Pour des milliers d'investisseurs, le samedi 30 avril sera un jour à marquer d'une pierre blanche, comme le premier pas de l'homme sur la Lune, le 21 juillet 1969. Pour la première fois, ce jour-là, l'assemblée de Berkshire Hathaway, la société mythique de Warren Buffett sera retransmise sur le Web
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Pour des milliers d'investisseurs, le samedi 30 avril sera un jour à marquer d'une pierre blanche, comme le premier pas de l'homme sur la Lune, le 21 juillet 1969. Pour la première fois, ce jour-là, l'assemblée de Berkshire Hathaway, la société mythique de Warren Buffett sera retransmise sur le Web Pendant des heures, le milliardaire de 86 ans, dont la fortune est estimée à 70 milliards de dollars, et son vieux complice Charlie Munger, répondront aux questions des actionnaires, commenteront la marche des affaires de leur société et celle du monde. Et quelques jours après les terribles attentats dont Bruxelles a été victime, replongeons-nous dans la dernière lettre que le milliardaire américain avait envoyée, voici quelques semaines, aux actionnaires de sa société, Berkshire Hathaway. Cette 1e livraison est, comme toujours, un savant dosage de pédagogie, de raisonnements financiers, de remarques de bon sens et de traits d'humour ravageurs (on aime beaucoup celui-ci : " Chaque Napoléon rencontre un jour son Watergate "). Mais cette édition était aussi empreinte d'un avertissement prémonitoire, qui sonne gravement après les attentats qui nous ont frappés : oui, il nous faut vivre avec une forte probabilité d'attentats terroristes de plus en plus meurtriers. Ce n'est pas la première fois que le génial milliardaire évoque ce risque qui le hante. Voici 10 ans déjà, dans un entretien diffusé sur CNN, il expliquait sa crainte : " Vous savez, il y a des milliers d'années, l'humanité était confrontée à des fous, à des fanatiques religieux, à des mégalomanes, mais le pire que ces personnages pouvaient faire était de jeter une pierre contre ceux à qui ils voulaient du mal. Aujourd'hui, depuis 1945, la possibilité de faire le mal ou de blesser ses contemporains a crû de manière exponentielle ". " Ce danger clairement présent est une menace contre laquelle nous n'avons pas prise ", avoue Warren Buffett dans sa dernière lettre publiée voici un mois. L'homme d'affaires pointe même le risque suprême, celui d'une attaque nucléaire, chimique, biologique ou du cyber-terrorisme. Alors oui, concède le milliardaire, on peut se dire que " la probabilité d'une destruction massive de ce type est très faible à l'échelle d'une année. Voilà 70 ans que les Etats-Unis ont lâché la première bombe atomique et nous avons néanmoins échappé jusqu'à présent à la catastrophe. Mais " ce qui est une faible probabilité sur une courte période s'approche de la certitude sur une longue ", poursuit-il, rappelant au passage les règles des probabilités : s'il n'y a qu'une chance sur 30 qu'un événement se passe sur une année donnée, la probabilité qu'il se passe au moins une fois sur un siècle bondit à 96,6 %. Le risque d'une grande attaque terroriste n'est donc pas à prendre à la légère. " Il y aura toujours des personnes, des organisations ou peut-être même des pays qui voudront nous infliger le maximum de dégâts ", ajoute le célèbre investisseur, qui souligne qu'au cours de sa vie, il a vu les moyens de destruction progresser de manière exponentielle. " L'innovation a aussi son côté obscur. " Après une telle attaque, personne ne pourra dire de quoi aura l'air le " jour d'après ", poursuit-il, en rappelant ces mots prononcés par Einstein, en 1949 : " Je ne sais pas avec quelles armes la troisième guerre mondiale sera menée. Mais la quatrième se fera avec des bâtons et des pierres ". Que faire devant un si grand danger ? Certainement pas se croiser les bras. " Il importe de surveiller nos frontières, d'essayer d'infiltrer à la source les personnes susceptibles d'avoir de mauvaises intentions à l'égard de notre pays. Il importe également qu'aucun nouveau pays ne puisse se doter de l'arme nucléaire ", avançait déjà Warren Buffett en 2005. C'est d'ailleurs la même politique qu'il recommande, quelques années plus tard, à l'égard des défis climatiques. Bien qu'il ne soit pas convaincu du réchauffement de la planète, Warren Buffett est convaincu que le risque existe et s'inscrit contre les climato-sceptiques. C'est le même raisonnement que le " pari de Pascal ", poursuit le patron de Berkshire. Le philosophe disait que s'il existait la plus petite possibilité que Dieu existe, il serait rationnel de se comporter comme s'il existait, car on pourrait alors en retirer une récompense infinie. " De même, s'il n'existe que 1 % de chance que la planète s'engage dans la voie d'un désastre majeur et que retarder toute action peut mener à un point de non-retour, ne pas agir aujourd'hui est une folie. C'est la loi de Noé, conclut Warren Buffett : si une arche est essentielle pour la survie, commencez à la construire