"Une pénurie de farine, quelle pénurie de farine ?", s'étonne cette épicière d'un petit village du Brabant wallon. Dans plusieurs supermarchés belges, des mesures de "rationnement" par client ont été décidées il y a quelques jours suite à un risque de difficultés d'approvisionnement de farine provenant d'Ukraine. Mais, dans ce magasin de vrac, aucun des silos des différentes sortes de farines provenant d'agriculteurs de la région n'est pourtant vide et ils ne risquent pas de l'être de sitôt. Dans ce contexte tendu, la solution pourrait bien venir du circuit court, qui privilégie la production locale et le moins d'intermédiaires possibles entre l'agriculteur et le consommateur.
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"Une pénurie de farine, quelle pénurie de farine ?", s'étonne cette épicière d'un petit village du Brabant wallon. Dans plusieurs supermarchés belges, des mesures de "rationnement" par client ont été décidées il y a quelques jours suite à un risque de difficultés d'approvisionnement de farine provenant d'Ukraine. Mais, dans ce magasin de vrac, aucun des silos des différentes sortes de farines provenant d'agriculteurs de la région n'est pourtant vide et ils ne risquent pas de l'être de sitôt. Dans ce contexte tendu, la solution pourrait bien venir du circuit court, qui privilégie la production locale et le moins d'intermédiaires possibles entre l'agriculteur et le consommateur. Chez Flietermolen, une coopérative de farines locales et bios située près d'Enghien, aucune pénurie non plus en vue. "Nous n'avons pas de pénurie de farine et nous continuons à fournir normalement les boulangeries dans un rayon de 50 kilomètres autour de notre moulin où le grain est cultivé. Nous sommes assurés d'avoir des stocks jusqu'à la prochaine récolte. C'est rassurant pour nos boulangers alentour", explique à Trends Tendances Katrien Quisthoudt, une des responsables. Flietermolen ne compte pas, pour le moment, fournir en urgence les grandes surfaces qui seraient en manque de farine. " Si les supermarchés veulent travailler avec nous, ce serait sur base d'un engagement sur le long terme avec des prix justes pour le moulin et les agriculteurs. Et jusqu'à présent nous n'avons pas reçu de demandes de leur part dans ce sens", explique Katrien Quisthoudt. La coopérative vend également de petits sacs de farine à des particuliers, mais en moindre mesure. Si les prix sont fixes - "il n'y a aucune spéculation sur les céréales chez nous" assure Katrien Quisthoudt - la coopérative n'échappe pas à l'augmentation des prix due à la hausse de l'énergie, qui se répercute sur le prix du transport, même s'il est limité. L'indexation des salaires des employés pousse aussi les prix à la hausse, témoigne la responsable. Philippe Burny, spécialiste en économie rurale au CRA-W (Centre wallon de Recherches agronomiques, Gembloux) le confirme : les matières agricoles ne représentent aujourd'hui qu'une faible proportion du produit final. "Le prix du froment ne compte que pour 10% dans le prix du pain. Une hausse du prix des céréales aura un impact, mais minime. Pour faire du pain, cela coûte plus cher en énergie qu'en matières premières. L'indexation des salaires, la main-d'oeuvre augmente, ce qui se répercute aussi sur les prix."Les avantages de la disponibilité de cette farine locale produite au moulin sont cependant contrecarrés par le fait que les stocks ne sont pas énormes et que la plus grosse partie est déjà réservée aux professionnels, ne laissant que quelques kilos aux particuliers. À titre d'exemple, le moulin de Flietermolen a un tout autre rythme de production. La grande industrie fournit en une journée ce que la coopérative fournit pour une année. "Il n'y a pas assez de production"Philippe Burny abonde dans ce sens, le circuit-court ne peut pas compenser la pénurie en grands magasins, car cela reste très réduit en pourcentage. "Il n'y a pas assez de production. C'est toujours la grande distribution qui fait l'essentiel." Il ajoute : "La production de céréales en Belgique représente à peu près 50% de la consommation. On est très loin de l'auto approvisionnement. Nous importons énormément de céréales - notamment de France - pour l'alimentation humaine, mais aussi animale."Pour l'agroéconomiste, le circuit-court ne serait donc pas une alternative viable à la pénurie d'aliments, du moins, sur le court terme. "Il ne va pas aider, c'est une goutte d'eau dans l'océan. Éventuellement à plus long terme, mais cela relève plutôt de choix de société quant à l'orientation de la production agricole, aux changements d'habitudes alimentaires, au comportement d'achat du consommateur, aux règles d'environnement qui pousse à une réduction des productions animales." "C'est impossible d'avoir une pénurie de farine cette année en Belgique"Un avis que ne partage pas totalement Hugues Falys, le porte-parole de la FUGEA, la Fédération des Éleveurs et des Agriculteurs. Selon lui, la pénurie ne nous guette pas et le circuit-court est bien une solution pour favoriser l'autonomie alimentaire en Belgique en temps de crise, à conditions de changer la manière dont l'agriculture fonctionne. "Le blé est récolté une fois par an. Le blé consommé en Europe a été récolté au mois de septembre dernier, il y a donc du stock. C'est impossible d'avoir une pénurie de farine