Quand Pattie Maes a commencé ses études d'informatique, dans les années 80, six filles étaient inscrites dans son année, contre 35 garçons. Après les examens, quatre filles avaient réussi, ainsi que quatre garçons. "La majorité des filles avaient réussi, ce qui n'était pas le cas de la majorité des garçons", raconte Pattie Maes. "Évidemment, c'était en partie dû à l'autoselection : les filles qui choisissent une orientation typiquement masculine sont encore plus motivées. Mais quand même : les garçons avaient fait preuve de beaucoup de confiance en eux. Après les examens, nous avions obtenu de meilleurs résultats que tous ces garçons très surs d'eux."
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Quand Pattie Maes a commencé ses études d'informatique, dans les années 80, six filles étaient inscrites dans son année, contre 35 garçons. Après les examens, quatre filles avaient réussi, ainsi que quatre garçons. "La majorité des filles avaient réussi, ce qui n'était pas le cas de la majorité des garçons", raconte Pattie Maes. "Évidemment, c'était en partie dû à l'autoselection : les filles qui choisissent une orientation typiquement masculine sont encore plus motivées. Mais quand même : les garçons avaient fait preuve de beaucoup de confiance en eux. Après les examens, nous avions obtenu de meilleurs résultats que tous ces garçons très surs d'eux."Pattie Maes fut l'une des premières femmes inspirantes dans le domaine de la technologie en Belgique. Elle a étudié à la VUB, la première université flamande à proposer une formation en informatique. Elle a ensuite obtenu un doctorat en intelligence artificielle à la VUB et a fait son stage au sein de Xerox PARC, le centre de recherche du géant américain Xerox, situé dans la Silicon Valley. Elle est ensuite arrivée au Massachusetts Institute of Technology (MIT), d'abord en tant que visiting professor avant d'être nommée professeure en 1991. Au MIT, elle mène des recherches sur les interactions entre les êtres humains et la technologie. Elle a reçu un doctorat honoris causa de la VUB, a été désignée comme l'une des "100 Americans to watch for " par Newsweek et fait partie du "top 50 technological pioneers of the high-tech world" établi par Time. Pourtant, quand elle choisit d'étudier l'informatique, la célébrité était le cadet de ses soucis. "J'ai choisi ce domaine parce que les perspectives d'emplois étaient intéressantes", explique-t-elle. "La Belgique était traversée par une crise économique, et j'étais douée en mathématiques et en sciences. Mais pendant mes études, j'ai été fascinée par l'intelligence artificielle et son côté humain. Cette technologie permet d'insuffler des compétences humaines à des ordinateurs et des robots. J'en ai fait mon doctorat et je me suis retrouvée aux USA. J'y suis restée et depuis les années 90, je me consacre à l'intelligence augmentation : comment la technologie peut-elle améliorer notre qualité de vie ou nous aider à surmonter nos limites grâce à des appareils numériques portables ? Les possibilités sont infinies."Citez-nous quelques exemples. PATTIE MAES. "Lorsqu'un enfant jouera avec une balle, des informations scientifiques seront projetées sur les verres de ses lunettes spéciales : quelle trajectoire la balle va-t-elle suivre ? Quelle vitesse la balle va-t-elle atteindre ? L'enfant apprendra alors de son environnement. C'est bien plus intéressant qu'être assis sur les bancs de l'école pendant 18 ou 22 ans. Nous aiderons les personnes âgées à compenser leurs difficultés telles que la perte de mémoire. Un appareil leur soufflera le nom de la personne qui s'approche, ainsi qu'un résumé de leur dernière conversation. Bien sûr, les gens doivent être libres d'utiliser notre technologie ou non. Nous ne voulons en aucun cas la leur imposer." Cette technologie sera-t-elle aussi abordable ? Un fossé numérique ne va-t-il pas diviser la société ?PATTIE MAES. "Au contraire. La technologie se démocratise. Auparavant, les bonnes écoles et universités n'étaient destinées qu'aux jeunes des milieux aisés. La digitalisation rend les connaissances accessibles à tous, même à ceux qui ne sont pas nés au bon endroit. Un ordinateur n'est plus inabordable. Pour 200 dollars, nous avons accès à toutes les informations et toutes les connaissances de l'humanité. Tout le monde peut suivre gratuitement un cours en ligne au MIT. Ainsi, des étudiants provenant de pays défavorisés se sont retrouvés au MIT. Les smartphones se sont aussi démocratisés. Même les Masaïs, qui vivent toujours dans le respect de leurs traditions, les utilisent comme moyen de communication et d'information." Tout ce génie technologique ne peut empêcher le fait que la croissance de la productivité ralentit dans le monde occidental. Comment est-ce possible ? PATTIE MAES. "Selon moi, nous n'avons pas encore assisté à la véritable croissance de la productivité. Nous ne sommes qu'au début du développement numérique. Les ordinateurs n'existent que depuis 60 ans, Internet est né il y 25 ans et les smartphones n'ont pas encore fêté leurs 15 ans. Nous