La radio vit un moment charnière de son histoire. Pour la première fois depuis sa création en 1987, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) vient d'établir un nouveau plan de fréquences " à deux vitesses ", intégrant les différentes autorisations d'émettre en mode analogique (le bon vieux réseau FM ), mais aussi en mode numérique (la norme DAB+ qui garantit une meilleure qualité d'écoute via un récepteur spécifique). Si cette " radio du futur " va permettre d'enrichir à terme l'offre de chaînes disponibles, la révolution technologique ne se fera toutefois pas du jour au lendemain et c'est la raison pour laquelle le plan de fréquences FM a été reconduit pour une période de neuf ans. Avec les tensions, déceptions et rancoeurs que l'on devine puisque les places sont forcément limitées sur " le transistor de papa ".

Un réseau convoité

Prévisible, la guerre des ondes fait rage depuis plusieurs mois déjà en Belgique francophone et elle n'est pas près d'être terminée puisque des recours au Conseil d'Etat ont été récemment déposés à l'encontre des décisions du CSA. Pour mémoire, un appel d'offres avait été lancé en janvier dernier concernant un nouveau plan dédié à des fréquences locales, provinciales et communautaires pour lesquelles 123 dossiers de candidature avaient été jugés recevables en avril. Durant des semaines, les experts du CSA ont ensuite décortiqué les arguments des différents prétendants privés - les radios de service public ne sont pas concernées par cet appel d'offres - et, il y a un mois à peine, le régulateur a officiellement rendu son verdict.

Nul doute que les relations tendues entre IPM et le CSA ont penché défavorablement dans la balance des décisions finales.

Le suspense était total puisque, pour les six réseaux dits communautaires et urbains (couvrant la quasi-totalité du territoire de la Fédération Wallonie- Bruxelles), 12 candidats briguaient un précieux sésame. S'il était acquis que les quatre poids lourds du paysage francophone - Bel RTL, Contact, Nostalgie et NRJ - verraient leur autorisation confirmée sur les quatre réseaux communautaires, l'attribution des deux autres réseaux dits urbains (U1 et U2) était en revanche beaucoup plus problématique. Outre les deux radios sortantes candidates à leur propre succession - Fun Radio et DH Radio représentée par le groupe IPM (éditeur des journaux La Libre et La DH) - six autres prétendantes faisaient également le forcing pour s'inviter sur la bande FM : Mint défendue par RTL Belgique (déjà derrière Bel RTL et Contact) ; Chérie FM et Goldie soutenues par NGroup (propriétaire de Nostalgie et NRJ) ; le projet Nos Radios appuyé par quelques télévisions locales ; MFM Radio, fruit d'une collaboration entre Fun Radio et les Editions de l'Avenir (groupe Nethys) ; et enfin LN24, la première chaîne belge d'infos en continu qui débarquera en télévision le 2 septembre prochain et qui défendait aussi un projet radio.

François Le Hodey, administrateur délégué d'IPM, propriétaire de DH Radio " Nous avons introduit cinq recours pour contester les décisions du CSA. " © BELGAIMAGE

Déceptions et recours

Au terme d'une longue campagne de lobbying menée par les différents candidats, ce sont finalement les stations Fun Radio et LN24 qui ont respectivement décroché les très convoités réseaux U1 et U2, laissant ainsi la favorite Mint et surtout l'installée DH Radio sur le carreau. " Pour moi, la surprise a été totale, réagit François Le Hodey, administrateur délégué du groupe IPM. Nous avons investi 10 années d'efforts et 10 millions d'euros dans DH Radio et, aujourd'hui, le CSA nous retire cette licence FM. Mais ce qui me surprend surtout, c'est que cette décision n'est pas motivée et qu'il y a en outre beaucoup d'incohérences et d'erreurs méthodologiques dans le tableau des cotations. C'est la raison pour laquelle nous avons introduit cinq recours au Conseil d'Etat pour contester les décisions du CSA et pour le forcer à revoir l'attribution des fréquences. "

