Cela fait bien deux décennies que la vigne a pris son envol en Belgique, des deux côtés de la frontière linguistique. Des bouteilles aux appellations Côtes de Sambre et Meuse ou Haspengouw se retrouvent chez des cavistes ou encore dans certains restaurants étoilés. Quelques noms ont fait leur chemin, comme Chant d'Eole ou Ruffus, aux bulles très appréciées.
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Cela fait bien deux décennies que la vigne a pris son envol en Belgique, des deux côtés de la frontière linguistique. Des bouteilles aux appellations Côtes de Sambre et Meuse ou Haspengouw se retrouvent chez des cavistes ou encore dans certains restaurants étoilés. Quelques noms ont fait leur chemin, comme Chant d'Eole ou Ruffus, aux bulles très appréciées. "Le secteur commence à attirer des investisseurs depuis les années 2000", explique Pierre Rion, président de l'Association des vignerons de Wallonie, qui avait lancé en 1993 avec des amis le Domaine de Mellemont, dans le Brabant wallon. Le domaine a été revendu il y a peu mais il l'accompagne encore temporairement. En Wallonie, le secteur représente 170 à 180 exploitations sur 350 hectares. "Seule une dizaine dépasse les 10 hectares", indique Marc Vanel, un spécialiste du secteur qui tient un blog. Les plus grandes exploitations se situent autour des 30 hectares (Chant d'Eole et Ruffus). Un rapide coup d'oeil sur les comptes annuels des principaux vignobles du pays montre que produire du vin est généralement profitable. La société du Chant d'Eole dégageait en 2020 un chiffre d'affaires de 1,885 million d'euros et un bénéfice net de 114.856 euros. Les Vignobles des Agaises (Ruffus) dégagent un bénéfice de 472.129 euros ; Wijnkasteel Genoels-Elderen, 379.515 euros. Ces exemples suscitent des vocations. "Il y a eu cinq phases dans le développement du vin en Wallonie, poursuit Pierre Rion. D'abord ce que l'on considérait comme des folkloriques, comme le Domaine du Bois Marie à Huy, puis les pionniers, comme nous à Mellemont, ensuite les professionnels, tel Philippe Grafé (Domaine du Chenoy) ou la famille Leroy, avec Ruffus, fin 1990. Ensuite, il y a eu les investisseurs. Maintenant, on voit arriver les grandes familles pour qui la vigne constitue une diversification patrimoniale." Comme le château de Bousval, près de Court-Saint-Etienne, tenu par des membres de la famille Verhaeghe de Naeyer sur plus de huit hectares. Vaut-il mieux produire du vin que de la bière, reine en Belgique, qui s'exporte aisément? Les vignerons belges rappellent volontiers que le vin a été longtemps présent chez nous, que c'est un retour. Mais la bière, ça marche bien, très bien même, même pour de petites brasseries. Ainsi, Lindemans, basée à Vlezenbeek, qui brasse krieks et gueuzes, affiche 30 millions de chiffre d'affaires et 2,9 millions d'euros de bénéfice net (2020): plus de 10% de marge nette sur les ventes. Le vin, c'est plus compliqué. Le plus dur, c'est le démarrage. Il faut des années avant de rentabiliser des vignes. C'est une slow entreprise. "Il faut quatre ans à partir de la première plantation avant de générer les premières ventes de vin", estime Alec Bol, administrateur délégué de Vin de Liège. Trois ans pour la première récolte, un an pour vinifier, embouteiller et vendre. Plus quelques années pour s'améliorer. Il cite la devise du viticulteur, celle des 3 x 10: "10 ans pour développer la vigne, sur 10 hectares, avec des bouteilles à 10-12 euros". Après 10 ans, ça roule, les investissements deviennent très modérés, à part que la météo peut couler une année. Pour le brasseur qui démarre, les revenus arrivent vite, et il ne doit rien cultiver. Pierre Delcoigne, ingénieur brasseur, qui dirige la Brasserie des Légendes dans la région d'Ath (Quintine, Goliath, Gouyasse et Saison, notamment), le confirme: "Nous avions commencé à investir en septembre 1999. Et en août 2000, nous sortions les premières bières. L'argent commençait à rentrer. C'était motivant". Ainsi, le Château de Bousval affiche encore des pertes après avoir planté en 2014 et sorti les premières bouteilles en 2017, avec 5 millions d'euros de capital. Son fondateur, Michel Verhaeghe de Naeyer, a fait les choses en grand, investi dans un chai au design impressionnant, recruté des professionnels de la vigne et de la vinification. Les ambitions se lisent dans les tarifs, entre 22 et 32 euros la bouteille, au-dessus des prix moyens qui tournent autour des 15 euros. Donc il vaut mieux démarrer avec un capital devant soi pour absorber des années de pertes. Dans certains cas, la viticulture est une diversification, comme c'est le cas pour le Chant d'Eole, créé par un agriculteur montois, Louis Ewbank, associé à un Champenois. Pierre Delcoigne y a songé aussi: il a repris la ferme de son père, dispose de terres et est à la fois brasseur et agriculteur. "J'avais un projet de 10 hectares de vignes", dit-il. Il a finalement renoncé, pris par un autre projet, celui de la reprise en 2019 