Un peu comme si, en 1492, après Christophe Colomb, nous étions retournés deux trois fois sur le continent américain et puis, plus rien.
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Un peu comme si, en 1492, après Christophe Colomb, nous étions retournés deux trois fois sur le continent américain et puis, plus rien. Alors qu'on a commémoré les 50 ans du "petit pas pour l'homme mais grand pour l'humanité", on parle d'un éventuel retour prochain sur la Lune. Eventuel, plus que prochain, semble-t-il. Car comment lire les tweets contradictoires du locataire de la Maison Blanche qui, dans l'un, parle du retour sur la Lune comme d'un enjeu essentiel de sa mandature pour, dans un autre, affirmer que cela ne présente aucun intérêt ? Et que penser de sa volonté quand il impose des délais drastiques à la Nasa sans leur allouer les crédits nécessaires pour y parvenir ? Les Gafa et consorts alors ? Jeff Bezos, Elon Musk ou Google piaffent d'impatience de nous envoyer dans l'espace. Reste qu'ils ont déjà beaucoup à faire sur Terre avec ce qu'ils nous ont promis : la voiture autonome, les villes intelligentes ou... l'immortalité. Bref, sans vouloir jouer les rabat-joie, il semblerait que notre retour sur la Lune, qui a attendu cinq décennies, pourrait se faire attendre encore. Quoiqu'il en soit, notre rapport à la Lune devrait nous rendre prudent quant aux prévisions que nous faisons et nous aider à réviser notre vision d'un progrès considéré comme nécessairement linéaire. Et en premier lieu, oublier l'idée selon laquelle ce que l'on a pu faire il y a 50 ans serait facilement réalisable aujourd'hui. On pense tout logiquement qu'avec tous les progrès que nous avons accomplis, rééditer en 2019 ce qui a été fait en 1969 n'est qu'une formalité. Or, ce n'est pas vrai. Car si la distance de la Terre à la Lune n'a pas bougé, tout le reste a changé. Comme on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, on ne retourne pas deux fois sur la Lune de la même manière. En 1969, l'enjeu était avant tout symbolique : un peu schématiquement, il fallait poser le pied à la surface de la Lune et faire un selfie avec la bannière étoilée avant les autres. On était en pleine guerre froide et les Etats-Unis, mouchés par la mission Spoutnik des Soviétiques qui avait envoyé un homme dans l'espace, avaient une revanche à prendre. Aujourd'hui, si l'on y retourne ce n'est pas pour un selfie mais pour s'y installer plus ou moins durablement. Ce qui est tout autre chose. Cela engendre de nouveaux problèmes, comme celui du recyclage intégral - même pour une mission de huit jours sur la Lune - qui ne semble pas pouvoir être résolu à court terme. Notre prise de conscience des risques n'est plus la même non plus (notamment ceux liés aux radiations) de même que nos standards de sécurité qui ont évolué, apportant également leur lot de contraintes nouvelles et des coûts afférents. Et la technologie alors ? Pour le coup, elle est un peu impuissante car si on a fait des progrès, c'est surtout en capacité de calcul grâce au numérique. Mais cela ne révolutionne pas le voyage proprement dit, qui reste tributaire du carburant. La fusée électrique réutilisable qui, permettrait une mission plus longue se trouve encore dans l'étincelle de l'oeil d'Elon Musk, c'est-à-dire à l'état de pur fantasme. Mais plus que tout, ce qui a changé, c'est l'enjeu. Ou plutôt l'absence d'enjeu. Ce n'est pas tant le " comment " ou le " quand " qui pose problème que le " pourquoi ". Si l'on ne sait pas pourquoi on retourne sur la Lune, pourquoi y retournerait-on ? D'autant que cette dernière question conditionne les deux autres. On le sait depuis Lénine : là où il y a une volonté, il y a un chemin. Or, sans volonté, malgré toutes nos avancées technologiques, on risque de ne pas retrouver le chemin de notre satellite. C'est ce qui rend encore plus sublime rétrospectivement l'épopée d'Apollo 11. Ce saut dans l'inconnu, jugé impossible, comme un acte gratuit guidé par un seul défi : mettre pour la première fois le pied sur la Lune.