devons encore nous attendre à d'énormes changements." Qu'elle est la place des femmes dans le monde de la technologie ? Si vous aviez été un homme, auriez-vous accompli plus de choses, auriez-vous dû travailler moins pour le même objectif ? PATTIE MAES. "Être une femme ne m'a jamais posé problème dans le monde de la technologie. Au contraire, en tant que l'une des rares femmes dans le domaine, mes idées étaient encore plus écoutées. Il y a trente ans, j'étais la première femme professeure d'informatique au MIT. Les réactions se lisaient sur les visages : mais qui est cette personne ? Cette curiosité est un avantage. Mais le plus grand avantage est que nous voyons le monde différemment. L'informatique et l'intelligence artificielle ont longtemps été l'apanage des hommes. Seul le progrès les intéressait, de meilleurs algorithmes, des robots encore plus intelligents... Les hommes voient la technologie comme de la technologie, les femmes réfléchissent au pourquoi. Elles se demandent si la technologie est utile à la société, si elle peut contribuer à son développement. Toutefois, cette répartition classique des rôles est en train de changer."La technologie est-elle toujours un domaine masculin ? PATTIE MAES. "La situation s'est beaucoup améliorée. Le rapport hommes-femmes a évolué pour atteindre 50/50 dans le nombre d'étudiants et de doctorants. Cependant, en ce qui concerne les professeurs et les chercheurs, il nous reste beaucoup de travail. Nous essayons de féminiser ces postes, mais cela prend du temps. Nous sommes tous conscients de cette problématique. Lors du recrutement, nous faisons appel à un comité diversité, qui veille à ce qu'il y ait suffisamment de candidates féminines, ainsi que des candidats issus de minorités, comme les hispanophones et les personnes d'origine africaine." Vous êtes une femme européenne et vous travaillez en Amérique. Les Américains ont-ils moins de difficultés avec les femmes qui réussissent que les Européens ? PATTIE MAES. "Les Belges utilisent le terme 'Amérique' comme s'il s'agissait d'un pays homogène. Mais les différences entre les états et les régions sont énormes. D'un point de vue politique, le Massachusetts, où j'ai toujours vécu, ressemble plus à la Belgique qu'au Texas ou à l'Alabama. Le Massachusetts est le premier état américain à avoir autorisé le mariage homosexuel et à avoir légalisé la consommation de marijuana. Pour moi, le Massachusetts est plus progressiste que la Belgique." On ne peut pas dire la même chose de beaucoup d'autres états. Le trumpisme règne toujours. La démocratie est-elle menacée ? PATTIE MAES. "C'est certain. Ici, le fossé entre les extrêmes politiques ne cesse de se creuser. Les progressistes sont de plus en plus progressistes, les conservateurs, de plus en plus conservateurs. Ce phénomène est dû à l'évolution des médias de masse, mais surtout à la digitalisation de l'information. Auparavant, nous lisions les journaux, et nous avions donc tous accès à la même réalité. Elle était peut-être légèrement colorée politiquement, en fonction du journal. Aujourd'hui, nous trouvons les informations sur Internet et les réseaux sociaux, et nous nous retrouvons alors dans des groupes partageant les mêmes opinions que nous. Les gens ne consultent que les articles qui vont dans leur sens et ne sont plus confrontés à l'avis des autres. Les deux camps ne partagent donc plus la même réalité et ne communiquent plus entre eux. La polarisation s'installe. La technologie a donc également un côté obscur. PATTIE MAES. "Il reste encore beaucoup à faire." De nombreuses femmes ont également voté pour Donald Trump. Comment est-ce possible ? PATTIE MAES. "Je n'ai pas voté pour Trump. J'ai même effectué une petite danse de la joie quand j'ai appris qu'il avait perdu les élections présidentielles. Pourquoi les gens votent-ils pour Trump ? Certains pour sa personnalité. Toutefois, les sondages montrent que la plupart des électeurs de Trump n'ont pas une très haute opinion de sa personnalité. Ils votent pour lui, car il est conservateur, aussi bien d'un point de vue social que budgétaire. Selon les électeurs de Donald Trump, les changements sociaux sont trop rapides et les Démocrates risquent de gaspiller de l'argent." "En ce qui concerne la présence de femmes sur la scène politique, nous faisons des progrès. Beaucoup plus de femmes ont été élues aux dernières élections, qu'elles appartiennent au parti démocrate ou républicain." Le monde progresse-t-il également ? La pandémie, le réchauffement climatique, la polarisation de la scène politique et de la société : vivrons-nous dans un monde meilleur d'ici dix à vingt ans ? PATTIE MAES. "Je suis optimiste. Prenons par exemple les vaccins contre le coronavirus. En moins d'un an, des vaccins ont été développés et leur distribution a commencé. C'est incroyable. C'est digne du premier homme sur la Lune. Les scientifiques sauvent le monde. Donc oui, un monde meilleur nous attend. Car je crois en la science. Et en l'esprit d'entreprise, en la prise de risques. C'est ainsi qu'on progresse."