La belle histoire de l'entreprise eFarmz, cette plateforme numérique proposant des produits locaux belges, accompagnés si on le souhaite de recettes, est inspirante. Créée en 2013, l'entreprise logée à Anderlecht, en Région bruxelloise, a connu un fameux boom avec la crise sanitaire et la généralisation du commerce en ligne. "Nous étions 15 au début, nous sommes désormais une cinquantaine, se réjouit sa CEO, Muriel Bernard. Nous travaillons avec 158 producteurs locaux. Nous voulons désormais nous étendre en Flandre et envisageons de multiplier le modèle hors de nos frontières, notamment dans le nord de la France. On commence une grosse levée de fonds en ce sens." Le local et le digital, ce sont deux dimensions dans l'air du temps, tandis que l'entrepreneuriat féminin mérite d'être encouragé. Voilà pourquoi David Clarinval, ministre fédéral des PME, des Classes moyennes et des Indépendants, voulait visiter l'entreprise. Trends-Tendances a réuni la CEO et le ministre pour un échange positif.
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La belle histoire de l'entreprise eFarmz, cette plateforme numérique proposant des produits locaux belges, accompagnés si on le souhaite de recettes, est inspirante. Créée en 2013, l'entreprise logée à Anderlecht, en Région bruxelloise, a connu un fameux boom avec la crise sanitaire et la généralisation du commerce en ligne. "Nous étions 15 au début, nous sommes désormais une cinquantaine, se réjouit sa CEO, Muriel Bernard. Nous travaillons avec 158 producteurs locaux. Nous voulons désormais nous étendre en Flandre et envisageons de multiplier le modèle hors de nos frontières, notamment dans le nord de la France. On commence une grosse levée de fonds en ce sens." Le local et le digital, ce sont deux dimensions dans l'air du temps, tandis que l'entrepreneuriat féminin mérite d'être encouragé. Voilà pourquoi David Clarinval, ministre fédéral des PME, des Classes moyennes et des Indépendants, voulait visiter l'entreprise. Trends-Tendances a réuni la CEO et le ministre pour un échange positif. TRENDS-TENDANCES. Quel est votre sentiment en découvrant eFarmz? DAVID CLARINVAL. Madame Bernard est à la croisée d'une série de sujets d'actualité. Tout d'abord, c'est une femme entrepreneuse, et c'est un sujet important sur lequel nous travaillons au sein de notre cabinet parce qu'il y a encore trop de discriminations. Aujourd'hui, seul un indépendant sur trois est une femme. La question de l'accès au financement est cruciale. Or, les femmes demandent et reçoivent moins d'argent quand elles se lancent - 25.000 euros en moyenne contre 32.000 pour les hommes. Ensuite, eFarmz met en avant des produits locaux et durables de nos agriculteurs, de nos maraîchers ou de nos artisans, ce qui est fondamental. Et elle le fait de manière très moderne avec une plateforme numérique, une distribution qui se fait en partie à vélo. Madame Bernard symbolise beaucoup d'évolutions importantes pour notre économie. Vous attendiez-vous à un tel succès? MURIEL BERNARD. Quand l'entreprise est née en 2013, son concept n'était pas très à la mode. Je l'ai lancée par conviction personnelle. J'avais envie d'initier quelque chose de différent, plus en ligne avec mes valeurs, en mettant en avant les petits producteurs et en créant une filière. Quand on a commencé, nous touchions surtout les early adopters, des convaincus qui y croyaient à fond. Ce n'est qu'au fur et à mesure que l'on a vu grandir l'engouement. Aujourd'hui, le bio et le local sont devenus grand public, cela a davantage de sens commercialement et tout le monde se jette dedans. Mais je ne m'attendais pas à ce que cela devienne si grand. Quand on lance une activité, on a des rêves, mais je ne pensais pas disposer un jour d'un grand entrepôt avec 50 travailleurs, des tonnes de légumes qui transitent chaque jour et des petits producteurs qui grandissent avec nous. Monsieur le ministre le sait: créer