aujourd'hui, peu importe que le ciel soit dégagé. " Toutefois, Warren Buffett souligne aussi le fait que l'innovation a un côté magique. Souvent, nous avons tendance à l'ignorer car nous ne faisons pas de lien entre la richesse et la productivité et l'innovation. Pourtant, nous devrions, avance Warren Buffett, qui rappelle que les Etats-Unis n'ont jamais créé autant de richesse. Le PIB par tête aux Etats-Unis avoisine les 56.000 dollars (en termes réels, donc corrigé de l'inflation). " C'est six fois ce qu'il représentait en 1930, année de ma naissance. Un bond qui dépasse de loin ce que mes parents pouvaient imaginer dans leurs rêves les plus fous ", explique le milliardaire. Même inégalement partagée, la richesse créée en moins d'un siècle est phénoménale. " Toutes les personnes de la classe moyenne aisée qui habitent mon quartier bénéficient d'un standard de vie qui est supérieur à celui qu'affichait John D. Rockefeller quand je suis né. " La cause de cette performance n'est pas que les gens sont plus intelligents ou sont moins paresseux. " Non. Simplement, ils travaillent de manière beaucoup plus efficace et produisent donc beaucoup plus. " Cette richesse provient en effet des gains, formidables, de productivité engrangés au cours des décennies. Le patron de Berkshire Hathaway cite l'exemple de l'agriculture. En 1900, 40 % des 28 millions de travailleurs américains étaient employés dans l'agriculture qui, pour la culture du maïs, affichait une productivité de 30 boisseaux par acre cultivé (un boisseau vaut 25,4 kg, un acre environ 4.000 m2). Aujourd'hui, seuls 2 % de la population active américaine (qui compte 158 millions de travailleurs) sont employés dans l'agriculture, qui produit 150 boisseaux de maïs par acre cultivé. La productivité a deux effets : elle dope les rendements, mais elle réduit aussi le nombre de personnes employées, ce qui libère de la force de travail pour d'autres activités. Et c'est ce qui explique que nous consommons dans notre vie de plus en plus de produits et de services " non agricoles ". Certes, les gains de productivité ont des effets divers, tempère Warren Buffett : " Le premier est qu'ils ont, ces dernières années, surtout profité aux riches ". Mais, continue-t-il, même les perdants du système profitent du progrès technique et voient leur niveau de vie s'améliorer. Le second impact, ce sont les grands bouleversements qui sont causés par ce processus d'innovation et de destruction créatrice. Certains perdent leur argent, d'autres leur emploi. " Nous ne devons pas verser de larmes sur les capitalistes ", estime le célèbre investisseur, qui assure qu'ils doivent assumer les risques pris. Plus fâcheuses en revanche sont les pertes d'emplois. C'est surtout dramatique pour les travailleurs d'un certain âge, dont la qualification ne répond plus aux besoins du marché. La réponse à ce problème est " dans la mise en place de filets de sécurité destinés à procurer une vie décente à ceux qui veulent travailler mais dont les talents particuliers sont jugés de peu de valeurs en raison des forces de marché. " Warren Buffett plaide ainsi pour le renforcement des crédits d'impôts aux familles modestes avec enfants. Certains diront aussi que ces gains de productivité appartiennent au passé et que la croissance de l'économie américaine ne dépasse pas 2 %. Les ouvrages se multiplient en effet pour nous avertir de notre entrée dans une " stagnation séculaire ". Warren Buffett balaie cette crainte. Raisonnons à partir de ces chiffres que l'on dit si désespérants, répond-il. La population des Etats-Unis croît de 0,8 % par an. Ces 2 % de croissance globale se traduisent donc par une croissance de 1,2 % par habitant. Cela signifie qu'en une génération (25 ans), le gain de PIB par tête sera de 34,4 %, soit 19.000 dollars par habitant, ou 76.000 dollars pour un couple avec deux enfants. " Les enfants qui naissent aujourd'hui sont la génération la plus chanceuse de l'histoire ", souligne Warren Buffett : " depuis 240 ans cela a été une terrible erreur de parier contre l'Amérique, et ce n'est pas près de changer ". La part du gâteau continuera en effet d'augmenter et l'innovation de surgir là où on l'attend le moins. Plusieurs ouvrages récents (dont The Smartest Places on Earth, un portrait rédigé par l'économiste Antoine van Agtmael et le journaliste Fred Bakker) montrent par exemple que l'innovation peut surgir des anciennes friches industrielles. C'est ce que l'on constate dans certaines régions des Etats-Unis parce qu'elles abritent encore du personnel qualifié bon marché, des terrains disponibles, des infrastructures qui peuvent servir, et des universités qui supportent la recherche... Alors que les attentats de Bruxelles nous montrent les deux faces d'une humanité schizophrène, dont une partie travaille au progrès, l'autre à la destruction, la leçon portée par la lettre de Warren Buffett est double. Il faut garder les yeux ouverts. Mais avoir foi dans le progrès. Il n'y a pas de fatalité.