Certains démarrent leur aventure entrepreneuriale dans un garage, le Québécois Jean-Luc Lavergne a lancé la sienne depuis... sa baignoire! "J'avais imaginé tout un système de lavage des plastiques en fin de vie", se souvient-il. L'histoire a débuté à Montréal en 1986. Mais elle a pris son véritable envol au tournant des années 2000 quand Jean-Luc Lavergne a racheté une technologie développée par un groupe suisse en faillite et qu'il est parvenu à la faire fonctionner à une échelle industrielle. Aujourd'hui, le groupe Lavergne réalise un chiffre d'affaires de 150 millions de dollars canadiens (110 millions d'euros) et affiche des clients du calibre de Dyson, HP, Cisco, Nespresso ou BMW.
...

Certains démarrent leur aventure entrepreneuriale dans un garage, le Québécois Jean-Luc Lavergne a lancé la sienne depuis... sa baignoire! "J'avais imaginé tout un système de lavage des plastiques en fin de vie", se souvient-il. L'histoire a débuté à Montréal en 1986. Mais elle a pris son véritable envol au tournant des années 2000 quand Jean-Luc Lavergne a racheté une technologie développée par un groupe suisse en faillite et qu'il est parvenu à la faire fonctionner à une échelle industrielle. Aujourd'hui, le groupe Lavergne réalise un chiffre d'affaires de 150 millions de dollars canadiens (110 millions d'euros) et affiche des clients du calibre de Dyson, HP, Cisco, Nespresso ou BMW. Ce succès, l'entreprise canadienne le doit au fait d'avoir réussi à faire sortir de ses usines, non pas un produit recyclé de deuxième ou troisième ordre, mais une résine haut de gamme ayant la même qualité et les mêmes caractéristiques que la matière vierge. Cette résine revient dans le cycle de production classique, ce qui permet d'économiser les ressources tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre de 85 à 90% par rapport à la production initiale. Une fameuse plus-value environnementale. D'autant que le cycle peut se répéter: les plastiques de certaines cartouches d'encre de HP - l'un des plus anciens clients de Lavergne - en sont aujourd'hui à leur dixième passage régénérant dans les usines du groupe. "Le recyclage est parfois encore perçu comme une vieille locomotive, explique le CEO. Nous, ce que nous faisons, c'est du smart recycling. Je n'ai pas inventé le recyclage du plastique, pas plus qu'Elon Musk n'a inventé la voiture électrique. Mais nous allons transformer l'industrie du plastique comme il a transformé l'industrie automobile." Au passage, le CEO confie que les sociétés d'Elon Musk sont clientes de Lavergne... En ce mois de juin, le groupe met en route, à Châtelineau, sa première usine européenne de recyclage des vieux plastiques. "Et j'espère bien que ce ne sera pas la dernière", sourit Jean-Luc Lavergne qui prévoit de doubler, si pas tripler, la capacité (20.000 tonnes) dans les trois ans. Cette usine, qui occupe un hall de 10.000 m2 en bord de Sambre, traitera les plastiques (ABS et polystyrène) provenant des vieux appareils électroniques et électroménagers. A terme, d'autres types de polymères, comme les bouteilles de lait en plastique opaque, pourraient aussi être traités en Wallonie par l'opérateur canadien. Ce dernier ne compte, en revanche, pas attirer à Châtelineau des flux de déchets plastiques venant de toute l'Europe. Pour la simple et bonne raison que les déchets voyagent mal, le transport réduisant le bénéfice environnemental de l'opération. Son option est plutôt de s'appuyer sur l'expérience wallonne pour développer un réseau de petites unités proches des lieux de collecte. "Nous réaliserons cela en gardant les fondations en Belgique", assure Jean-Luc Lavergne. Quels atouts l'entrepreneur a-t-il donc trouvé dans notre pays? D'une part, la collecte des déchets y est parfaitement rodée, ce qui garantit un gisement suffisant. D'autre part, la SRIW apporte un bel appui financier avec 500.000 euros en capital et 8,5 millions en prêts. "Au-delà de l'argent, la SRIW a vite compris que notre