L'Omniprocesseur de Janicki industries, machine d'une valeur de deux millions de dollars financée par la Fondation Bill et Melinda Gates, transforme les déchets humains en eau et en électricité. Un projet pilote a été mis en oeuvre à Dakar, au Sénégal. Ses initiateurs espèrent que dans les villes pauvres, les habitants enverront dès lors leurs eaux usées dans des stations d'épuration pour leur traitement plutôt que de s'en débarrasser dans la rue.
...

L'Omniprocesseur de Janicki industries, machine d'une valeur de deux millions de dollars financée par la Fondation Bill et Melinda Gates, transforme les déchets humains en eau et en électricité. Un projet pilote a été mis en oeuvre à Dakar, au Sénégal. Ses initiateurs espèrent que dans les villes pauvres, les habitants enverront dès lors leurs eaux usées dans des stations d'épuration pour leur traitement plutôt que de s'en débarrasser dans la rue. Ce projet est un parfait exemple de l'approche philanthropique de la Fondation Gates. Bill Gates a tendance à appliquer des principes commerciaux à ses activités de bienfaisance, notamment en favorisant des solutions innovantes et souvent technologiques qui permettent d'obtenir des résultats quantifiables. Les apports et les résultats du processus peuvent ainsi être mesurés. Le premier prototype, qui est arrivé au Sénégal en 2015, n'était pas conçu pour traiter des eaux usées remplies de sable et de cailloux, comme c'est le cas à Dakar. Ses matériaux de fabrication ont été rapidement attaqués par la corrosion en raison de l'air marin de la ville. Ces petits défauts ont été corrigés avec l'"OP 2.0", qui vient d'arriver à Dakar cette année. Pour sa fondation, Bill Gates prône une démarche philanthropique axée sur les données. Mais son ex-femme, qui se fait désormais appeler Melinda French Gates, semble avoir tempéré cette propension inébranlable pour l'efficacité, arguant que des méthodes reposant sur des chiffres ne pouvaient pas toujours résoudre à elles seules les causes complexes de la pauvreté. Cette différence de point de vue a suscité par la suite quelques interrogations sur les conséquences du divorce du couple, annoncé cette année, sur le plus puissant organisme de bienfaisance au monde. En effet, l'influence de la fondation est immense. Sa dotation de 50 milliards de dollars provient de dons de Bill Gates, cofondateur de Microsoft, de Melinda French Gates et de Warren Buffett, investisseur milliardaire et ami. En 2019, elle a distribué 4,1 milliards de dollars, ce qui représente plus de 11 fois ce que la deuxième plus grande fondation américaine privée pour le développement a donné, selon l'OCDE. A l'échelle des Etats, elle se place comme le 12e plus grand fournisseur d'aide internationale, entre l'Italie et la Suisse ( voir infographie). La Fondation Gates est le deuxième plus grand donateur de l'Organisation mondiale de la santé, devancée uniquement par le gouvernement américain. C'est un membre fondateur de Gavi, un partenariat public-privé qui organise des programmes de vaccination dans les pays pauvres. Elle a engagé plus de 1,8 milliard de dollars dans la lutte contre le Covid-19. Ce n'est pas la première fondation à adopter une approche digne d'une entreprise pour des dons de bienfaisance. En 1889, Andrew Carnegie, un magnat de l'acier, écrivait dans l'article The Gospel of Wealth : "L'un des plus grands freins à l'amélioration de notre race est la bienfaisance inconsidérée". Il déconseillait aux gens de donner leur argent sans vérifier comment il était dépensé. Avec d'autres industriels, comme Henry Ford et John D. Rockefeller, il créa de grandes fondations avec de grands conseils pour donner leur argent, surtout en fin de vie. Ces dernières décennies, le centre de gravité de la bienfaisance américaine s'est déplacé de la côte est vers la côte ouest. En effet, les riches fondateurs de technologie partagent leur richesse tant qu'ils sont jeunes et s'intéressent à la manière dont elle est dépensée. Nombreux sont ceux qui s'inspirent de la Fondation Gates pour choisir les causes à soutenir et la manière d'y parvenir, explique Nick Tedesco, un ancien employé de Bill Gates qui dirige maintenant le National Centre for Family Philanthropy à Washington, DC. "L'influence de la Fondation Gates est hors normes", dit-il. Créée en 2000, la fondation emploie 1.750 personnes, principalement à Seattle. Bill Gates, qui a démissionné de ses fonctions quotidiennes chez Microsoft en 2008, s'investit corps et âme dans son fonctionnement. Avec Melinda French Gates, il choisit des causes qui, selon eux, peuvent faire la différence, qu'il s'agisse d'améliorer l'éducation en Amérique ou d'éradiquer des maladies comme la polio et le paludisme. Ils engagent des chercheurs, d'anciens conseillers en gestion et des bureaucrates pour distribuer des subventions, également appelées "investissements". Le retour sur subvention est mesuré avec précision. Ainsi, un projet sur le paludisme sera jugé sur la base des moustiquaires distribuées ; un autre sur l'éducation suivra les taux de présence ou