" J'espère que vous enregistrez parce que je parle vite et que vous risquez de passer un sale moment si vous ne faites que noter. " Cette introduction téléphonique est à l'image du pionnier français du Web et serial entrepreneur qu'est Marc Simoncini : dynamique, passionné, plein d'humour et qui n'a pas sa langue en poche.
...

" J'espère que vous enregistrez parce que je parle vite et que vous risquez de passer un sale moment si vous ne faites que noter. " Cette introduction téléphonique est à l'image du pionnier français du Web et serial entrepreneur qu'est Marc Simoncini : dynamique, passionné, plein d'humour et qui n'a pas sa langue en poche. Connu pour avoir cocréé Meetic, l'un des sites de rencontres les plus populaires de l'histoire, l'homme affiche un nombre très important de réalisations passées et de projets actuels. En plus d'avoir fondé iFrance, un hébergeur web revendu pas loin de 200 millions à Vivendi, et Meetic, introduit en Bourse en 2005 et repris en 2011 par son concurrent américain, Marc Simoncini s'est lancé dans un tas d'activités différentes. Accrochez-vous : il a repris les dameuses pour pistes de ski Aztec, s'est employé à démocratiser le marché de l'optique avec Sensee, a cofondé l'Ecole européenne des métiers de l'Internet avec ses amis Xavier Niel et Jacques-Antoine Granjon, lancé son propre fonds d'investissement Jaina Capital, conçu les vélos Heroïn, fondé les firmes de production cinéma Reborn et Super8 et investi dans des dizaines de start-up. Au printemps 2018, il a écrit et sorti son autobiographie Une vie choisie... TRENDS-TENDANCES. Pourquoi l'entrepreneur et investisseur que vous êtes a-t-il décidé d'écrire son autobiographie ? MARC SIMONCINI. Ce n'était pas destiné à être une biographie. Un éditeur m'a demandé de raconter l'histoire de Meetic. Mais en ajoutant ce que j'ai fait avant et après, c'est devenue une bio. C'est vrai que tous les patrons n'écrivent pas une biographie... mais tous les patrons n'ont pas non plus créé une société connue par 99% des Français. Meetic n'est pas seulement une société, c'est un phénomène de société. Cela va au-delà d'une simple entreprise : on a changé la manière de se rencontrer et dont on fait des bébés. L'histoire intéressait beaucoup de monde. C'est tout cela que j'ai voulu raconter. Je l'ai fait parce que j'en ai eu la demande, certes, mais surtout parce qu'aujourd'hui, mon travail consiste à aider les jeunes à se lancer. Et je me suis dit qu'il fallait témoigner et raconter l'histoire. Mais la vraie histoire ! Pas le succès officiel, le storytelling de l'entreprise. J'ai voulu raconter le chemin personnel pour arriver à Meetic et à quel point cela peut être compliqué. Vous avez un jour dit qu'avant d'être le "serial entrepreneur" que l'on décrit, vous avez surtout été un "serial échoueur".Quelle valeur accordez-vous à l'échec ? L'échec est extrêmement important parce que peu d'entrepreneurs sont arrivés à faire quelque chose sans avoir échoué préalablement un bon nombre de fois. L'échec, c'est ce qui vous forme, ce qui vous apprend. Ce qui vous endurcit. Sauf pour certains petits génies qui créent leur première boîte et qui arrivent à obtenir un énorme succès, il faut passer par l'échec, le subir. La vérité derrière les belles histoires d'iFrance, de Meetic, etc., ce sont toutes les difficultés, les échecs, les combats et les déceptions. C'est ça le vrai parcours d'un entrepreneur. Et puis, un échec, en réalité, ce n'est pas un échec mais une leçon... à condition que l'on recommence. Pour être un entrepreneur, il faut surtout une qualité : la résilience. Elle est commune à tous les entrepreneurs. Pour réussir, il faut pouvoir se relever et repartir. Quels sont les échecs dont vous tirez les meilleures leçons ? Avant Meetic, j'ai vécu des petits échecs, notamment parce que je n'avais pas assez d'ambition et que je n'ai pas osé emprunter auprès des banques. J'ai développé ma première entreprise en étant un peu " paysan ", c'est-à-dire que j'attendais chaque fois d'avoir assez de cash pour acheter de nouveaux serveurs. Mes concurrents, eux, allaient voir une banque, empruntaient 20 millions et avaient 20 serveurs d'un coup. Donc ils allaient 20 fois plus vite que moi ( rire). Je me suis trompé en étant trop lent. Je n'étais peut-être pas assez courageux, ambitieux ou inconscient pour emprunter une grosse somme. Il y a deux types d'entrepreneurs : ceux qui vont lever 30 millions d'un coup et vont aller très vite en espérant que la fusée décolle. Et ceux qui vont