Sur la couverture de son nouveau roman, une silhouette noire porte le numéro 9 en référence à ce groupe de neuf hackeurs qui se sont unis pour combattre un dictateur. Noa est la nouvelle intrigue de Marc Levy et aussi le troisième tome de cette fameuse série 9 lancée en 2020 avec C'est arrivé la nuit, prolongée l'année dernière avec Le Crépuscule des fauves.
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Sur la couverture de son nouveau roman, une silhouette noire porte le numéro 9 en référence à ce groupe de neuf hackeurs qui se sont unis pour combattre un dictateur. Noa est la nouvelle intrigue de Marc Levy et aussi le troisième tome de cette fameuse série 9 lancée en 2020 avec C'est arrivé la nuit, prolongée l'année dernière avec Le Crépuscule des fauves. Naviguant tout autour du globe entre fiction et réalité, ce roman d'aventures et d'espionnage est surtout un cri d'alerte contre la restriction des libertés individuelles et les menaces totalitaires qui pèsent sur nos démocraties. A la demande de Trends-Tendances, Philippe Lallemand, CEO d'Ethias, s'est plongé dans la lecture du nouveau livre de Marc Levy qui flirte avec la cybercriminalité, un risque qui ne cesse de grandir dans les compagnies d'assurance. Et c'est à la table de L'Ecailler du Palais Royal à Bruxelles que les deux hommes se sont retrouvés... PHILIPPE LALLEMAND. Je vois que vous portez un t-shirt logoté 9 en référence à votre livre... MARC LEVY. Oui, c'est un cadeau de mon éditeur. P.L. Vu le succès que vous avez, je suppose qu'il doit être un homme heureux... M.L. C'est une femme! P.L. Ah, tant mieux! Votre succès est impressionnant. Vraiment impressionnant... M.L. (Un peu gêné) Ecoutez, oui, ça va... P.L. Vous vivez toujours à Londres? M.L. Non, j'habite New York depuis 13 ans... P.L. (Surpris) Ah bon? J'étais persuadé que vous viviez encore à Londres. M.L. Non. Cela a été longtemps le cas, de 2000 à 2009... P.L. Et aujourd'hui, sans indiscrétion, vous vivez dans quel coin de New York? M.L. Dans le West Village. P.L. Ah, c'est très sympa! New York est une superbe ville. Mon épouse et moi avons passé notre voyage de noces là-bas. M.L. Et vous, vous êtes Bruxellois? P.L. Non, je suis Liégeois. C'est une ville qui se trouve à 100 km d'ici, vers l'est. TRENDS-TENDANCES. Monsieur Lallemand, qu'avez-vous pensé du dernier roman de Marc Lévy? P.L. Je connais tous ses livres, mais j'avoue que celui-ci, Noa, est le premier que j'ai lu, suite à votre proposition. Je vous le dis en toute transparence. Quand je dis que je connais tous vos livres, c'est parce que ma belle-fille, qui est avocate, les a tous achetés. Elle est fan. Donc, je vous demanderai une dédicace pour elle, tout à l'heure, si vous voulez bien (sourire). M.L. Avec plaisir. P.L. Personnellement, il m'est impossible de m'endormir sans une heure de lecture chaque soir. J'ai trouvé votre livre passionnant. Je l'ai lu en deux soirées. C'est une histoire qui est bien ficelée et j'ai envie de dire qu'elle est très morale. La notion de justice devrait animer davantage de personnes aujourd'hui pour dénoncer un certain nombre de choses... M.L. Merci infiniment. P.L. Ce que j'ai beaucoup aimé dans votre livre, c'est la liberté de ton. Au tout début, vous écrivez d'ailleurs: "Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé... Oh, et puis merde." (rires). Votre roman est d'une actualité profonde. Quel autre écrivain oserait affronter des procès en diffamation de la part de personnages qui ne sont pas anecdotiques et dont les capacités de réactions sont nombreuses? Donc, ça, j'ai vraiment beaucoup aimé parce que, dans le langage des hommes d'affaires, on n'ose pas encore