Non retenue dans les nouvelles autorisations d'émettre, la station du groupe IPM paie sans doute les nombreux griefs qui lui ont été adressés durant la période de l'ancien plan de fréquences. Initialement nommée Ciel Radio avant d'être rebaptisée Twizz puis enfin DH Radio, la chaîne a en effet été épinglée à plusieurs reprises par le CSA et a même reçu une amende de 11.500 euros en 2016 pour " non-respect de ses engagements en matière d'information ". Si François Le Hodey affirme aujourd'hui que cette amende a été retirée suite à un recours au Conseil d'Etat, nul doute que les relations tendues entre IPM et le CSA ont penché défavorablement dans la balance des décisions finales.

Du côté du CSA, on précise toutefois que " de nombreux critères d'attribution sont entrés en ligne de compte lors de l'analyse des dossiers, comme l'importance de la diversité culturelle, les quotas musicaux, le plan financier, mais aussi l'originalité et la singularité des services proposés " et que la mission première du régulateur consiste d'abord à " faire vivre un paysage radiophonique pluraliste, diversifié et reflétant les réalités sociologiques et culturelles de la Communauté française. "

Joan Condijts et Martin Buxant (LN24) " Nous venons avec un projet différenciant. " © ISOPIX

Une instance politisée

Censé réguler les matières audiovisuelles en Fédération Wallonie- Bruxelles, le CSA est toutefois une instance dont le collège d'autorisation et de contrôle reflète les forces politiques du parlement francophone. Son président n'est autre que Karim Ibourki, ancien directeur stratégie et communication du PS, et les neuf autres membres du collège ont tous la couleur d'un parti. Cet organe qui attribue notamment les nouvelles fréquences radio est aujourd'hui composé de quatre membres étiquetés PS, trois MR, deux cdH et un Ecolo. En septembre, une partie de ce collège sera renouvelée et, conformément aux résultats des dernières élections, on comptera cette fois deux membres Ecolo et un nouveau représentant issu du PTB, au détriment d'un socialiste et d'un cdH.

" Il est clair que nous avons tous une couleur politique, mais l'autorité administrative en elle-même reste indépendante, confie l'un des 10 membres de ce collège d'autorisation et de contrôle qui souhaite garder l'anonymat. Dans ce dossier de l'attribution des fréquences, l'ambiance a finalement été beaucoup plus détendue que ce l'on pouvait imaginer. Il y a eu une vraie dynamique de groupe transpartisane où il est apparu, par exemple, qu'une radio comme LN24 pouvait susciter l'enthousiasme de l'ensemble du collège. Bien sûr, cela s'est un peu tendu au moment de l'arbitrage final et l'on a senti notamment un vrai lobbying des deux membres cdH pour sauver DH Radio, mais le climat est toujours resté respectueux et il n'y a pas eu de claquement de portes. "

Il n'empêche. D'autres témoignages épinglent volontiers le " marchandage politique " qui s'opère dans ce genre de débats où les votes ne se font pas à main levée, mais à bulletin secret et où les membres mentionnent un ordre de préférence parmi les candidats proposés. De quoi cultiver savamment l'art du compromis à la belge, " surtout lorsqu'un projet radio inédit offre une nouvelle tribune politique à tous les partis en présence ", souligne un observateur aguerri des moeurs médiatiques.

Consensus autour de LN24

On comprendra aisément que le projet LN24 dédié à l'info en continu ait rapidement reçu le feu vert de tous les partis - " c'est la radio qui a clairement fait le plus lobbying ", surenchérit le membre du collège contacté - et que l'attribution de l'autre réseau urbain disponible ait en revanche généré plus de tensions. Mais il semble acquis que l'ancrage très PS du conseil d'administration de Fun Radio ait favorisé le maintien de cette chaîne - pourtant très proche de NRJ en termes de ciblage " jeunes " - dans le nouveau plan de fréquences du CSA. Cette radio s'est même offert le luxe de conserver son réseau U1 sur la bande FM - légèrement meilleur que le réseau U2 d'un point de vue technique - alors que LN24 s'est hissée en première place du tableau des cotations.

