Vincent doit peut-être se retourner dans sa tombe. Le génie hollandais (1853-1890), dont on sait qu'il ne vendit qu'un tableau de son vivant, est aujourd'hui star au-delà des étoiles. Non seulement il accroche des records de ventes - 82.5 millions de dollars en 1990 à Christie's New York pour Le portrait du docteur Gachet - mais il est aussi l'objet convoité de multiples expositions immersives, genre inauguré en 2008 par Imagine Van Gogh, aux Etats-Unis . L'expo y posait déjà les bases du concept: des images, fixes ou pas, qui vous enveloppent, vous entraînent, vous absorbent d'autant plus qu'elles sont accompagnées d'un environnement sonore plus ou moins sophistiqué. Produite notamment par la société canadienne Ideal, l'actuelle manifestation Van Gogh The Immersive Experience vient encore d'attirer 400.000 visiteurs à Atlanta, un peu plus à Washington DC, 300.000 à New York, etc.
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Vincent doit peut-être se retourner dans sa tombe. Le génie hollandais (1853-1890), dont on sait qu'il ne vendit qu'un tableau de son vivant, est aujourd'hui star au-delà des étoiles. Non seulement il accroche des records de ventes - 82.5 millions de dollars en 1990 à Christie's New York pour Le portrait du docteur Gachet - mais il est aussi l'objet convoité de multiples expositions immersives, genre inauguré en 2008 par Imagine Van Gogh, aux Etats-Unis . L'expo y posait déjà les bases du concept: des images, fixes ou pas, qui vous enveloppent, vous entraînent, vous absorbent d'autant plus qu'elles sont accompagnées d'un environnement sonore plus ou moins sophistiqué. Produite notamment par la société canadienne Ideal, l'actuelle manifestation Van Gogh The Immersive Experience vient encore d'attirer 400.000 visiteurs à Atlanta, un peu plus à Washington DC, 300.000 à New York, etc. "Le succès de l'expo Van Gogh, on la doit peut-être à son extraordinaire palette de couleurs, qui donne l'impression de plonger dans ses créations, explique le Canadien Mario Iacampo. L'homme est coproducteur de diverses expos immersives un peu partout dans le monde, via la société Exhibition Up. L'une d'elles est justement consacrée à Frida Kahlo, à la Galerie Horta à Bruxelles. Pour des raisons de droits sur l'oeuvre de l'artiste (1907-1954), cette proposition est orientée sur sa bio plutôt que ses peintures. Le résultat est donc immersif certes, mais plutôt limité, du moins si l'on veut absolument ressentir la chaleur et la douleur tropicale des créations de la Mexicaine. Un défi que relève mieux Viva Frida Kahlo, Immersive Experience, expo initiée par la société MB Presents, depuis ce 18 mars au Grand Casino Brussels Viage, boulevard Anspach. Pendant trois quarts d'heure, un casque audio trilingue sur la tête, le puzzle Kahlo y prend davantage forme dans une chronologie de photographies et de toiles, à 360° et dans 900 m2 de doutes et mystères d'une artiste dont le premier sujet reste elle-même, jusqu'aux tourments psychiques, ici bien rendus par une riche bande-son. Manu Braff, qui pilote la société MB Presents également à la source de l'actuelle Inside Dali à Gand, regrette cette concurrence entre les deux expos, à quelques centaines de mètres l'une de l'autre. D'autant que Mario Iacampo est son ex-partenaire en business... Manu Braff: "Avec Mario, on a vécu une histoire de coproduction, de copromotion, notamment avec Van Gogh The Immersive Experience à la Bourse de Bruxelles et à Anvers. Ici, je suis le promoteur d'une expo créée à Zurich, collaboration entre une société suisse et la Fondation Diego Rivera-Frida Kahlo. Je n'aime pas toutes les expériences immersives, mais celle-ci m'a impressionné. On y échappe à ce qui est souvent le caractère principal de ce genre d'expos: plus une création visuelle que le résultat d'une vision et d'une politique d'un curateur". Certes, les premières expériences du genre remontent déjà à une douzaine d'années, mais la flambée internationale de ce type de manifestation est plus récente. Rien qu'en Belgique, on ainsi a droit actuellement à deux Kahlo, un Dali mais aussi un Magritte à Liège, jusqu'au 18 avril à la Boverie. Pour quelles raisons? Nombre d'oeuvres sélectionnées sont désormais tombées dans le droit public - par exemple celles de Monet ou Van Gogh - et donc accessibles à tout le monde, même si cela n'empêche pas les relations parfois complexes concernant le "droit moral" des héritiers. Et puis la technique progresse sans cesse. Orphée Cataldo est le cogérant de Dirty Monitor, société carolo qui emploie une bonne vingtaine de personnes. D'abord reconnue pour ses compétences en mapping, genre qui consiste à projeter des images narratives sur des façades de bâtiment, Dirty Monitor a déjà collaboré à plusieurs de ces shows immersifs, consacrés notamment à Van Gogh, Klimt, Monet, etc. "On a aussi travaillé sur l'expo de Kahlo à Viage, explique Orphée Cataldo. Dans ce segment, ce qui a