"On n'a qu'une seule chance de faire la différence, répond Jean-Jacques Delmée à la question de savoir pourquoi un directeur de société de plastiques a été propulsé à la tête d'Eneco. Nous sommes la plus verte des grandes entreprises d'énergie et la plus grande des sociétés 100% vertes. En acceptant ce poste, j'ai 100.000 fois plus d'impact que quand je fais du vélo ou je trie mes déchets. "
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"On n'a qu'une seule chance de faire la différence, répond Jean-Jacques Delmée à la question de savoir pourquoi un directeur de société de plastiques a été propulsé à la tête d'Eneco. Nous sommes la plus verte des grandes entreprises d'énergie et la plus grande des sociétés 100% vertes. En acceptant ce poste, j'ai 100.000 fois plus d'impact que quand je fais du vélo ou je trie mes déchets. " Pour le Néerlandais qui habite Anvers depuis quelques années, la durabilité n'est pas un vain mot. Il a développé pour le spécialiste du revêtement et du conditionnement Mondi-Belcoat la plus durable de la centaine d'usines du groupe. " Au risque de passer pour un idéaliste, j'entends offrir un futur décent à ma fille de 20 mois. Citoyens, entreprises et gouvernement, nous devons tous oeuvrer en ce sens. " Eneco est une entreprise en pleine transition. En juillet 2018, elle a racheté son concurrent et grand frère Eni Gas & Power. Avec une part de marché de 12%, elle elle a désormais conquis la place de troisième acteur du secteur en Belgique. Mais de chasseur, elle est très rapidement devenue aussi une proie : les villes et communes néerlandaises ont planifié la vente de la société mère pour 4,1 milliards d'euros à un consortium japonais constitué de Mitsubishi (80%) et Chubu (20%). Vente qui s'est officiellement conclue ce mardi 24 mars... TRENDS-TENDANCES. Suivez-vous des cours de japonais ? JEAN-JACQUES DELMÉE. Pas encore... Mais Mitsubishi n'est pas une inconnue. Comme nous, l'entreprise japonaise possède 25% du parc éolien offshore Norther ( le reste appartient à l'entreprise wallonne d'énergie éolienne Elicio, Ndlr). Elle a voulu racheter notre part parce qu'elle souscrit entièrement à notre stratégie. Notre croissance devrait donc se poursuivre. Vous pourrez donc beaucoup investir ? Cela ne dépendra pas que de nous. L'énergie est une des priorités, en Europe surtout. Mais les politiques devraient y attacher plus d'importance. La Belgique doit opérer un changement à 180°. Nous sommes aujourd'hui à la croisée des chemins. Les émissions doivent cesser le plus vite possible. Nous devons tout faire en ce sens. Nous aidons nos clients à mieux gérer leur énergie. Encore faut-il que les autorités proposent les bonnes alternatives aux citoyens et leur indiquent la voie à suivre. D'autant qu'investir dans l'" écologisation " aide notre économie à aller de l'avant. Mais à condition d'instaurer un cadre stable et une vision d'avenir. Le gouvernement doit assumer ses responsabilités. Le citoyen est trop souvent abandonné à son triste sort quand il s'agit de faire les bons choix. Entreprises, citoyens, autorités, nous devons tous travailler main dans la main. Qu'attendez-vous des autorités ? Qu'elles posent des choix clairs pour que nous puissions oeuvrer dans la même direction, tous ensemble. Eneco investit un milliard d'euros sur cinq ans. Le Green Deal européen est un projet de plus de 1.000 milliards d'euros. Pas question pour autant de pomper cet argent n'importe comment. Le politique doit indiquer la direction, à tout le secteur mais aussi aux citoyens et à la planète tout entière. Le temps presse. La Belgique doit adopter les objectifs européens et tout mettre en oeuvre pour les atteindre. Vous envisagez d'investir dans une centrale énergétique alimentée au gaz à Manage, sur le site où Nuon a essayé en 2009. Pourquoi réussiriez-vous là où Nuon a échoué ? Ce n'est pas le même projet. Nuon avait l'intention de construire une centrale de 450 MW, nous envisageons une capacité de 870 MW. Dans un système qui mise de plus en plus sur l'énergie renouvelable, une telle centrale aide à résorber les pics de consommation. La Belgique a besoin de telles centrales pour sortir du nucléaire. Quand la décision sera-t-elle prise ? Les demandes de licences seront bientôt déposées. Il s'agit