crise est vraiment inédite : en deux ou trois semaines, la moitié de notre économie a été à plat. Mais très vite, on a vu aussi que nos entreprises étaient résilientes. Certaines ont produit des gels, d'autres investissent pour produire des masques, d'autres encore ont mis leur matériel à disposition des soins de santé. Nous pouvons nous appuyer sur cette résilience pour mieux repartir demain. Regardez le secteur des jardineries : l'assouplissement des règles de confinement était à peine annoncé que toute la chaîne de valeur était reconstituée, que les fournisseurs livraient, que les magasins s'organisaient pour respecter les règles de sécurité. La créativité est là, il n'a pas fallu trois jours pour s'adapter. D'un côté, il y a la solidarité. De l'autre, la concurrence... Quand les magasins de bricolage rouvrent, les marchands de vélos se plaignent de devoir rester fermés alors que certaines enseignes de bricolage vendent aussi des vélos. Comment faut-il organiser un déconfinement équitable ? Il y a deux thèses. La première accorde la priorité absolue à la santé et veut attendre l'éradication totale du virus pour redémarrer dans quelques mois seulement. Nous aurions alors une économie complètement morte et nous n'aurions plus les moyens de payer notre système de santé. La seconde plaide pour un redémarrage rapide et général, au risque d'avoir de nouvelles vagues de propagation du virus, énormément de malades et dès lors une économie à plat. Il faut donc y aller très progressivement, même si je sais bien que beaucoup de personnes diront " pourquoi lui et pas moi ? ". L'économie et la santé doivent évoluer en parallèle. A partir du 3 mai, tout doucement, on va réaliser le déconfinement. Cela implique de vaincre les réticences des travailleurs, qui craignent d'être contaminés par le Covid-19 en reprenant le chemin du boulot. Comment les entreprises peuvent-elles s'y prendre ?Je comprends cette réaction psychologique. Le redémarrage sera accompagné de demandes supplémentaires de masques et d'équipements de protection, il faudra offrir une sécurité maximale aux collaborateurs et aux clients, tant pour les rassurer que pour éviter une deuxième vague de l'épidémie. Les entreprises ont 15 jours pour se préparer. Nous rassemblons les bonnes pratiques pour les faire connaître le plus largement possible à nos membres. Repartir progressivement à partir de mai, cela signifie arriver à plein régime au moment où débuteront les vacances d'été. Est-ce tenable selon vous ?La sortie du déconfinement prendra au moins six à huit semaines. Si l'ambition est d'éviter une crise économique et de graves problèmes de solvabilité des entreprises, pouvons-nous accepter le ralentissement classique de l'activité en juillet-août ? Pouvons-nous envisager de reporter ou d'étaler des congés ? Sincèrement, je n'ai pas la réponse et, de toute façon, elle dépendra aussi de ce que feront nos voisins. Si les frontières françaises et néerlandaises sont fermées, cela ne servirait pas à grand-chose de tout relancer chez nous. Une coordination européenne sera vraiment nécessaire. Nous sommes dans une période inédite qui bouscule tous nos schémas de réflexion habituels. Il n'existe pas, dans une telle situation, de mesures patronales ou de mesures syndicales. Il existe seulement des mesures qui permettent le redémarrage de notre économie, pour le bien de tous. En cette période difficile, où il faut être solidaire, que dites-vous aux entreprises qui continuent de verser des dividendes à leurs actionnaires ?Beaucoup d'entreprises prennent leurs responsabilités et ont décidé de reporter ou de réduire leurs dividendes. Je salue aussi l'initiative de Solvay qui crée un fonds de solidarité (alimenté notamment par une partie des dividendes, sur base volontaire, ndlr). Je rappelle aussi que moins de dividendes, c'est moins de recettes de précompte mobilier pour l'Etat ; que par ailleurs certains dividendes sont touchés par l'Etat lui-même ; et que parmi les actionnaires, on retrouve des retraités qui comptent sur les dividendes pour compléter leur pension ou des fonds d'investissement qui ont besoin de cet argent pour réinvestir ailleurs. La question est donc plus complexe que de dire "les riches doivent payer". Dans une période de crise, les gens attendent de la clarté, du noir ou du blanc. Mais parfois, c'est en prenant une décision qui n'est ni noire ni blanche qu'on est le plus efficace.