véritablement changé en une demi-douzaine d'années, c'est la technologie. Les vidéoprojecteurs ont largement progressé en puissance et diminué en prix. On parle d'instruments trois fois moins chers mais infiniment plus puissants, comme le prochain projecteur Barco qui promet une puissance de 75.000 lumens. Bien loin des 10.000 à 20.000 encore utilisés il y a quelques années pour illuminer les bâtiments. On dispose d'appareils 4K, lasers, avec une meilleure durée de vie. Mais si les prix se divisent, pour les nouvelles technologies, il faut encore compter entre 100.000 à 120.000 euros l'appareil." On l'a dit, Dirty Monitor a aussi travaillé sur l'expo immersive consacrée à Van Gogh, dont la dernière version a déjà parcouru une trentaine de villes aux Etats-Unis. Une dizaine de manifestations sont toujours en cours. "On y a imaginé une journée de Van Gogh, poursuit Orphée Cataldo. Avec les paysages, les lieux, les parfums auxquels Vincent pouvait être confronté à Arles. On ne raconte pas une histoire définitive, mais un voyage à l'intérieur d'un tableau, à 360°." Les Carolos ont également exporté leurs finesses techniques à L'Atelier des lumières, dans le 11e arrondissement de Paris, sorte de caverne d'Ali Baba des plongées virtuelles - on peut actuellement y voir deux expos, l'une consacrée à Cézanne, l'autre à Kandinsky. Le lieu est la propriété de Culturespaces, entreprise française qui a installé entre Paris et Dubaï une douzaine d'espaces accueillant ce type d'événements. "La qualité d'une immersion dépend aussi de la taille de la ville où elle est diffusée, précise Orphée Cataldo. A Pékin, l'expo Van Gogh a eu lieu au Musée des Antiquités, un peu le Louvre chinois... Fatalement, cela a fonctionné." Quid du business model de ces entreprises qui créent ces univers? Il est multiple. Les Américains de Studio Drift ou Refik Anadol Studio, par exemple, ne financent pas les expos mais en assument le design et la narration. Quant aux Japonais de teamLab, ils apportent une façon contemporaine de fonctionner entre art et argent: ils sont associés à un fonds d'investissement. En l'occurrence, la Mori Building Company, propriétaire de plus d'un million de bureaux au Japon et en Chine. Cette synergie a permis l'ouverture d'un énorme espace à Tokyo qui, par exemple, propose aux visiteurs Black Waves: Continous, où le spectateur découvre la sensation d'être proprement avalé par des vagues déchaînées. La tendance actuelle est à ce type de fusion entre argent et technologie. Sponsorisé par Epson, et toujours sous l'égide teamLab, s'est ouvert en 2019 un musée immersif à Shanghai, et un autre à Macao. A Miami, l'espace Superblue, à nouveau avec l'appui de teamLab, propose pas moins de cinq expériences immersives, dont Forest Of Us, designée par l'artiste britannique contemporaine Es Devlin. Preuve que l'expo immersive ne surfe pas que sur les grands classiques. Mais est-ce encore de l'art? Professeur d'art en Caroline du Nord, C.Shaw Smith, après avoir visité Immersive Van Gogh en 2021, en disait ceci: "Tout cela autour de Van Gogh est spectaculaire, c'est comme se trouver dans un stade américain, cela donne des vertiges, vous êtes surmonté par la technologie. Mais en tant que puriste, cela me dérange un peu... Voir des projections qui font sept ou huit mètres de hauteur d'images qui, à l'origine, sont de petits tableaux de quelques dizaines de centimètres sur quelques dizaines de centimètres, cela peut vouloir dire que le visiteur va se trouver dans une expérience de simulation. C'est spectaculaire mais cela peut prendre la place de la pièce originale, cela peut manipuler la réalité". Nous n'en sommes peut-être pourtant qu'au début du phénomène. Dans son livre de 2020, Contemporary Art And The Digitization Of Everyday Life, Janet Kraynak, professeure à l'université Columbia, rappelait combien "le musée n'a pas été remplacé par internet mais a plutôt été reconfiguré par lui". Le futur technologique, ce pourrait donc être la combinaison entre immersion et casques 3D, de quoi permettre au visiteur de carrément remixer lui-même les images proposées. Thierry Cuvelier, cofondateur du cursus Arts numériques à l'école supérieure Saint-Luc, nuance: "la sensation avec un casque est sans doute encore plus forte qu'en immersion 360°. Avec le casque, on perd même la notion de gravité, on est perdu. Je me demande dès lors si ce phénomène d'expos immersives ne va pas, à un moment donné, s'essouffler. Cela va dépendre de la capacité des artistes qui travaillent dans ce domaine à pouvoir occuper l'espace. L'époque est encore comme un laboratoire de recherche". Celle de se créer son propre show intime? On serait avec Monet planant sur ses nénuphars, avec Van Gogh survolant en drone les champs brûlants d'Arles ou aux côtés de Kahlo s'enfonçant dans l'exubérance des nuits mexicaines. Fun et challenging certes, mais au prix, sans doute, des volontés initiales des créateurs...