"Notre ambition ? Faire en sorte que la transition énergétique soit une réalité pour tous les Bruxellois, pour un coût aussi peu élevé que possible. " Marie-Pierre Fauconnier dirige Sibelga, le gestionnaire des réseaux d'électricité, de gaz et d'éclairage public des 19 communes de Bruxelles, depuis un an. Avec un millier de collaborateurs et 313 millions d'euros de chiffre d'affaires, Sibelga est le petit frère du flamand Fluvius, mais les atouts de l'un et de l'autre, et les défis auxquels ils sont confrontés, ne sont pas les mêmes.
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"Notre ambition ? Faire en sorte que la transition énergétique soit une réalité pour tous les Bruxellois, pour un coût aussi peu élevé que possible. " Marie-Pierre Fauconnier dirige Sibelga, le gestionnaire des réseaux d'électricité, de gaz et d'éclairage public des 19 communes de Bruxelles, depuis un an. Avec un millier de collaborateurs et 313 millions d'euros de chiffre d'affaires, Sibelga est le petit frère du flamand Fluvius, mais les atouts de l'un et de l'autre, et les défis auxquels ils sont confrontés, ne sont pas les mêmes. L'arrivée de Marie-Pierre Fauconnier chez Sibelga n'est pas passée inaperçue. Jusqu'à fin octobre 2018, cette multidiplômée présidait la Commission de régulation de l'électricité et du gaz (Creg). En principe, elle aurait dû laisser s'écouler un an entre les deux fonctions, mais la loi qui le dit date de l'époque où la Creg était encore responsable des tarifs des gestionnaires, une compétence devenue régionale en 2014. Lors de notre entretien, Marie-Pierre Fauconnier s'exprime avec passion sur ce qui est pour elle un nouveau défi. Elle est pourtant loin de faire ses premiers pas dans le secteur de l'énergie. Bruxelloise étiquetée PS depuis qu'elle a travaillé pour l'Institut Emile Vandervelde, le centre d'études du parti socialiste, et pour le cabinet de Laurette Onkelinx à l'époque où celle-ci était ministre et vice-Première ministre, elle est également passée chez Deloitte & Touche, chez le gestionnaire du réseau de transport d'électricité à haute tension Elia, chez le régulateur bruxellois pour les marchés du gaz et de l'électricité Brugel, au SPF Energie, puis à la Creg. Chez Sibelga, elle vient de consacrer un an à développer, en concertation avec le comité de direction et le conseil d'administration, une vision stratégique. Une première analyse Swot (forces, faiblesses, opportunités, menaces) a été réalisée auprès de 400 collaborateurs, tandis qu'entreprises du réseau, fournisseurs, sphère politique et administration bruxelloises, ainsi qu'un échantillon représentatif de la population de la capitale, ont également été consultés. " Leur principal souhait est que nous les aidions à produire de l'énergie renouvelable, à améliorer leur efficacité énergétique et à rendre leur mobilité plus durable ", conclut-elle. TRENDS-TENDANCES. Quels objectifs vous êtes-vous fixés ? MARIE-PIERRE FAUCONNIER. Fixer des objectifs incombe au monde politique : à l'Europe, à la Belgique et, après les négociations sur la répartition des charges entre Régions, à Bruxelles. Le plan Energie-Climat récemment adopté par le gouvernement bruxellois fixe les objectifs ; nous veillons à leur réalisation, sans perdre de vue le coeur de nos activités. C'est grâce à nos connaissances dans le secteur de l'électricité et du gaz que nous pouvons prendre de nouvelles initiatives. Elles coûteront de l'argent, mais ne rien faire coûterait plus cher encore. Il est essentiel d'expliquer la transition énergétique, de façon à la démystifier. Nous allons tous être contraints de changer nos comportements, mais Sibelga va en outre devoir mettre en place des solutions concrètes et fiables, qui préserveront le niveau de confort des utilisateurs. Par exemple, nous avons initié, en compagnie de deux écoles, des projets pilotes d'autoconsommation collective. Ces établissements sont équipés de panneaux solaires, dont le voisinage peut utiliser