s'exprimer de cette façon-là. Il y a une forme de pudeur ou de réserve pour éviter les conséquences collatérales. Cela dit, plus je vieillis, plus je m'aperçois que j'ose franchir certaines limites que mes prédécesseurs n'auraient même jamais imaginé oser franchir. M.L. Contrairement à ce qu'on peut imaginer, le travail du romancier ne consiste pas à dénoncer, mais plutôt à incarner. Vous pouvez dire à un étudiant de 14 ans que pendant la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu 60 millions de morts et qu'on a été persécutés. Il vous écoutera et il sera peut-être attristé, mais il ne percutera pas. En revanche, si vous lui faites lire Le Journal d'Anne Franck, il devient Anne Franck. La souffrance d'Anne Franck devient sa souffrance et là, vous faites de lui un résistant parce qu'il a pris possession de la douleur de l'autre. C'est une appropriation et c'est ça, finalement, qui va provoquer une réaction. Tout à coup, l'histoire lui appartient, elle le pénètre et elle le touche, alors que c'est l'histoire de quelqu'un d'autre. C'est ça, le travail du romancier. P.L. Il y a aussi la crédibilité de celui qui exprime l'information. Paradoxalement, la crédibilité d'un romancier à succès est peut-être plus forte aujourd'hui que la crédibilité de quelqu'un dont c'est le métier, comme les journalistes. Quand on lit votre livre, on sait que c'est un roman, mais plus on avance, plus on se rend compte que c'est une histoire qui ressemble à quelque chose qui s'est réellement passé... M.L. La décrédibilisation du propos du journaliste n'est pas le fruit du hasard. C'est le fruit d'une volonté et de moyens considérables mis en oeuvre pour décrédibiliser l'information. Alors, c'est un raisonnement très orwellien, mais qui a été compris par les propagandistes très tôt dans l'histoire du 20e siècle. Les propagandistes n'ont jamais eu de cesse que de chercher les moyens pour que la propagande supplante l'information. Vous connaissez sans doute cette phrase d'Orwell qui dit que celui qui réécrit le passé détient les clés du présent et du futur. C'est ce qu'ont fait toutes les dictatures. Les dictatures commencent par brûler les livres, puis elles enferment les journalistes. P.L. J'ai noté cette phrase dans votre livre: "Le 20e siècle est l'histoire de la victoire progressive de la démocratie sur les idéologies fascistes, communistes et nationalistes. Le 21e siècle est l'histoire inverse." M.L. La perpétuation de la dictature repose sur l'ignorance et donc sur la désinformation. Il y a beaucoup de progrès à faire et je suis intimement convaincu que les démocraties doivent énormément réfléchir à leurs programmes d'enseignement. Il y a des choses très importantes qu'on n'apprend pas à l'école aujourd'hui et qui vont devenir des enjeux de demain, notamment sur la façon de s'informer. Je pense qu'il faudrait impérativement inscrire au programme des écoles l'éducation aux médias. Comment s'informer? Comment vérifier une information? Comment se faire sa propre opinion? Et comment ne pas tomber dans le piège de la désinformation? C'est vraiment important de mettre cela au programme des écoles car l'avenir de nos démocraties en dépend. Les forces du mal progressent quand les forces du bien restent immobiles... Vous n'êtes pas très optimistes sur l'avenir de notre société?M.L. Je suis très optimiste! P.L. Moi aussi, je suis très optimiste. Du moins, je veux l'être parce que je pense que ça ne suffit plus de dénoncer. C'est bien, c'est nécessaire, mais ça ne suffit plus. Il faut apporter quelque chose en plus et quand, modestement, on a un "droit de parole" un peu écouté, soit parce qu'on est quelqu'un d'hyper-connu ou