projet, c'était bien plus qu'une usine de recyclage, que nous avions une technologie unique, que nous valorisions vraiment le déchet", insiste Jean-Luc Lavergne qui sonde actuellement le marché dans l'espoir de trouver des entreprises belges intéressées par ses plastiques recyclés. Le CEO canadien se dit par ailleurs agréablement surpris de la facilité avec laquelle il parvient à recruter du personnel en Wallonie (22 personnes en phase de démarrage, 60 d'ici la fin de l'année quand l'usine tournera sept jours sur sept). Les fonctions nécessitent pourtant des qualifications précises. Mais Jean-Luc Lavergne ne se braque pas sur ce point. "L'essentiel pour moi, c'est l'attitude. Si la personne a la volonté de travailler, nous la formerons à nos métiers." Même le coût de la main-d'oeuvre ne semble pas inquiéter cet investisseur. A la fois parce que ses usines, très automatisées, fonctionnent avec relativement peu de personnel et parce que d'autres coûts entrent dans l'équation. "Le prix des matières monte un peu partout, cela renforce la demande pour nos produits recyclés, analyse-t-il. En outre, tout le monde a vu l'impact des ruptures dans les chaînes d'approvisionnement mondiales. Des délais de livraison qui s'allongent de plusieurs mois coûtent beaucoup d'argent. Les entreprises cherchent donc à se fournir plus localement, même si cela a un prix. La globalisation de l'économie ne va pas disparaître mais elle va se reformuler." Le groupe Lavergne est déjà présent au Vietnam (un investissement de positionnement, en attendant que la collecte des déchets plastiques soit réellement organisée en Asie) et en Haïti, avec ici une finalité plus sociale. Il est utile de rappeler ici que le groupe Lavergne n'a pas repéré tout seul la Wallonie sur la carte du monde. Ce dernier a répondu à un appel à projets lancé par le précédent exécutif régional en vue de développer le recyclage des matières plastiques. Six avant-projets avaient été retenus en 2019 et l'usine de Châtelineau en est la première concrétisation effective. Une autre devrait suivre au début de l'année prochaine, à Couillet, pour le traitement des bouteilles PET. Il est mené par Alma-Source (producteur entre autres des eaux commercialisées sous les marques Cristaline, Saint-Yorre, Saint-Amand et Pierval) et le groupe Suez. Il s'agit d'un investissement de 40 millions d'euros, qui permettra de traiter 40.000 tonnes de PET par an. Les granulats issus de cette usine serviront à la production de nouvelles bouteilles, dans une logique bien circulaire. Cela va générer 40 emplois. Un troisième projet, concernant le traitement des plastiques rigides et mené par le groupe Renewi, est toujours en discussion. Les autres pistes ont, elles, été abandonnées essentiellement pour des questions de rentabilité des investissements. Ce qui est intéressant, c'est que des initiatives privées ont pris le relais de l'impulsion politique. Ainsi, l'entreprise espagnole Sogapol a lancé à Tenneville (Luxembourg) une usine de traitement des plastiques agricoles et industriels. Ceux-ci sont lavés, broyés et traités pour ressortir sous formes de granules destinés à la fabrication de nouveaux films plastiques. Cette unité a une capacité de 24.000 tonnes et elle emploie une cinquantaine de personnes. Par ailleurs, le groupe néerlandais Morssinkhof a annoncé un investissement de 30 millions d'euros pour la construction d'une usine de recyclage des barquettes et bouteilles en PET à Neufchâteau. Elle devrait être inaugurée d'ici la fin 2023, aura une capacité de plus de 25.000 tonnes et amènera la création d'une cinquantaine d'emplois. De son côté, le gouvernement wallon poursuit son travail en amont. Il a lancé, avec le pôle de compétitivité Greenwin, l'opération Plastics go green and circular, qui a permis d'accompagner huit projets (du recyclage des couches-culottes à la fabrication de plastiques végétaux en passant par le recyclage des plastiques durs) menés par des entreprises