la production en dehors des heures scolaires. Les utilisateurs communiquent entre eux, ce qui crée une cohésion sociale, tout en stimulant la consommation locale et en encourageant l'utilisation des énergies renouvelables. Les habitants du quartier reçoivent désormais deux factures : une de leur fournisseur habituel et une à tarif réduit. On recense 118 quartiers à Bruxelles. Ils formeront, d'ici à 2050, des communautés énergétiques reliées entre elles. Bruxelles est pourtant un marché difficile, caractérisé par son nombre élevé de ménages en défaut de paiement. C'est exact. La Fondation Roi Baudouin estime que près de 20% des Bruxellois sont en situation de précarité énergétique. C'est pourquoi nous avons développé une application consacrée à la consommation. Combien de ménages ne tombent-ils pas des nues en recevant leur décompte annuel ? Il faut les informer plus rapidement, pour leur permettre d'améliorer, avec la collaboration du CPAS éventuellement, leur efficacité énergétique. Nous sommes nous-mêmes fournisseur social de 0,5% de la population, dont 10%, estimons-nous, connaissent une précarité énergétique réelle, et 10% limitent leur consommation pour des raisons financières. Les gens qui se tournent vers ce service sont généralement déjà passés un peu partout et endettés auprès de plusieurs fournisseurs. S'adresser à nous plus rapidement leur permettrait d'améliorer leur situation personnelle, mais aussi le fonctionnement du marché bruxellois. Les gestionnaires de réseau de distribution sont souvent accusés d'être l'une des causes du prix élevé de la facture d'électricité. Il nous faut en permanence veiller à conserver des tarifs abordables. Notre proposition pour la période 2020-2024 part de l'hypothèse que nos coûts augmenteront, mais nettement plus lentement que l'indice. Pour maîtriser nos dépenses, nous améliorons la gestion de nos actifs. Par le passé, la maintenance revêtait un caractère presque historique : arrivé à tel âge, un câble devait être remplacé, on ne se posait pas de questions. L'intelligence artificielle et les algorithmes relatifs au climat, au sol et au type d'infrastructure nous permettent désormais de mieux cibler la maintenance : nous ne remplaçons plus que là où c'est nécessaire pour éviter les incidents. Les gestionnaires de réseaux de distribution comptent pour 30% environ de la facture d'électricité, mais la moitié de leurs dépenses procèdent de leurs obligations de service public, comme l'éclairage public et la gestion des clients protégés. Par ailleurs, les gens ne nous connaissent pas : il y a des milliers de kilomètres de conduites de gaz et d'électricité à Bruxelles. Si elle ne s'en rend pas compte, la population ne pourra pas apprécier le service à sa juste valeur. Il est important de prouver notre valeur ajoutée, en l'aidant à améliorer son efficacité énergétique et sa mobilité, à exploiter l'énergie solaire, etc. Vous êtes chez Sibelga depuis un an maintenant. Quels changements y avez-vous d'ores et déjà apportés ? Je crois avoir apporté un certain contexte. Sibelga est une très belle entreprise, qui cumule les connaissances. Mais le monde change. Nous ne sommes pas en crise, mais nous avons un rythme à suivre - évoluer, sans pour autant révolutionner. Nous devons soutenir non seulement nos clients mais aussi nos collaborateurs. Prenez le cas de l'éclairage public : l'atténuer entre minuit et 4 heures du matin permet d'économiser un tiers de la consommation d'énergie. Mais nous pourrions de surcroît utiliser la même infrastructure pour procéder à des mesures du bruit et de la qualité de l'air, pour relayer les infos-trafic ou servir d'antennes GSM. La gestion dynamique de nos actifs nous permet également de récolter de nombreuses données que nous pouvons mettre à profit pour accentuer la flexibilité. L'offre accrue d'énergies renouvelables nous oblige à disposer de réseaux intelligents pour pouvoir équilibrer le réseau ( offre et demande d'électricité doivent