sa boîte peut apporter énormément de valeur ajoutée à l'économie et générer de l'emploi. Aujourd'hui, alors qu'on parle d'un renouveau post-covid, je trouve essentiel d'encourager des initiatives qui travaillent sur le durable et apportent de la valeur ajoutée en Belgique. La sortie de Paul Magnette, président du PS, sur la disparition de l'e-commerce en Belgique, était absurde: au contraire, il faut l'encourager! D.C. L'e-commerce et l'économie de plateforme étaient un sujet de débat au sein du gouvernement et vous savez que l'on a finalement obtenu un accord avec la révision des heures de nuit, la mise en place d'un statut pour les travailleurs de plateforme... Je ne veux pas faire de polémique inutile avec le président Magnette. Il faut bien se rendre compte que depuis la pandémie de covid, l'e-commerce est devenu un élément clé pour tous les commerçants, dans tous les secteurs. Grâce à lui, durant ces deux années, certains ont pu continuer à travailler, même s'ils subissaient par ailleurs des pertes importantes. N'opposons donc pas les petits indépendants avec l'e-commerce! Au contraire, les deux mondes sont complémentaires et madame Bernard en est l'illustration: ce sont tous les produits locaux des artisans qui sont boostés grâce à cette activité. C'est un exemple à suivre. La plupart des producteurs avec lesquels travaille eFarmz ont découvert des marchés grâce à vous? M.B. C'est une superbe opportunité pour eux. Et nous travaillons en toute transparence: sur le site, on peut voir, pour chaque produit, à quel producteur il est associé. Que le client soit parfaitement informé est important. Mais c'est aussi une vitrine pour les producteurs, via notre base de données de 60.000 personnes à qui on envoie des newsletters. Tout cela crée un écosystème vertueux, car cela renforce aussi les ventes de produits à la ferme. Le débat sur l'e-commerce et la flexibilité du travail est délicat. Attendez-vous quelque chose du politique? M.B. Il n'y a pas de commission paritaire de l'e-commerce en Belgique, il n'y a pas de loi veillant à ce qu'il y ait un travail adapté. Je ne dis pas qu'il faut travailler 24 heures sur 24, mais si on veut que les produits frais partent en temps et en heure, on doit parfois travailler un peu plus tard. Je sais que des choses vont changer... D.C. C'est cela l'objet des lois qui vont être votées. En Belgique, les heures de nuit commençaient bien plus tôt que dans les pays voisins. M.B. La flexibilité, c'est très important pour nous! D.C. Il y avait un handicap par rapport aux plateformes situées aux frontières néerlandaises, allemandes ou même françaises. C'est la raison pour laquelle peu de grosses entreprises d'e-commerce s'installaient chez nous. Nous avons aligné les heures sur ce qui se faisait dans les pays voisins: jusqu'à minuit. Obtenir cet accord au sein du gouvernement n'était pas simple. Donc, finalement, c'est un compromis: nous allons d'abord travailler avec des opérations pilotes proposées par les entreprises. M.B. Cela va être compliqué... D.C. Oui, en effet. Le MR voulait un cadre plus souple, mais nous ne sommes pas tout seuls au gouvernement. Si ces tests sont validés, et il ne faut qu'un syndicat pour le faire, on pourra développer plus largement. Avez-vous l'impression que l'on caricature l'e-commerce, dépeint comme forcément antisocial? D.C. Les déclarations de Paul Magnette démontrent que certains partenaires au sein du gouvernement, le PS en particulier, ont une vision assez caricaturale, c'est vrai. Ils considèrent que tous les acteurs de l'e-commerce sont des grands exploitants. Or, on voit bien ici que ce n'est pas le cas ; les gens qui travaillent chez eFarmz ont l'air très heureux. Les opérations pilotes permettront de casser les rigidités politiques du PS. Elles montreront après quelques mois que cela se passe bien, qu'il n'y a pas d'abus... Et cela créera des emplois! Je préfère qu'ils soient ici à