Les patrons des Big Tech ont de la chance. Contrairement à la grande majorité des humains, ils sont crus sur parole. Il suffit qu'ils décrivent l'avenir comme ils le sentent pour qu'on leur prête des dons de divination. Elevés au rang d'oracles, ils sont même parfois cités comme cautions scientifiques: "Selon une étude publiée par Google" ou "d'après Elon Musk" sont des phrases qui agissent comme des sésames... Il est vrai qu'une parole lestée de quelques milliards de dollars, ça a forcément plus de poids que celle, disons, d'un homme politique (que l'on ne croit jamais), d'un journaliste (que l'on suspecte toujours) ou même d'un CEO normal (à qui l'on demande au moins des preuves).
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Les patrons des Big Tech ont de la chance. Contrairement à la grande majorité des humains, ils sont crus sur parole. Il suffit qu'ils décrivent l'avenir comme ils le sentent pour qu'on leur prête des dons de divination. Elevés au rang d'oracles, ils sont même parfois cités comme cautions scientifiques: "Selon une étude publiée par Google" ou "d'après Elon Musk" sont des phrases qui agissent comme des sésames... Il est vrai qu'une parole lestée de quelques milliards de dollars, ça a forcément plus de poids que celle, disons, d'un homme politique (que l'on ne croit jamais), d'un journaliste (que l'on suspecte toujours) ou même d'un CEO normal (à qui l'on demande au moins des preuves).La parole des "tycoons" technologiques est d'ailleurs tellement magique que tout l'écosystème numérique la perçoit aussitôt comme une voie royale vers de nouveaux eldorados. Ainsi, il y a trois ans environ, le monde de la tech s'était converti à l'audio. Suivant les prévisions des gourous numériques, notre avenir allait être gouverné par les "enceintes intelligentes", alias Alexa ou Siri... Finalement, c'est peut-être cela leur vrai pouvoir: que l'on prenne leurs désirs pour notre réalité. Et de fait, leur langage finit par avoir une puissance performative (cette septième fonction du langage identifiée par l'écrivain Laurent Binet) et agir comme des prophéties autoréalisatrices (enfin presque car, pour l'audio, on attend toujours). Ainsi, il a suffi que Mark Zuckerberg parle récemment du métavers comme d'un horizon incontournable pour qu'aussitôt tout le milieu numérique assoiffé de nouveaux espaces lui emboîte le pas. Et ce, sans que personne ne se pose la question de savoir si nous, simples humains, serions prêts ou avions seulement envie de passer du temps dans le métavers fantasmé par le patron de Facebook. C'est justement cette question - ô combien iconoclaste! - que soulève l'essayiste Joel Stein dans un article sur la plateforme Medium: " The Metaverse Will Never Happen". Selon lui, le métavers n'aura pas lieu. Sa démonstration percutante s'appuie sur ce qui en fut la préfiguration: les films en 3D. Née au cinéma en 1953, la 3D créa la sensation dans les salles avec un film d'horreur, House of Wax, mais les spectateurs se lassèrent très vite des lunettes en carton mi-bleues, mi-rouges et les films en relief disparurent des écrans pendant 30 ans. Ils réapparurent brièvement en 1983 à l'occasion de la sortie des Dents de la mer en 3D pour sombrer à nouveau dans les abysses du désintérêt. Et ré-émerger une trentaine d'années plus tard avec Avatar.Le fait que le film de James Cameron soit le plus rentable de tous les temps a pu laisser penser que la 3D avait trouvé, grâce aux progrès techniques, son moment de vérité et que ce serait l'avenir du cinéma. Or, depuis 2009, la 3D stagne dans une sorte d'indifférence, comme un simple gadget. Et assez ironiquement, à rebours de cette inflation technologique, on eut même le droit en 2011 à un film muet et en noir et blanc ( The Artist de Michel Hazanavicius) couronné aux Oscars et au box-office. Il n'est donc pas écrit que nous ayons envie de la 3D non plus dans notre vie de tous les jours. Peut-être n'avons-nous pas tant besoin d'immersion que des impulsions de dopamine que nous procurent déjà nos smartphones... En cela, le monde augmenté selon Zuckerberg ne serait peut-être pour nous qu'un monde diminué. En tout cas, pour Joel Stein, le métavers apporte la solution à un problème que nous n'avons pas. Car peu importe le nombre exorbitant de bitcoins que nous dépenserons pour que notre avatar joue au poker et ait l'air d'un caïd ; il ne suscitera jamais autant de jalousie qu'un simple selfie posté depuis Venise.