mettre 10 ans à fabriquer la fusée sans s'endetter. Ce sont deux visions différentes et je ne sais pas qui a raison... Vous évoquez un manque d'ambition. Pour vous, ceux qui prennent moins de risques vont forcément moins loin ? Il n'y a pas de règle. Entreprendre, c'est une industrie de prototypes : on ne fait jamais deux fois la même chose. Chaque jour, vous devez créer quelque chose qui n'a pas existé auparavant. Vous ne pouvez pas vous appuyer sur des écoles ou des manières de faire. Il existe plein de manières de faire. Il faut choisir la bonne. Vous disiez qu'avant Meetic, vous avez vécu des " petits échecs ". Quels sont les gros ? Un échec que je n'évoque pas dans le livre a été de me lancer dans un métier totalement nouveau - et industriel - sans mesurer la complexité d'apprendre un nouveau métier et de faire de l'industrie aujourd'hui en France. Vous faites allusion à votre entreprise de dameuses pour pistes de ski ? Oui, tout à fait. Je voulais relancer une entreprise française de dameuses pour ouvrir le marché. Mais le projet s'est soldé par un gros échec parce qu'on a mis beaucoup d'argent, de moyens et d'énergie et parce qu'on a beaucoup rêvé. On croyait qu'on allait réussir à imposer des machines françaises dans les stations françaises mais on a vite appris que le patriotisme s'arrêtait au niveau du portefeuille. C'est toutefois un échec très formateur car après les machines de 10 tonnes, je lance maintenant un vélo de 12 kilos ( viason entreprise Heroin, Ndlr)... et ce sont les mêmes leçons. L'échec vécu dans l'industrie lourde me sert aujourd'hui à ne pas refaire les mêmes erreurs dans l'industrie légère. Au final, vous y avez passé cinq ans et cela vous a coûté 7 millions. Quelle leçon en tirez-vous, à part le manque d'attrait pour le " made in France " ? C'est compliqué. Mais en résumé, c'est un duopole qui tient le marché des dameuses. Il n'y a que deux fabricants sur le marché. Et les duopoles sont très durs à casser. Si vous faites un meilleur produit moins cher, ils vont baisser leurs prix tous les deux pour vous tuer. Il n'y a pas de manière économique de faire tomber un duopole. La seule manière est juridique, mais ce sont des procédures qui prennent des années et sont très aléatoires. Donc, la première erreur a été de croire que l'on pouvait casser un duopole en étant meilleur et moins cher. La deuxième a été de penser que les clients allaient favoriser des produits français au même prix que des produits étrangers. Or, les clients achètent le produit le moins cher, point. Peu importe d'où il vient. On ne peut pas compter sur le patriotisme des clients pour créer une marque. Enfin, la troisième erreur a été de penser qu'il serait possible de trouver de quoi financer un projet dans l'industrie. J'ai dû financer l'entreprise moi-même jusqu'à ce que les produits fonctionnent, soient commercialisés et compétitifs. Jamais une banque n'a voulu prêter d'argent pour ce projet ! Malgré votre nom et le succès de Meetic ? On cherchait 4 à 5 millions et on a fini par trouver une banque belge qui nous prêtait l'argent si je bloquais 40 millions chez elle. Ce que je n'ai pas fait... Mais je peux quand même la remercier parce qu'elle m'a répondu alors que les autres banques ne m'ont même pas répondu. Elle au moins me proposait une solution ( sourire). Pour vos dameuses, vous ne vous êtes pas lancé dans des procédures judiciaires pour casser le duopole. Par contre, vous avez adopté cette technique dans le cas de Sensee, votre entreprise de lunettes. Là, j'ai pris le problème autrement. J'ai non seulement proposé des produits meilleurs et moins chers, mais en plus, j'ai contribué à changer juridiquement le marché. Je n'ai pas fait la même erreur qu'avec les dameuses. Personne ne s'était jamais risqué à se lancer de cette façon sur le marché de l'optique parce que c'était très ambitieux. Les puissances en face étaient énormes. Il fallait faire voter des lois et cela nous a pris six ou sept ans. Cela a été un énorme combat juridique, réglementaire et de gros efforts de lobbying. Il faut en avoir la capacité, l'envie et le courage. Personne ne l'avait fait parce que ceux qui connaissent le marché de l'optique... sont dans l'optique et n'ont pas envie que cela change. Il fallait évidemment que ce soit quelqu'un d'extérieur qui décide de s'y attaquer. Tous les gens du secteur demandaient pourquoi je voulais " tuer la poule aux oeufs d'or ". Moi, je l'ai fait parce que je ne mangeais pas ces oeufs ! C'était un gros combat mais on l'a