Bruxelles qu'à l'étranger. M.B. L'e-commerce peut être très durable. Il ne faut pas penser à Amazon, Alibaba, aux paquets qui viennent de Chine... Avec le commerce local, cela a beaucoup de sens. Nous travaillons à flux tendu, on ne stocke rien, il n'y a pas de gaspillage, on limite les déchets, on optimise les déplacements pour ne pas faire trop de kilomètres. Le côté humain de l'entrepreneuriat me tient aussi à coeur. Je veux que mes employés s'épanouissent. On a créé un partenariat avec le CPAS d'Anderlecht pour donner de l'emploi à des articles 60 ou avec des entreprises de travail adapté, comme la ferme Nos Pilifs à Neder-Over-Heembeek, pour la manutention fine ou la production de pain. C'est un beau modèle qui a beaucoup de sens. D.C. C'est magnifique! Ce modèle pourrait être transcrit dans d'autres secteurs. C'est une inspiration: on fait de l'économique, du social et de l'environnemental de façon moderne. Madame Bernard, vous aviez déclaré à "Trends-Tendances", fin 2021, qu'il y a bel et bien un entrepreneuriat féminin avec des valeurs fortes: c'est quelque chose que vous revendiquez? M.B. Tout à fait! quand on est entrepreneuse, au début, on doit se battre et on se demande si on va le faire en utilisant les armes masculines ou si on va trouver un moyen d'être en phase avec soi-même en revendiquant son côté féminin. Qu'est-ce qui caractérise le côté féminin, selon vous? M.B. C'est plein de choses, chers hommes, je vais vous expliquer! On dit toujours que les femmes sont plus multitâches et qu'elles ont davantage d'aisance à gérer la complexité. Or, je crois que le monde d'aujourd'hui devient de plus en plus complexe. Les femmes sont aussi davantage dans la collaboration que dans la compétition: il leur est plus facile de travailler ensemble, plutôt que de se taper dessus. D'ailleurs, on voit plus de femmes travailler dans des ONG, dans des hôpitaux. Il y a davantage une volonté de prendre soin de l'autre, qui est peut-être lié au côté maman, au fait de prendre soin de l'environnement, de la terre, et à la durabilité de ce que l'on fait. C'est l'écosystème humain dont vous parliez... M.B. Oui, le respect de cet écosystème est vital, même si des hommes peuvent avoir aussi cette intelligence féminine, bien sûr. Mais avec les défis environnementaux et sociaux de demain, le fait d'avoir des femmes à la tête des entreprises peut générer une nouvelle économie qui ne soit pas de compétition ou de guerre. Monsieur le ministre, cela vous parle? D.C. Oui, cela me parle. D'autant plus, je l'ai dit, qu'il y a moins de femmes indépendantes que d'hommes et qu'il y a un réel problème de financement. Ne croyez pas que j'insinue qu'il y a une volonté de la part des banques de discriminer les femmes, mais ces dernières estiment sans doute leur ambition de façon moins démesurée que les hommes. C'est injuste. Nous pensons que pour un même projet, on doit obtenir le même financement. Dans les mois qui viennent, j'aurai une table ronde avec Febelfin, la fédération du secteur financier, pour évoquer cette question. On voit aussi que les femmes sont moins présentes dans les réseaux que les hommes, alors que cet élément est très important pour développer une activité. Voilà pourquoi nous avons mis de l'argent sur la table de quatre projets afin de créer ou booster les réseaux féminins existants. Il y a aussi de l'accompagnement pour les premières étapes de la création d'entreprises. Les études montrent que l'entrepreneuriat féminin est en progression. Y a-t-il une solidarité entre vous? M.B. Il y a vraiment une belle dynamique en ce sens, oui. Les réseaux de femmes sont importants. Je fais partie de deux d'entre eux, Beabee et Hors Norme, mais les réseaux boosters mixtes comme Entreprendre Bruxelles sont intéressants aussi. En ce qui concerne le financement, j'ai constaté, moi aussi, que la plupart de mes interlocuteurs financiers sont des hommes: je n'ai pas beaucoup de