Dès les premiers instants de la crise du Covid, on a entendu parler du "monde d'après", un peu comme si cette crise nous faisait brutalement passer d'un état stable à un autre, en rupture avec toutes les "dérives du passé". Ce concept est pourtant bancal car le monde n'est jamais vraiment dans un état stable. Il évolue à chaque instant. Mais soit, il est vrai qu'une crise peut accélérer certaines évolutions déjà en place.
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Dès les premiers instants de la crise du Covid, on a entendu parler du "monde d'après", un peu comme si cette crise nous faisait brutalement passer d'un état stable à un autre, en rupture avec toutes les "dérives du passé". Ce concept est pourtant bancal car le monde n'est jamais vraiment dans un état stable. Il évolue à chaque instant. Mais soit, il est vrai qu'une crise peut accélérer certaines évolutions déjà en place. C'est notamment ce que l'on pourrait penser de la globalisation. Les dernières années (pré- Covid) ont été marquées par une montée du protectionnisme et une stagnation du commerce mondial. La crise du Covid révélant d'importantes failles d'approvisionnement, certes dans des conditions extrêmes mais bien réelles, on aurait pu penser que la stagnation des échanges lasserait la place à une diminution de ceux-ci: alors que les faiblesses dans les chaînes d'approvisionnement démontraient l'impasse du commerce international, les "productions stratégiques" seraient utilisées comme argument au renforcement du protectionnisme. En parlant de faiblesse, les images de ce bateau géant coincé au travers du canal de Suez offraient une illustration magnifique de l'impasse de la mondialisation, du moins à ceux qui croient à cette impasse. Sans partager l'enthousiasme des adeptes d'un monde en repli sur lui-même, je m'interroge beaucoup sur l'évolution future du commerce mondial. L'histoire économique montre que l'ouverture au commerce n'est pas rectiligne mais agit comme un balancier. Or, l'évolution de ces dernières années indiquait peut-être qu'un point haut du commerce mondial avait été atteint. Avec un peu de recul sur la crise, la réalité présente est pourtant tout autre. Selon le Centraal Planbureau (Pays-Bas) qui mesure l'intensité des flux de commerce international, ce dernier a déjà dépassé de loin son niveau d'avant-crise et va de record en record. Il faut bien entendu y voir un effet de rattrapage sur les retards accumulés pendant l'année 2020, mais aussi la croissance de l'e-commerce, le redémarrage en fanfare de l'industrie mondiale, la bonne santé économique du continent asiatique et les énormes perspectives de croissance aux Etats-Unis. Par ailleurs, en raison de la très forte demande et des contraintes sur l'offre, le prix du transport par conteneurs a quasiment triplé sur un an. Quant au marché de ces navires titanesques, fers de lance de la mondialisation, il se porte de mieux en mieux. Alors que les commandes de nouveaux bateaux se faisaient rares, le mois de mars 2021 a marqué, selon les professionnels du secteur, un record historique avec l'achat de pas moins de 72 méga-navires pour une capacité totale de 866.000 conteneurs (TEU, à 20 pieds). La plupart des bateaux commandés font la taille de celui dont les images ont fait le tour du monde (plus de 15.000 TEU). Et à lui seul, son armateur taiwanais a commandé 20 bateaux de ce type en mars dernier. Bien sûr, ce qui se passe dans le secteur du transport maritime ne présage pas forcément une poursuite de la mondialisation. Les Etats auront le dernier mot car ce sont eux qui définissent les règles du jeu. Mais à tout le moins, l'optimisme des transporteurs et des armateurs indique que les signaux qu'eux-mêmes reçoivent ne vont pas nécessairement dans le sens d'une dé-mondialisation. Bref, le monde d'après est encore en construction, et beaucoup de conclusions tirées jusqu'ici au sujet de la crise s'avéreront probablement trop hâtives...