toujours être en équilibre, sans quoi il existe un risque de court-circuit, Ndlr) au niveau local. Tout cela exige aussi que le personnel s'adapte. Par le passé, chacun suivait plus ou moins les évolutions technologiques mais aujourd'hui, la mise à niveau est systématique. D'autant qu'il nous faut absolument travailler en partenariats : l'évolution technologique est si rapide qu'il est impossible de tout savoir ; il faut donc se mettre en quête de collaborations gagnant-gagnant avec d'autres opérateurs de réseaux, mais aussi avec des start-up et des entreprises d'autres secteurs. Sibelga n'est-il pas trop petit ? Ne devrait-il pas, à terme, chercher à s'intégrer dans le flamand Fluvius ou les wallons Ores ou Resa ? Chaque marché est spécifique. Bruxelles est une ville, dont la population, nombreuse, n'est pas épargnée par la pauvreté. Les Bruxellois seraient probablement peu enclins à quitter le réseau. Simultanément, nos quartiers ont le gabarit et la composition idéales pour créer des communautés énergétiques. Notre petite taille est une faiblesse, mais elle a l'avantage de la dimension humaine : nous avons des contacts quotidiens avec nos actionnaires et nos clients. Nous sommes également très agiles et réactifs. Bruxelles étant la capitale de l'Europe, la Commission suit de très près ce qui s'y passe : nous avons le devoir d'exceller. Ceci dit, nous n'avons pas l'ambition de nous lancer dans l'installation de réseaux d'eau, d'égouts et de télécommunications, comme le fait Fluvius. Mais je suis convaincue qu'il nous faut chercher davantage de synergies et parler d'une seule voix à l'Europe. On ne compte plus les fonds européens destinés à aider entreprises et pouvoirs publics à négocier la transition énergétique. Nous pourrions, avec et pour d'autres administrations, les exploiter mieux encore que ce qui a été fait jusqu'à présent. En disant cela, je pense aux communautés énergétiques à l'échelon des quartiers, mais aussi, aux bâtiments. A Saint-Gilles, quatre bâtiments sur cinq ont été construits avant 1970. Ils sont parfois très beaux, mais ils ne sont ni passifs, ni à faible consommation. Des programmes destinés à aider les autorités communales existent également. Pour une commune seule, la transition énergétique représente une charge administrative colossale mais si plusieurs d'entre elles peuvent unir leurs efforts, ce sera faisable. Vous avez parlé de réseaux intelligents. Qu'est-ce qu'ils signifieront pour le Bruxellois moyen ? Nous voyons dans les réseaux intelligents un instrument de développement des quartiers énergétiques quasi autonomes du futur. Ces quartiers utiliseront les énergies renouvelables, les batteries, voire le biogaz et l'hydrogène. Les bâtiments devront être à 100% passifs et, d'ici à 2050, la mobilité électrique servira en partie de solution de stockage intersaisonnier. Cela ne suffira toutefois pas à faire face à la hausse de la demande hivernale : il faudra sans doute faire intervenir l'éolien marin, par exemple. Les réseaux intelligents permettront de gérer tout cela. Un certain nombre de questions fondamentales doivent en outre être abordées : je parle du respect de la vie privée et de la sensibilité électromagnétique. En tant qu'intervenant neutre, nous garantissons la confidentialité des données de nos clients, que nous ne commercialisons en aucun cas. Nous voulons par ailleurs accorder aux personnes très sensibles aux champs électromagnétiques toute l'attention qu'elles méritent. Les répercussions des compteurs et des réseaux intelligents sont minimes, bien moindres que celles des lignes à haute tension ou des GSM, par exemple, mais nous comptons faire preuve d'une vigilance réelle à ce sujet. Enfin, il nous faut démontrer les avantages à nos clients les plus pauvres également : nous n'allons pas déployer des compteurs intelligents pour le plaisir, mais pour en retirer quelque chose. La plupart des entreprises en sont déjà équipées. La percée de la voiture électrique