encore les résultats aux examens. Les initiatives infructueuses sont abandonnées. Tous les riches bienfaiteurs ne procèdent pas de cette manière. Certains donnent tout simplement d'importantes sommes d'argent à des oeuvres qu'ils apprécient, tout en leur laissant le loisir de les dépenser à leur meilleure convenance. MacKenzie Scott, l'ex-femme de Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, a annoncé avoir versé des dons de plus de 8 milliards de dollars depuis juillet 2020 dans une démarche qu'elle dénomme " seeding by ceding" (semer en cédant). Elle a engagé Bridgespan Group, un cabinet conseil, pour l'aider à choisir ses bénéficiaires. Ses dons sont versés sans comptes à rendre ni exigences de rapports sur les progrès réalisés. La Fondation Gates préconise quant à elle des solutions technologiques axées sur les données pour répondre à des problèmes précis. La première action caritative de Bill Gates a consisté à acheter des ordinateurs pour des bibliothèques dans des quartiers pauvres d'Amérique et à les connecter à internet. Dans le domaine de la santé, son travail est initialement orienté sur des solutions technologiques, comme les vaccins, pour lutter contre des maladies particulièrement infectieuses. Toutefois, dans d'autres domaines, cette approche extrêmement efficace et orientée sur les résultats ne suffit pas. S'il est aisé de compter le nombre de vaccins, chiffrer le degré de liberté d'une femme est une tout autre histoire. Selon Patrick Methvin, qui travaille sur l'éducation en Amérique pour le compte de la Fondation Gates, Bill et Melinda s'attendaient à ce que la santé mondiale soit la partie la plus difficile de leur portefeuille. Ils se sont rendu compte que les projets éducatifs étaient bien plus compliqués, notamment parce que l'évaluation des connaissances des enfants, et ce qu'ils sont supposés apprendre, est loin d'être une sinécure. "Fondamentalement, l'éducation est une entreprise basée sur des valeurs sociales", ajoute Patrick Methvin. Selon Adam Moe Fejerskov, auteur de l'ouvrage The Gates Foundation's Rise to Power: "La quantification consiste à réduire le désordre du monde en formules et en nombres". Mais les problèmes les plus délicats ne peuvent être uniquement résolus par la technologie et les chiffres. Quand le premier Omniprocesseur est arrivé à Dakar, près d'un tiers des 3 millions d'habitants que compte la ville ne vivaient pas dans des habitations reliées aux égouts. La connaissance publique de l'hygiène est limitée. Peu après l'apparition de la machine, des rumeurs selon lesquelles l'eau extraite des eaux usées était ajoutée à l'eau potable de la ville ont provoqué un tollé. Speak Up Africa, un groupe de politique et de défense financé par les Gates, a dû lancer une campagne d'informations publiques. L'objectif de l'évaluation des projets est d'éviter que les fonds ne financent des initiatives vouées à l'échec. La fondation affirme que cela ne se fait pas du jour au lendemain et que les programmes font l'objet d'un abandon progressif. Mais cette méthode par essais et erreurs peut s'avérer problématique. Au départ, la fondation a soutenu le mouvement des petites écoles en Amérique qui affirmaient que les élèves apprenaient mieux par petits groupes, car ils recevaient une attention plus individualisée. Mais il s'est avéré difficile de mener des activités et des programmes extrascolaires pour des élèves qui avaient besoin d'aide en anglais ou des nécessités spécifiques avec un corps étudiant plus restreint. Avec moins d'enseignants, les petites écoles ont été contraintes de réduire leurs programmes scolaires. La fondation a respecté ses subventions existantes, mais elle a acheminé de nouveaux financements dans d'autres réformes pédagogiques. Les écoles ont donc dû faire face à des problèmes de trésorerie et les enfants ont souffert de bouleversements inutiles. "Nous avons échoué", écrivait Bill Gates en 2009. Pour les bénéficiaires, le niveau de surveillance et d'évaluation représente une différence significative entre la Fondation Gates et d'autres donateurs. Les responsables du programme supervisent leur travail. Cela peut être utile. Chez Speak Up Africa, qui s'est vu octroyer quelque 33 millions de dollars dans le cadre de diverses subventions depuis 2015, l'équipe affirme que ses réunions virtuelles mensuelles avec le personnel Gates à Seattle lui donnent la possibilité de discuter de nouvelles idées et de rencontrer des spécialistes internationaux. Mais la charge administrative peut s'avérer accablante pour de petits groupes peu habitués à travailler avec une fondation internationale aussi exigeante. Askaan Santé, une organisation sans but lucratif basée à Dakar oeuvrant dans le domaine de la santé publique et employant 13 personnes, a reçu un financement de 900.000 dollars après que sa fondatrice, Fatou Fall Ndoye, a rencontré un membre du personnel Gates lors d'une conférence. La fondation l'a aidée à élaborer sa proposition. Mais sa candidature a pris huit mois. "C'est un long processus", confirme Fatou Fall Ndoye.