cette année en Belgique", assure-t-il. "Il y a bien des risques de pénurie qui proviennent des problèmes d'exportation en Ukraine, où les ports ont été détruits ou bloqués par les Russes. Mais ils touchent plutôt le Maghreb et le Moyen-Orient, pas l'Europe", complète le porte-parole de la FUGEA. Hugues Falys, qui est lui-même agriculteur, est confiant pour l'approvisionnement futur. "Les céréales en Belgique ont été semées, on ne connait pas encore la météo, mais on n'aura pas de pénurie en Belgique dans le circuit-court", s'avance-t-il. L'Ukraine fournit 30 millions de tonnes de céréalesHugues Falys évoque bien une possible baisse de la production céréalière, mais relativise le rôle joué par l'Ukraine. Dans les chiffres, la consommation annuelle mondiale est de 800 millions de tonnes de céréales. La Russie et l'Ukraine représentent 30% des exportations mondiales de blé. L'Ukraine fournit 30 millions de tonnes de céréales par an. "C'est un gros exportateur, car ils produisent plus que ce qu'ils n'ont besoin, mais ce n'est plus 'le grenier de l'Europe' d'autrefois. Ils produiront peut être 20 millions de tonnes de céréales l'année prochaine au lieu de 30, mais cela ne remet pas en question la production mondiale. " Et de confirmer que dans le circuit-court, le stock de blé est bien disponible. "Soit il est récolté par les producteurs eux-mêmes, soit il est acheté juste après la moisson. Le stock est assuré, il ne dépend pas des marchés internationaux ni de la guerre en Ukraine. Le stock est là et les prix, vu qu'ils sont fixés à l'achat, n'augmenteront pas." Pour l'agriculteur, on crie au loup en parlant de pénurie future. Il déplore que ces annonces alarmistes de l'agroalimentaire aient des conséquences sur les marchés. "Les prix augmentent, les gens achètent plus et ça fait boule de neige. La spéculation dans le secteur est forte". D'autres éléments entrent aussi en jeu, et pas seulement la guerre en Ukraine, commente, de son côté, Philippe Burny. "Au-delà des événements en Ukraine, il y a des problèmes climatiques en Argentine. Aux Etats-Unis, un état est déjà ravagé par les flammes, les prévisions de récolte sont à la baisse tandis que la demande générale mondiale est en hausse. Le Covid a aussi perturbé les échanges internationaux."L'agroéconomiste ajoute : "Les marchés agricoles sont hyper réactifs par rapport aux variations de l'offre. Les échanges mondiaux ne représentent qu'une partie de la production. 85% de la production est consommée par les produits producteurs. Seulement 15% sont destinés au marché mondial. S'il y a une baisse de 5% de la production mondiale céréalière, cela se répercute sur les exportations, car chaque pays satisfait d'abord ses propres besoins". Là où le bât blesse, c'est que si le blé est cultivé en abondance en Belgique, en France et en Allemagne, il est surtout utilisé pour la production de méthanol ou pour nourrir les animaux dans les élevages, beaucoup moins pour la consommation humaine, fait remarquer Hugues Falys. "Quand on voit la proportion de céréales qui n'est pas utilisée pour nourrir les humains, on peut remettre les choses en question. Trois quarts du blé cultivé en Belgique ne sert pas à l'alimentation humaine. Dans la réforme de la PAC, il est préconisé de diminuer la consommation des viandes animales, en concurrence avec l'humain. Il faut se reconcentrer sur les animaux ruminants qui mangent de l'herbage, pas sur les porcs et la volaille qui se nourrissent principalement de céréales et de sous-produits de tournesol. Si on diminuait la consommation de ces viandes-là, on libèrerait des céréales pour l'alimentation des humains."L'agriculteur évoque aussi la qualité du blé en Belgique qui est inférieure au blé allemand pour la production de farine : "C'est un choix de ne pas utiliser tout le blé produit en Belgique pour ne pas se nourrir. Mais, on est capables de produire toute notre alimentation en Belgique si on réformait en profondeur l'agroalimentaire et l'agriculture."Selon l'expert, la Belgique pourrait bien produire des céréales pour toute la population si l'agroalimentaire n'exportait pas autant. "Si on allait vers la catastrophe, qu'on ne savait plus importer d'aliments, on pourrait nourrir les 11 millions de Belges. C'est réalisable, mais il faut modifier la politique d'agriculture. Cela nécessiterait de réorienter une grosse partie de la production destinée à l'élevage d'animaux exportés et au méthanol vers de la production pour l'humain", avance le porte-parole de la FUGEA. "Si on avait vraiment peur d'avoir faim, on garderait tout en Belgique, mais on est très loin de cette situation catastrophe", lâche-t-il. Selon cet expert, on pourrait être davantage touchés par la pénurie d'huile de tournesol qui vient en grande partie d'Ukraine. Mais là aussi, il existe des alternatives. "Une huile de colza, de lin peut remplacer une huile de tournesol", explique-t-il. Philippe Burny n'est pas non plus inquiet concernant une pénurie future de ce type d'huile. "La France est grand producteur. Il y a des alternatives proches qui existent. On peut remplacer le tournesol par le soja, le colza, le lin, ainsi que par les huiles de palme." Avec une recommandation pour l'avenir : "Il faut essayer de varier les sources sur le long terme ", préconise le spécialiste en économie rurale.