de la Distillerie de Biercée, alors en difficulté. Celle-ci lui permet d'entrer en contact avec les vignerons car la distillerie produit apéritifs et marcs pour le compte de certains domaines, parfois avec des produits dérivés de la vinification (mais pas toujours) comme l'Eole Belgian Spritz, à base de gin. Pour partir de zéro, il faut de l'imagination. Les banques n'aiment pas prendre seules les risques sur ces projets à la rentabilité lointaine. Reste alors le crowdfunding, qui a réussi à Vin de Liège. Cette coopérative née en 2010 a pu lever l'essentiel de ses fonds propres (plus de 4 millions d'euros) par cette méthode, avec un coup de pouce au démarrage d' invests régionaux. Fin 2021, il a pu lever 1,5 million d'euros pour agrandir les installations et les vignobles (de 16 à 30 hectares). D'autres vignobles jouent la carte de la prévente pour obtenir du financement et créent un club (Domaine W à Tubize, par exemple) pour motiver les acheteurs passionnés. Puis, il y a le crowdworking. Les vendanges attirent des bénévoles qui seront récompensés par un repas et une bouteille. "Nous faisons cela à Mellemont, en cherchant des bénévoles via des réseaux sociaux, indique Pierre Rion. Cela représente une quarantaine de personnes sur deux ou trois jours." L'autre particularité de la viticulture est son travail très prenant dans les vignes. "Peu de choses sont mécanisées, il y a énormément de travail dans les vignes, comme la taille: aucune machine ne peut la faire", explique Vanessa Vaxelaire, du domaine du Château de Bioul, qui cultive avec Andy Wyckmans, son mari, de la vigne sur un peu plus de 12 hectares. D'autant que la propriété est bio. La récolte est aussi manuelle. "Les vendangeuses mécanisées, c'est cher ; la récolte manuelle, c'est mieux." Un brasseur, lui, n'a pas ces soucis: il achète les ingrédients (orge, houblon) et n'est pas vraiment touché par les aléas de la météo. La Brasserie des Légendes fait exception, puisque Pierre Delcoigne, qui est aussi agriculteur, préfère cultiver lui-même son orge. Un fait rare. "Nous cultivons deux variétés d'orge, qui se développent et se récoltent à des moments différents, ce qui mitige l'impact d'une météo difficile. Nous pouvons utiliser des stocks des années précédentes, ce qui est impossible pour la vigne." Malgré son côté agricole marqué, l'emploi n'est pas abondant dans le vin belge. Cela se lit dans les comptes annuels. Les brasseries comptent souvent plus de salariés. "Un pour environ 800 hectolitres", estime Pierre Delcoigne, qui produit 24.000 hectolitres de bière par an. Alors qu'il y a "sans doute au maximum 100 salariés dans la viticulture en Wallonie", estime Pierre Rion. Une partie de la main-d'oeuvre est temporaire, et même parfois bénévole. Le secteur est nettement plus petit que celui de la brasserie, même artisanale. Dubuisson (Busch, les Trolls), qui est un "petit" brasseur familial historique, affiche un chiffre d'affaires presque 10 fois supérieur à celui du Chant d'Eole et occupe 44 personnes à temps plein. L'un des plus gros employeurs dans la vigne est Vin de Liège, avec 12 personnes, un chiffre poussé parce que la coopérative pratique l'insertion sociale. Enfin, les aléas sont plus rudes pour le vin que pour la bière. Le gel ou le mildiou peuvent lourdement grever une année, comme en 2021, "qui a été une belle ratatouille pour nous avec le gel, la pluie sur les fleurs", souffle Vanessa Vaxelaire. Celle-ci estime qu'elle ne pourra pas sortir la moitié des 55.000 bouteilles annuelles, malgré la culture de variétés résistantes. C'est la loi du métier. "Dans une vie de vigneron, on ne regarde pas à l'année", dit-elle. Dans la bière, on peut rater un brassin mais il ne faut pas attendre un an pour en refaire un autre... La vente pourrait être un défi pour le vin, l'exportation étant plus compliquée. Les Français achètent plus facilement nos bières belges que nos vins. Il est difficile d'obtenir un bon prix de vente au démarrage. "Le prix est très subjectif, il a une forte élasticité. Une récompense à un concours ou un bon millésime peut ajouter 2 ou 3 euros par bouteille. L'impact n'est pas négligeable", détaille Pierre Rion. Il souligne le poids des accises. Inutile de se lancer dans un vin mousseux pour concurrencer un cava ou un prosecco car les accises sont de 2,56 euros par litre pour le pétillant contre 0,76 euro (HTVA) pour le vin tranquille. La bonne nouvelle est que l'offre semble créer la demande... nationale. Certains vignobles, comme Ruffus, sont sold out ou presque. "Nous allons arriver à 2 millions de litres par an en Wallonie", assure Pierre Rion. Il envie la réussite du grand-duché de Luxembourg, pays de 634.000 habitants qui produit 13 millions de litres, "et qui consomme la moitié dans le pays". En faisant une règle de trois, il imagine le potentiel de demande pour le vin wallon, rien qu'en Wallonie: qui sait? plus de 10 millions de litres? De quoi faire rêver d'autres investisseurs patients.