gagné. Même si Sensee n'est pas le plus gros acteur, on a changé le marché de l'optique en France, pour toujours. En ça, c'est un succès ! Est-ce que Sensee en profitera ? On verra. Mais mon combat de baisser le prix de l'optique en France est gagné Comment décririez-vous la méthode Simoncini pour réussir ? J'ai beaucoup essayé. Simplement. J'ai un peu réussi. Il faut y aller, savoir se relever d'un échec, repartir sur un nouveau projet avec enthousiasme et trouver de nouvelles personnes. A la fin, j'ai tellement souvent joué au Lotto que j'ai gagné quelques fois. Mais si je n'avais joué qu'une seule fois, comme beaucoup de monde, je n'aurais rien gagné. Vous osez la comparaison entre entrepreneuriat et Lotto. Vous risquez de faire grincer des dents. Quelle est la place du hasard et de la chance ? J'ai eu beaucoup de grands moments de chance mais je crois que la chance est également répartie entre tous les gens. La différence, c'est d'oser ou non se lancer. C'est comme si vous êtes au bord d'un quai et que, de temps en temps, un train passe. Et dans ce train, une seule porte ouverte va vous permettre de monter pour vous amener plus loin. Soit vous restez sur le quai et vous ne sautez jamais. Soit vous sautez mais vous n'arrivez pas à entrer par la porte ouverte et vous retombez sur le quai. Et dans ce cas, vous vous dites " tant pis ", ou alors vous ressautez, encore et encore. Jusqu'à ce qu'un jour vous tombiez dans le wagon avec la porte ouverte. Moi, j'ai juste sauté plus souvent que la moyenne. Après, on me dit que j'ai eu de la chance et que je suis monté dans un train... Mais j'ai eu plus d'échecs que de succès dans ma vie. Quelle est, au final, votre motivation d'entrepreneur ? Il y a une cause derrière. Quelque chose qui est au-delà du business. Quand je me suis lancé dans les lunettes pas chères, c'est parce que mon beau-père ne pouvait pas s'acheter des lunettes et que je trouvais indécent de lui faire payer des verres à 600 euros. Cela m'a révolté. Ce n'était pas possible. Quand je fais du vélo un nouveau projet, c'est parce qu'il y a trop de voitures dans les villes, trop de pollution, trop de bruit. Il faut changer ça. Pour le coup, votre vélo Heroin (dans son modèle H1) coûte quand même plus de 14.000 euros... On ne peut pas dire que vous démocratisez le marché. Vous parlez du vélo de course, c'est vrai. Mais on développe une stratégie à la Devialet, c'est-à-dire qu'on a créé le meilleur vélo du monde et que maintenant, on va le décliner pour monsieur Tout-le-Monde. Mais il ne sera pas aussi cher. L'idée, c'est qu'avant de produire des voitures pour la ville, il faut avoir gagné des Grands Prix de Formule 1. Cela revient à changer la manière dont les gens se déplacent. Pour la plupart de vos projets, vous dites qu'il vous a fallu 10 ans pour réussir. Vous ne croyez pas au succès rapide des (futures) licornes ? En réalité, 10 ans, ce n'est pas très long. Mais il faut bien 10 ans pour créer un cycle d'entreprise. Meetic, c'était 10 ans, iFrance, 10 ans, Sensee, cela fera 10 ans, et il me faudra le même temps pour les vélos Heroin. Les start-up ultra-rapides, je n'y crois pas vraiment, sauf exception. On verra celles qui vaudront vraiment de l'argent à la fin et se feront racheter. Je pense qu'il y a des licornes qui vont perdre leur corne. Après, à voir si cela fait un joli cheval ou... un âne. En réalité, on ne connaît la valeur de ce que l'on crée qu'au moment où l'on vend. Avant, c'est du vent. Un jour, Barry Diller ( ancien CEO de Paramount Pictures et de Fox Inc, Ndlr) m'a dit : " tu connaîtras la valeur de ce que tu as créé le jour où tu auras le chèque en main ; avant, c'est du vent ". L'objectif pour un entrepreneur, c'est forcément l'exit ? Bien sûr que non. Il y en a pour qui ça l'est, mais je pense que ceux-là se plantent. Moi, j'ai toujours créé les choses pour défendre une cause et pas uniquement pour le business. Malheureusement l'étalon, pour juger le succès d'une start-up, c'est l'argent qu'elle gagne ou qu'elle vaut. C'est triste à dire mais c'est comme ça. Mais cela va changer... Ah bon ? Comment ? Par la prise de conscience. C'est très simple : je dis à tous les jeunes qui sortent de mon école ( l'Ecole européenne des métiers de l'Internet qu'il a cofondée, Ndlr) de ne pas aller travailler dans des entreprises qui défoncent le social ou l'environnement. Ils sont formés, ils ne doivent pas bosser pour des mecs qui fabriquent des produits pourris, fabriqués en Chine dans de mauvaises conditions. Ils doivent