que l'on a momentanément un peu d'autorité dans un business, il faut s'en servir. Je vous l'ai dit tout à l'heure: j'ose de plus en plus. Personnellement, je prends comme point d'appui mes deux petits-fils. L'un a trois ans, l'autre à huit mois. A partir du moment où j'ai conscience de ma finitude, je m'efforce de plus en plus à penser à ce que sera le futur de mes deux petits-fils dans les décisions que je dois prendre. Et là, vous devez être optimiste parce que vous devez avoir l'ambition de laisser derrière vous quelque chose qui soit vivable. M.L. S'indigner, c'est très différent de résister. Alors, c'est une première étape, mais il faut transformer cette indignation en résistance et en forces qui construisent quelque chose. Ce qui est très positif, c'est qu'il y a une prise de conscience chez des entrepreneurs qui se disent qu'ils ont un rôle à jouer sans y être contraints. On voit apparaître des entreprises responsables parce que, à un moment donné, ce sont des dirigeants et des dirigeantes qui, en tant que citoyens, se disent qu'ils ont ce rôle à jouer parce qu'ils ont aussi des enfants et des petits-enfants. C'est une révolution extrêmement positive qui ne repose pas uniquement sur l'indignation mais sur la prise de conscience. Donc, pour répondre à votre question, je suis très optimiste et il y a d'ailleurs eu une réaction assez remarquable, dont on ne parle pas assez, du monde de l'entreprise au moment où Poutine a envahi l'Ukraine: le nombre d'entreprises qui se sont retirées de Russie, alors que cela leur coûte une fortune. Ça, cela me rend optimiste. Marc Levy, vous incarnez aujourd'hui une marque qui se vend, vous faites tourner une entreprise: êtes-vous devenu un homme d'affaires "malgré vous"?M.L. Pas du tout! Mais alors là, absolument pas! P.L. Mais c'est une vraie activité quand même... M.L. Oui, mais je la vis beaucoup plus comme un artisan menuisier ou un artisan horloger. J'ai l'impression de travailler seul, dans mon atelier. Mais avec des objectifs de vente, tout de même... M.L. Quand vous êtes chanteur et que vous montez sur scène avec 60.000 spectateurs devant vous, avec des spots, des enceintes qui font trois mètres de haut, un orchestre et une série de techniciens, là, je pense que vous avez conscience de la machinerie que vous représentez. Moi, mon métier, c'est d'être tout seul dans mon bureau. Mais il y a les séances de dédicaces où vous rencontrez vos lecteurs... M.L. Vous savez, dans une grosse séance de dédicaces, il y a 300 personnes et la rencontre dure quatre heures parce que les gens vous parlent. L'écriture, c'est l'anti-star- système. Vous n'arrivez jamais dans une salle où les gens crient votre nom! On ne vous reconnaît pas dans la rue ou alors très peu... P.L. Vous êtes en promo, là? Ou vous repartez déjà aux Etats-Unis? M.L. Non, là, je retourne à Paris pour une tournée promo d'une dizaine de jours. Je change de ville chaque jour. C'est épuisant mais, en même temps, c'est un privilège de pouvoir le faire. Vous vous amusez un peu quand même?M.L. Je n'amuse pas parce que je suis assez pudique. Je n'aime pas m'exposer. Au bout de trois ou quatre jours de promo, je ne supporte plus le son de ma voix. Donc, ce n'est pas dans ma nature. Mais encore une fois, je suis très conscient du privilège que j'ai de pouvoir le faire. P.L. Comment écrivez-vous? Chez vous, peinard, dans votre bureau, avec un ordinateur? Ou bien à la campagne avec un stylo? M.L. Non, j'ai mon bureau chez moi, à New York. En période d'écriture, j'écris entre 12 et 15 heures par jour... P.L. C'est impressionnant... M.L. Pendant quatre à cinq mois. P.L. Très impressionnant! M.L. Il y a bien sûr un