En revanche, le projet Mint soutenu par RTL Belgique - qui se positionnait comme un véritable soutien aux artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles - n'a pas réussi à attirer un nombre suffisant de votes, alors que Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgique, s'était pourtant lancé corps et âme dans cette guerre des ondes FM pour tenter d'augmenter ses revenus publicitaires. Lobbyiste hors pair, l'homme avait déjà réussi à empêcher la RMB - la régie publicitaire de la RTBF - de prendre TF1 dans son portefeuille commercial sur le marché belge en contactant personnellement plusieurs membres du conseil d'administration de l'entreprise publique. Ses nouvelles tentatives de séduction pour favoriser Mint n'ont cette fois pas marché au sein du CSA qui, visiblement, n'a pas voulu créer de déséquilibre dans le marché radiophonique : RTL Belgique et NGroup disposent en effet chacun de deux stations dans le paysage actuel - Bel RTL et Contact pour le premier ; Nostalgie et NRJ pour le second - et le fait d'attribuer une nouvelle fréquence à Mint d'un côté ou à Chérie FM voire à Goldie de l'autre aurait créé une situation commercialement problématique.

Déçus, les deux principaux groupes privés ne contestent toutefois pas le verdict du régulateur, mais adoptent aujourd'hui des stratégies différentes par rapport à leurs différents projets radio. Si RTL Belgique précise que " la décision du CSA met un terme définitif au projet Mint ", son concurrent NGroup a décidé en revanche de porter désormais ses deux nouvelles stations sur le réseau du DAB+ pour lequel Chérie FM et Goldie ont reçu l'autorisation d'émettre. Ce pari sur le numérique permet à NGroup d'afficher " l'offre privée la plus généreuse du marché francophone belge ", dixit son CEO Marc Vossen, avec deux radios en FM et quatre radios en DAB+ (NRJ et Nostalgie étant aussi présentes sur le réseau numérique).

La guerre n'est pas finie

L'installation du nouveau paysage radiophonique en Fédération Wallonie- Bruxelles risque toutefois de connaître quelques soubresauts dans les semaines à venir. Selon le règlement du CSA, les responsables de LN24 disposent de 18 mois pour lancer leur radio sur les ondes, mais vu le chantier de la télévision en cours, il nous revient que le lancement ne se fera sans doute pas avant 2020. " Aucune date n'a encore été arrêtée, corrige le cofondateur et directeur de l'information Joan Condijts, mais il est clair que nous allons tout faire pour lancer notre station de radio le plus rapidement possible. En tout cas, nous sommes extrêmement heureux de la décision du CSA car nous venons avec un projet différenciant qui a toute sa place dans un marché où l'on trouve principalement des radios musicales. Notre nouvelle radio va permettre en outre la création d'une quinzaine d'emplois, sans compter les 40 déjà prévus pour la chaîne télé. "

Il reste à savoir maintenant si les recours introduits par le groupe IPM au Conseil d'état pour sauver DH Radio pourraient ou non suspendre les décisions du CSA. Dans l'affirmative, cette station pourrait alors continuer à émettre en attendant une nouvelle décision du collège d'autorisation et de contrôle, mais dans la négative, DH Radio pourrait tout aussi bien continuer à diffuser ses programmes durant quelques mois ! En effet, si LN24 n'est techniquement pas prête à lancer sa radio avant six mois voire même un an, on voit mal le CSA empêcher la station du groupe IPM de continuer à émettre - comme elle le fait aujourd'hui - pour laisser ensuite cette fréquence en jachère durant de longues semaines. Sauf si, dans cette guerre des ondes, LN24 exige malgré tout que DH Radio libère sa fréquence sur le champ, en réaction aux différents recours que l'éditeur de presse aurait entrepris à son encontre. Mais là, on serait sans doute partis pour une longue, très longue, bataille juridique...