copines qui travaillent dans des banques ou qui sont des business angels. Les investisseurs qui ont mis de l'argent chez eFarmz sont des hommes - qui sont géniaux, je n'ai rien à redire - mais c'est effectivement un sujet qui mérite d'être étudié. La dynamique est là, et je dis toujours aux hommes qu'il faut soutenir les réseaux existants. Cela s'inscrit-il dans une forme de "nouveau féminisme" revendicatif? M.B. Je ne vais pas me lancer dans les grandes analyses et utiliser de grands mots. Je pense simplement qu'il faut soutenir les femmes parce que c'est important pour l'avenir de l'économie et qu'elles peuvent apporter un plus. Il faut prendre toutes les mesures nécessaires pour arriver à un équilibre. Un obstacle n'est-il pas de se dire qu'en se lançant dans l'entrepreneuriat, on n'a plus de vie? M.B. Mais c'est tout à fait le même obstacle pour un homme! Aujourd'hui, il faut des rôles modèles, que les femmes puissent s'identifier à des réussites si elles ont peur, et faire en sorte qu'elles soient ambitieuses. Je suis sûre que si ma fille lance un jour son entreprise, elle n'aura pas peur d'aller demander beaucoup d'argent. Il faut qu'il y ait un saut de génération et que les jeunes croient en leur ambition. Votre fille, précisément, cela la tente?M.B. Mes enfants, qui sont deux ados aujourd'hui, ont beaucoup aimé l'idée d'eFarmz. Ils étaient encore enfants quand j'ai créé la société et ils appréciaien t le côté concret, très ancré dans la terre. Mon rôle est aussi d'être un modèle. Moi, je ne connaissais pas de femme entrepreneuse quand je me suis lancée. D.C. Politiquement, je ne pense pas qu'il faille de grande révolution mais donner confiance. Parce que c'est souvent ce qui manque en Belgique: on n'a pas toujours la culture de l'entreprise, de manière générale. Nous avons tendance à jalouser la personne qui réussit plutôt que de considérer que c'est quelqu'un qui a travaillé dur. Une culture plus positive est nécessaire et cela participe à une réflexion plus large, aussi, sur la place de l'indépendant. Pendant des années, les indépendants avaient un statut qui n'était pas facile et qui pouvait rebuter. Depuis quelques années, des avancées ont donné des garanties et une certaine protection, ce qui peut permettre à des gens de se lancer avec moins de craintes. Quand vous vous êtes lancée, vous êtes-vous dit que c'était la grande aventure? M.B. Oui, à l'époque, c'était compliqué de se lancer comme indépendante. J'ai travaillé avant cela dans des multinationales, avec une certaine sécurité d'emploi. C'était un grand saut. Je trouvais aussi cela très complexe au niveau administratif. Mais oui l'absence de sécurité fait peur, surtout quand on n'a pas d'indépendant dans sa famille. Et avec le recul? M.B. C'était le meilleur choix de ma vie, incontestablement. Je crois que je ne retournerai jamais dans le privé. Je suis quelqu'un qui aime bien construire, être autonome et libre. En cela, être à la tête d'une entreprise est très gratifiant. Et je me sens beaucoup plus alignée avec mes valeurs, c'est important: on ne doit plus suivre quelque chose qui vient du haut, on a un impact. D.C. Un des paradoxes de la crise du covid, c'est qu'il a provoqué une augmentation du nombre de créations d'entreprises alors que l'on craignait l'inverse. Certaines personnes y ont été contraintes parce qu'elles étaient au chômage de longue durée, mais c'est assez marginal. Je pense surtout que pas mal de gens se sont remis en question, ils se sont lancé des défis qu'il n'auraient pas osé vouloir relever auparavant. La croissance du nombre d'entreprises créées par les femmes est en outre plus importante que celles créées par des hommes. Par ailleurs, il y a eu moins de faillites qu'avant la crise, notamment parce qu'il y a eu beaucoup de soutien, même si je suis un peu plus inquiet pour 2022... M.B. Cela montre que la machine est en marche, il faut continuer à la soutenir.