travail de documentation préalable... P.L. On le sent dans votre nouveau roman. Une partie de notre travail chez Ethias, aujourd'hui, est consacré à la protection de tout ce qui est cyber. Et justement, dans votre livre, rien que sur cette facette-là, on sent que vous vous êtes beaucoup documenté. M.L. Oui, c'est un gros travail. P.L. Aujourd'hui, la cybersécurité représente le principal risque... Justement, comment faites-vous, chez Ethias, pour lutter contre cette cybercriminalité?P.L. On fait ce qu'on peut! Comme je l'ai dit dernièrement, le risque zéro n'existe plus. D'ailleurs, quand on lit votre livre, on comprend que les possibilités de pénétrer les systèmes les plus multiples et variés existent, qu'ils soient grands, moyens ou petits. Dans notre groupe, on fait l'objet d'une soixantaine d'attaques tous les jours. C'est la réalité. Ce n'est pas de la science-fiction. Là, au moment où l'on se parle, il y a peut-être un logiciel espion de type Pegasus qui est installé sur nos smartphones et qui note toutes nos conversations et répertorie nos déplacements en ville. Bon, il y a plus de chances que ce soit pour vous que pour moi (sourire). M.L. Vous savez, si j'étais législateur, j'interdirais l'utilisation du mot "cookie" dans le monde numérique et j'imposerais de le remplacer par les mots logiciel espion. Parce que c'est ça, en fait! Je ne vois pas pourquoi on oblige l'industrie agroalimentaire à indiquer, à l'arrière de ses paquets de bouffe, tout ce qu'il y a à l'intérieur alors qu'on autorise les Gafa à appeler un poison avec le nom d'un gâteau. C'est quand même un paradoxe! Et je prends cet exemple pour vous dire qu'il y a aujourd'hui une extraordinaire ignorance des gouvernants par rapport aux problématiques du 21e siècle qui sont numériques. P.L. La plupart des gouvernants ne sont pas issus de cette nouvelle génération... M.L. Exactement! Et c'est un vrai problème. P.L. Je voulais vous poser une dernière question: comment peut-on écrire en prenant du plaisir? Je vous la pose parce que moi, très modestement, quand il m'est arrivé d'écrire, et pas seulement des discours pour les autres, j'ai su davantage le faire quand j'avais une forme de "souffrance". Si je me sens bien, je n'éprouve pas le besoin d'écrire. M.L. On a tous des souffrances personnelles. Après, c'est la question de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. L'état de latence prolongé engendre de toute façon une réflexion qui conduit à la souffrance. Si vous prenez un mois de vacances, c'est très bien. Mais si vous prenez six mois de vacances, à un moment donné, vous réfléchissez trop et ça nourrit une série d'angoisses existentielles. Donc, l'écriture, c'est un formidable remède à ça. P.L. Mais cela vous fait plaisir quand vous la pratiquez au quotidien? M.L. La vraie question à laquelle je n'ai jamais trouvé de réponse et que m'a posée un jour un journaliste est celle-ci: est-ce que vous aimez mieux écrire ou avoir écrit? P.L. Moi, c'est avoir écrit. M.L. En réalité, je crois que c'est le cas pour tout le monde, mais comme dans toute discipline, il y a un rapport avec son outil et avec son métier qui est un peu sadomasochiste, je le reconnais. Parce que le travail engendre une certaine souffrance, physique, morale, mais il y a ce... (Il s'arrête) Vous savez, l'alpiniste qui escalade une montagne, il ressent aussi une souffrance physique énorme, mais il y a cette idée d'arriver au sommet. Donc, c'est toujours pareil: c'est quand l'envie est plus importante que la peur. P.L. Merci à vous. C'était une belle rencontre. Pour moi, en tout cas... M.L. Pour moi aussi. (Il saisit sonlivre) Comment s'appelle votre belle-fille?