d'un investissement de plusieurs centaines de millions d'euros. La construction des centrales au gaz est un projet sur 25-30 ans au moins. Nous espérons qu'elles seront opérationnelles en 2025. Elles devraient être alimentées au gaz " vert " d'ici à 2050. On ne va tout de même pas continuer avec les centrales nucléaires ! Le prolongement de l'exploitation de ces réacteurs est une façon pour le gouvernement d'éviter de faire des choix. Or, s'il doit les fermer, il y sera contraint. Le gouvernement doit définir un plan d'action dans lequel l'énergie nucléaire n'a pas sa place. Pour nous, la solution consiste à combiner énergie verte, gestion de la demande ( connexion et déconnexion des installations dans les entreprises et chez les particuliers, Ndlr) et technologies pour faire face aux pics de consommation. C'est-à-dire les centrales au gaz, l'hydrogène, le gaz vert et les batteries. Dans ce débat, il n'est pas tenu compte des déchets nucléaires, de véritables bombes à retardement pendant des milliers d'années. Sans parler du manque de fiabilité, avéré depuis quelques années. L'hiver où les centrales nucléaires sont tombées en rade, le consommateur a dû assumer un surcoût de 45 euros en moyenne... Jusqu'à présent, Eneco voulait offrir à ses clients une énergie verte, produite localement à 100%. La construction d'une centrale au gaz marquerait-elle un revirement ? Nous ne sommes pas du genre à faire des compromis. Seamade, le deuxième parc éolien offshore auquel nous participons ( en plus de Norther, ndlr), sera opérationnel fin 2020. Ce parc aura une capacité de 487 MW. De quoi approvisionner tous nos clients particuliers en énergie 100% verte, une promesse faite pour 2025. Quant à la nouvelle centrale au gaz de Manage, elle n'a rien à voir. J'ai fait de la voile ; par expérience, je sais qu'un voilier a parfois besoin de l'aide d'un moteur extérieur. C'est ainsi que nous voyons notre projet gaz. D'autres projets sont également à l'étude, comme le stockage d'énergie et le principe de batteries domestiques. Vous vous intéressiez aussi à la centrale du bulgare Energy Market à Vilvorde. Où en est ce projet ? Nous n'avons plus de contacts. Les négociations se poursuivent avec d'autres acteurs, d'après ce que j'ai compris. D'autres acquisitions en vue ? Nous voulons intensifier notre croissance en développant notre clientèle. Nous suivons de près les évolutions sur le marché. Si un dossier se présente, nous ne manquerons pas de l'examiner. Quid d'Elicio, la filiale d'énergie éolienne de l'intercommunale wallonne Nethys ? Le gouvernement wallon a suspendu la vente de l'entreprise au patron de Mithra, François Fornieri... Si l'offre revient sur le marché à un bon prix, nous y donnerons suite. Notre collaboration avec Elicio est positive. Nous attendons de voir. Vous avez hérité d'une entreprise qui a essuyé une perte de 20 millions d'euros en 2018. Comment comptez-vous redresser la situation ? Quand un petit acteur absorbe un gros, il ne faut en assumer les frais qu'une seule fois. Nous sommes sortis du rouge en 2019 pour nous afficher désormais en vert ( rires). Mon prédécesseur, Christophe Degrez, a fait du bon boulot. Je pense être meilleur que lui dans certains domaines mais je n'aurais pas pu faire ce qu'il a accompli : transformer une start-up en entreprise professionnelle. Notre but aujourd'hui est de devenir plus grand, plus vert, plus efficace. Vous qui venez d'un autre secteur, qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans le secteur énergétique ? Sa complexité et le manque de décisions univoques. Aux Pays-Bas, la concertation se veut plus large afin de définir une attitude commune et de la concrétiser au mieux. Les Pays-Bas proposent des mesures comme la limitation de la vitesse à 100 km/h sur autoroute. Si seulement la Belgique pouvait faire preuve de la même résolution, du même consensus... Ici, la politique énergétique est aux mains de quatre ministres qui changent d'un gouvernement à l'autre. Or, le climat n'est ni de gauche ni de droite. Il ne devrait en aucun cas devenir l'enjeu de prises de position politiciennes. Car la science est apolitique. La vision de l'avenir ne devrait donc pas diverger à ce point entre les différents partis. Nous sommes tous égaux devant le climat.