assumer leur responsabilité sociale. Les mentalités sont en train de changer. Cela m'étonnerait que beaucoup de gamins aillent travailler chez Monsanto dans les années qui viennent. Il y a une prise de conscience. Quand je finançais des jeunes qui créent des boîtes pour changer le monde, quelque part, je jouais mon rôle social. Jaina Capital, le fonds que j'ai créé, a investi mon argent et a défendu mes valeurs. Pour en revenir à la vente de start-up, vous avez déjà déclaré que quand vous créez une start-up, vous avez toujours en tête une idée de l'acheteur à qui vous pourriez la revendre. C'est bien que vous pensez à la revente en les créant... Pour certains, la start-up est le projet de leur vie et, toute leur vie, ils travailleront pour cette start-up. Ce n'est pas mon cas parce que je suis plus vieux et parce que je n'aime pas m'occuper d'un projet pendant de plus de 10 ans. Donc, quand je monte un business, je me demande toujours qui cela pourra intéresser pour continuer l'aventure. Cela a marché pour Meetic. Du coup, j'en ai fait une généralité. Et quand j'ai proposé Ouicar à la SNCF, je me doutais que ce serait un acteur du transport qui allait la reprendre. Mais ce n'est pas parce que je l'imagine que je vais y arriver. C'est un pari que je fais... et pas forcément un conseil que je donne. Après la vente de l'hébergeur iFrance à Vivendi pour 192 millions d'euros, vous dites que vous avez tout perdu. Comment est-ce possible ? J'avais essentiellement été payé en actions Vivendi et en cash. Avec le cash, j'ai payé des impôts et avec les actions, j'ai emprunté de l'argent pour vivre. J'ai donné mes actions en gage et j'ai emprunté le montant de mes actions. Sauf qu'un jour, les actions qui valaient 90 euros quand je les ai eues n'en valaient plus que 9. Donc, je me suis retrouvé en négatif alors que j'avais un contrat qui me garantissait que si les actions chutaient, j'étais couvert. Mais je ne l'ai pas signé, ce qui était, en soi, une énorme connerie. Je pourrais vous dire aujourd'hui que si je devais le refaire, je signerais tout de suite ce contrat. Mais en réalité, je ne peux pas m'arrêter à ce raisonnement parce que le fait d'avoir tout perdu a eu comme conséquence que je n'avais pas d'autre choix que Meetic devienne énorme, afin de pouvoir rembourser mes dettes. Quelque part, cette situation m'a donné l'énergie et la force de travailler bien plus sur Meetic. Finalement, la plus belle chance que j'ai eue, c'est d'avoir tout perdu. J'aurais fait une énorme erreur en ne perdant pas tout. Quel regard portez-vous sur le Web d'aujourd'hui ? Les valorisations des start-up sont plus ou moins les mêmes sauf qu'elles sont aujourd'hui basées sur des éléments concrets. Du business est associé à la valeur des start-up, alors qu'à l'époque, c'était essentiellement du rêve. Mais la dynamique et le nombre de start-up sont équivalents. Par contre, le digital est devenu très compliqué pour un entrepreneur. On parle des nouvelles applications, des fintechs, des assurtechs, de la blockchain... C'est formidable et il y a des tas de choses à concrétiser. Mais il y a aussi des secteurs totalement sinistrés, comme l'e-commerce. Dans les années 2000, c'était un business formidable : on achetait des stocks, on les revendait sur le Web, on gagnait de l'argent. Aujourd'hui, l'e-commerce est devenu particulièrement compliqué : les Gafa sont passés par là, la pub est trustée par trois ou quatre sites et Amazon est devenu énorme. Le Web mute doucement et des secteurs entiers sont menacés. Je dis toujours que quand on lance ou qu'on finance une start-up, il faut éviter d'être en concurrence avec Facebook ou Amazon... mais cela devient de plus en plus difficile. Par exemple, je travaille actuellement sur le vélo électrique. Je me disais que ni Google, ni Facebook, ni Amazon ne travaillaient dessus. Par contre, il semblerait que Tesla va le faire ( rire). Désormais, pour se lancer, il faut passer en dessous des radars, c'est-à-dire cibler un marché trop petit pour eux. L'intelligence artificielle, c'est forcément un sujet qui intéresse le pionnier du Web que vous êtes... Cela me passionne. J'ai d'ailleurs investi dans Nabla, une start-up créé par des anciens de l'intelligence artificielle chez Facebook. L'intelligence artificielle est un enjeu important, mais la principale préoccupation n'est pas de savoir si, dans 100 ans, elle aura remplacé le salarié. Parce que dans 100 ans, il n'y aura plus de salariés. La planète ne nous emmènera peut-être pas jusque-là.