Roma aura fait les frais de l'affront de Netflix au business model hollywoodien. Résumons : face, Roma est gagnant ; pile, le cinéma est mauvais perdant.
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Roma aura fait les frais de l'affront de Netflix au business model hollywoodien. Résumons : face, Roma est gagnant ; pile, le cinéma est mauvais perdant. Parce que vous l'avez compris, le seul invariant dans l'équation c'est que Roma est un chef-d'oeuvre. C'est en tout cas l'attribut consubstantiel au film depuis sa sortie. Non pas comme un simple jugement de valeur, mais comme une pure évidence, un statut intrinsèque, son essence même. Pour tenter d'expliquer ce phénomène, nous est revenu à l'esprit un passage de L'Etre et le Néant de Jean-Paul Sartre . Comme on sait, le philosophe de Saint-Germain-des-Prés aimait fréquenter les cafés. Entre une bouffée de pipe et quelques lignes écrites dans son cahier à spirales, il avait le loisir d'observer le manège rituel des garçons . Quelque chose, un jour, l'interpelle dans la gestuelle de l'un d'eux. Analysant sa façon de venir vers les consommateurs, sa manière de s'incliner, jusqu'à sa démarche, le philosophe existentialiste prend soudainement conscience que le garçon de café joue un jeu. Mais quel jeu ? Il joue précisément à être garçon de café, nous explique Sartre. Eh bien, Roma est, à sa manière, un chef-d'oeuvre cinématographique qui joue à être un chef-d'oeuvre cinématographique. Il faut dire qu'il en possède tous les attributs : le noir et blanc renvoyant à l'âge d'or du néoréalisme italien, sa lenteur assumée, la virtuosité de tous ses plans dès le générique, sa façon de mêler l'intimité d'une famille à la grande histoire d'un peuple, la profondeur immersive à la contemplation esthétique, l'émotion à la maîtrise formelle... De même que la Joconde condense à elle seule tout l'art pictural de la Renaissance, Roma est l'épitomé du chef-d'oeuvre cinématographique. Mais dans le cas de "Roma", ce n'est pas seulement en on (c'est-à-dire à l'écran) que son statut de chef-d'oeuvre se joue. Mais aussi en off, à savoir dans les discours promo-tionnels qui ont entouré la sortie du film, entretenant tous un effet de halo aveuglant sur son incontestable "chef-d'oeuvralité". Un enjeu stratégique car parallèlement au récit du film, on a vu se jouer un autre scénario : celui où Netflix, avec Roma, endosse le rôle de sauveur du septième art. Un scénario virtuose également, puisqu'il est admis aujourd'hui comme un postulat que Roma n'aurait jamais existé sans Netflix. Même s'il est difficilement crédible qu'un réalisateur oscarisé, bancable et prestigieux comme Cuarón ne soit jamais parvenu à se voir offrir un feu vert par un studio hollywoodien pour un tel projet au budget somme toute modeste (on parle de 15 millions de dollars). On suppose qu'il avait su se montrer plus convaincant pour vendre Gravity, qui se passe uniquement dans une capsule spatiale, en imposant Sandra Bullock tombée en disgrâce. Question d'envie, après tout... Mais question absurde pour question absurde : Netflix aurait-il " sauvé " ce film s'il n'avait pas été signé Cuarón mais porté par un jeune réalisateur inconnu ? Même en reconnaissant toutes les qualités à Roma et en acceptant le choix de Cuarón de travailler avec Netflix (il est libre, après tout), on peut se sentir un brin irrité par le climat d'intox autour du film. Pour autant, cette intox est révélatrice d'un malaise croissant dans le cinéma. Les autres médias ont toujours entretenu " l'idée " du cinéma : la télévision avec les ciné-club, les revues cinéphiliques, les festivals... Il semble qu'aujourd'hui, l'idée du cinéma ne puisse se vivre qu'en dehors du cinéma. Ce que dit le geste de Cuarón avec Roma. Il assure, hors les murs, ce que le cinéma lui-même est bien incapable de faire aujourd'hui dans ses salles : pérenniser sa grandeur en tant qu'art. Chaque jour un peu plus, le cinéma semble réduit à se sacrifier en tant que cinéma et sauver son modèle économique à coup de franchises suréquipées. Sous son chant d'amour au cinéma, Roma lance un cri d'alarme.