est en partie entravée par l'absence de bornes de rechargement. Bruxelles compte 17 bornes publiques à peine, un nombre qui grimpera à 100 à la fin de l'an prochain. Cela reste peu. Nous voulons donner le ton dans ce domaine-là aussi. En plus de rendre notre propre flotte plus durable, nous comptons créer une centrale d'achats qui, à partir de 2021, sera en mesure d'en faire de même avec les flottes communales, grâce à l'emploi de voitures électriques et de camions au gaz naturel comprimé. Nous aimerions également pouvoir installer des bornes de rechargement, mais si nous pouvions exploiter à cet effet les poteaux d'éclairage, cela coûterait moins cher. Or le cadre juridique ne le permet pas encore. Nous sommes prêts à en faire plus, mais nous attendons le feu vert du législateur. Vous êtes une femme qui enchaînez les fonctions les plus hautes au sein du secteur de l'énergie. Etes-vous aujourd'hui perçue différemment qu'à vos débuts ? Lorsque je travaillais au SPF Economie, j'étais la seule femme sur neuf directeurs généraux. Mais le secteur se féminise. Notre conseil d'administration a presque atteint la parité ( 13 de ses membres sur 28 sont des femmes, Ndlr). Cedi dit, je ne nie pas qu'il reste du chemin à faire. Au bureau, nous visons un rapport un tiers-deux tiers. Vous avez travaillé toute votre vie dans le secteur de l'énergie. N'avez-vous jamais eu envie de faire autre chose ? C'est un secteur très complet, fait de composantes géopolitique, sociale, écologique, économique et technique. La différence avec mes fonctions précédentes est que je travaille aujourd'hui sur des solutions concrètes. Cela me passionne. Ne vous méprenez pas : j'ai adoré la Creg, où l'on relevait chaque jour des défis extraordinaires, mais sans avoir de contacts directs avec le terrain. Ici, les dossiers sont sociétaux : ils parlent tarifs, centrales nucléaires, énergies renouvelables, réglementation, etc. A la Creg, nous avions plutôt un rôle de gendarme. Mais avant de faire appliquer la législation, il faut instaurer une phase de dialogue avec les intervenants : quand je suis arrivée, ce dialogue n'existait quasiment pas. Chacune de mes fonctions a eu ses facettes captivantes. Je suis entrée dans l'administration à un moment crucial, quand tout le monde a commencé à s'intéresser à la question de la garantie d'approvisionnement. J'ai commencé le 1er janvier 2006 et le 4, la première crise gazière entre la Russie et l'Ukraine éclatait. Nous avons été inondés de questions sur la géopolitique, l'approvisionnement européen et les retombées économiques de cette crise. Quels sont selon vous les grands défis auxquels est confronté le secteur de l'énergie ? Il va lui falloir oeuvrer en faveur de la transition énergétique, au travers de solutions fiables qui ne remettront pas en cause le confort de l'utilisateur, et assurer l'approvisionnement à des prix accessibles. C'est fondamental. Il y a 15 ans, l'accent était résolument mis sur l'approvisionnement, et la soutenabilité devait surtout être abordable ; aujourd'hui, tout tourne autour du problème du changement climatique. A l'instar de la transition énergétique, qui ne peut laisser personne sur la touche, la lutte contre le changement climatique doit être une préoccupation de tous, pour tous. La volonté politique de prendre ces problèmes à bras-le-corps ne fait-elle pas défaut ? L'Europe a balayé le premier plan Energie-Climat belge, en partie parce qu'il se contentait d'être la somme des plans régionaux. Il faut absolument une concertation. Seul, on ne peut rien. Cela vaut pour Sibelga, et plus encore pour la transition climatique et énergétique. Pour relever les défis de manière cohérente, il faut une véritable détermination, la volonté de travailler ensemble. Pour ma part, j'attends beaucoup de la nouvelle Commission européenne et de son projet de Green Deal. L'Europe est parfois trop modeste : je voudrais que nous soyons fiers de ce qu'elle fait et de ses objectifs climatiques.