wallonnes. Il s'agit de projets de recherche - tous ne seront pas concrétisés - mais ils contribuent à positionner la Wallonie sur la filière du recyclage des déchets plastiques, autrefois exportés vers la Chine et qui doivent désormais, et bien logiquement, être traités en Europe. "Il y a de plus en plus de perspectives de recyclage et de réutilisation pérennes des plastiques, commente le ministre wallon de l'Economie, Willy Borsus (MR). Les entreprises du secteur de l'emballage sont très ambitieuses en terme de circularité et de réduction de la consommation des ressources. Le positionnement de la Wallonie est clairement renforcé sur ce maillon de la chaîne de valeurs." L'ambition de la Wallonie est de porter le taux de recyclage des déchets plastiques de 60 à 75% (ménagers) et de 60 à 65% (industriels) à l'horizon 2030. Mais aussi de réduire le volume total des déchets de 150 à 100 kg par an et par personne d'ici 2025 grâce à diverses actions de prévention: projets "zéro déchet" dans les communes ou l'horeca, promotion des emballages consignés, suppression de l'emballage de fruits et de légumes, etc. La Belgique est depuis longtemps l'une des références mondiales en matière de collecte des déchets (plastiques et autres), grâce aux organismes Fost Plus (déchets ménagers) et Valipac (industriels). Cette réalité amène le flux nécessaire à la rentabilité économique des unités de recyclage. Celles de Couillet et Neufchâteau, mentionnées ci-dessus, sont d'ailleurs menées en partenariat avec Fost Plus. Des mesures sont également envisagées pour réduire les déchets dans le secteur de la construction, à l'heure où d'ambitieux travaux de rénovation énergétique du bâti sont prévus dans les plans de relance. La ministre de l'Environnement Céline Tellier (Ecolo) a présenté au gouvernement wallon un avant-projet de décret visant à imposer un inventaire des "déchets-matériaux" lors des gros travaux de rénovation et de démolition ainsi que des règles de "déconstruction sélective" pour les gros chantiers de plus de 1.000 m2. Le but est évidemment de favoriser la réutilisation et le recyclage de matériaux dont les prix ont, par ailleurs, explosé ces derniers mois. "Une façon concrète de valoriser les pépites qui composent les 'mines à matériaux' qui nous entourent", explique Céline Tellier. Mais revenons aux déchets plastiques. Le nouveau sac bleu permet d'augmenter de 50% le volume des PMC récupérés. Toutefois, si l'on veut recycler ces plastiques, il faut pouvoir les trier. Et ça tombe bien: dans ce domaine, la Belgique compte quelques entreprises. Le nouveau centre de tri Val-Up (Ghlin), initié avec les groupes Veolia et Vanheede, peut ainsi trier, grâce à la lecture optique, jusqu'à 14 fractions différentes de plastique. Celles-ci peuvent ensuite être acheminées vers les unités de recyclage adéquates. Un centre de tri moderne est également opérationnel à Couillet (Valtris) et celui de Seraing (Sitel) devrait l'être d'ici la fin de l'année. "Nous sommes parfois un peu trop modestes, estime Céline Tellier. Nous atteignons un niveau de tri vraiment très qualitatif, une étape essentielle pour toute la suite du processus. Nous sommes parmi les chefs de file en matière de recyclage." Et mine de rien, avec 40 emplois par-ci et 50 par-là, ce secteur du traitement des déchets commence à ressembler à une filière industrielle performante. Une réalité qui n'a pas échappé à Jean-Luc Lavergne. Notre entrepreneur canadien a vite repéré les installations du groupe Comet, spécialiste du recyclage des métaux, juste en face de son usine de Châtelineau. "Je ne les connaissais pas, mais nous sommes déjà en pourparlers pour voir ce que nous pourrions faire ensemble", confie-t-il. Quand on sait que Lavergne ne se fournit pas directement dans les recyparcs mais auprès des recycleurs de métaux qui désossent d'abord les appareils, on comprend tout l'intérêt potentiel de tels pourparlers pour l'écosystème wallon du recyclage.