L'année 1961 débuta un dimanche, mais le monde n'allait pas chômer. En avril, les Soviétiques envoient Gagarine dans les cieux, premier vol d'un homme dans l'espace. Sur terre, s'érige en août le mur de Berlin, peu avant que les Etats-Unis ne déploient leurs premières troupes au Vietnam. Alors que la Guerre froide fait frissonner le monde, une bombe commerciale tombe en octobre sur Paris, au coeur du Grand Palais, lors du salon de l'auto. Son nom: Renault 4.

Porte de service

La genèse de ce véhicule débute cinq ans auparavant. En 1956, Pierre Dreyfus vient d'être nommé directeur de la Régie nationale des usines Renault. Il regarde l'automobile avec l'oeil d'un sociologue et veut adapter ce produit à une société en pleine évolution. Partout, la population déserte les campagnes, pour se diriger vers des quartiers urbains d'un nouveau genre: les banlieues. Ce nouveau biotope des classes moyennes est une sorte de ville à la campagne, où poussent pavillons et supermarchés, mais où les transports en commun peinent à se développer. Il faut inventer un véhicule adapté à ce nouveau mode de vie. Et un véhicule qui plaise aussi aux femmes. Car elles sont de plus en plus nombreuses à conduire et à gagner leur vie. Elles jouent donc un rôle important dans l'achat automobile. Cette voiture multiusage et unisexe, Dreyfus la comparera au blue-jean, ce pantalon en toile denim robuste, qui dépasse les genres et même les classes sociales.

Série "Plein Air" (1968) Cette série chic et découvrable fut éphémère car considérée comme trop chère.

Le projet est baptisé "350", en référence au prix annoncé dans le cahier des charges: 350.000 anciens francs, soit l'équivalent de 5.600 euros actuels. Pour contenir les coûts, la nouvelle petite Renault conserve le moteur de sa devancière, la 4 CV. L'équipement intérieur est chiche et le design n'est pas une priorité. "La voiture doit être moins moche que la concurrence directe, mais surtout pas coquette comme la Dauphine", insiste en effet Pierre Dreyfus. En fait, l'engin doit avant tout être pratique. Pour faciliter le chargement, la voiture est dotée d'un plancher plat et d'une "porte de service" arrière, que l'on nommera plus tard hayon. La R4 est aussi la première berline Renault à traction avant (après l'utilitaire Estafette). A l'instar du jean qui ne se repasse pas forcément, cette voiture s'émancipe de certaines contraintes d'entretien: finis les points de graissage et le niveau d'eau à surveiller ; le circuit de refroidissement scellé avec vase d'expansion évite la surchauffe.

30 ans de carrière

La voiture est née en trois versions: R3 (très dépouillée et qui ne vivra qu'un an), R4 et le "haut de gamme" R4L, dont le "L" (pour luxe ou limousine) lui vaut le surnom de "4L". La R4 s'adaptera au temps, en évoluant au gré d'innombrables séries spéciales. La première est la "Parisienne", lancée en 1963 en partenariat avec le magazine Elle. Très stylée, elle sort en deux versions: l'une avec décoration cannage sur les portes et l'autre arborant un tartan écossais. En 1968, les moeurs se libèrent et la R4 tombe le haut, avec la version décapotable "Plein Air", produite par le préparateur Sinpar. Plus chic que sa concurrente la Citroën Méhari, la Plein Air est trop chère et ne connaîtra pas le succès. Elle sera remplacée en 1971 par la Rodéo. Un an plus tôt, toutes les R4 se dotaient de ceintures de sécurité à l'avant. En 1972, ce sera le cas aussi à l'arrière. A l'été 1979, la R4 chausse des pneus sans chambre à air. Quatre ans plus tard, elle s'équipe de freins avant à disques, tandis qu'un parebrise feuilleté remplace l'ancien en verre trempé.

La R4 a largement dépassé ses frontières, s'exportant dans plus de 100 pays: 60% des modèles vendus l'ont été hors de France. Et une R4 sur deux a été produite à l'étranger. Mais des R4 ont également été assemblées nées chez nous dès 1961, dans l'usine de Haren (Vilvorde). La Belgique a même créé sa propre série spéciale: la R4 Shopping, fabriquée à 350 exemplaires au printemps 1982. Des oiseaux rares...

Des 4L sur les Champs-Elysées

Jusqu'au 1er janvier, les Renault 4 investissent l'Atelier Renault, concession emblématique située au coeur de Paris. Ce show-room très spécial se dresse au 53, avenue des Champs-Elysées. Renault est le dernier constructeur automobile présent sur cette artère: Peugeot, Citroën, Toyota, Mercedes et Fiat ont déserté les lieux au fil du temps et à mesure que le prix du mètre carré y flambait. Mais Renault résiste. Sans doute pour honorer la mémoire de son fondateur, Louis, qui a acheté cette vitrine en 1910, à l'époque où l'automobile était un bien de luxe, quelle que soit la marque. En cette fin d'année, c'est pourtant une voiture populaire qui investit les lieux: Renault y fête les 60 ans de la R4 sous forme d'une expo temporaire dans laquelle se relaient à tour de rôle 30 exemplaires de ce petit cube sur roues.

Comme partout, il faut dégainer son pass sanitaire pour entrer. Une rutilante et moderne monoplace Alpine de Formule 1 nous accueille, mais passe presque inaperçue, tant le public n'a d'yeux (et de sourire) que pour les 4L. Elles attirent des visiteurs de tous âges et de tous horizons. La petite Renault s'expose sous plusieurs de ses déclinaisons, elle qui s'est enracinée dans tous les pans de la société française. Elle a motorisé les foules, mais aussi les postiers, pompiers et policiers. Une R4 de la gendarmerie est d'ailleurs présente et surveille d'un phare ses soeurs, dont une 4L Trophy, du nom de ce rallye-raid caritatif réservé exclusivement aux jeunes et étudiants. Un millier d'entre eux s'aventurent chaque année en R4 jusque dans le désert marocain, apportant dans leurs bagages des fournitures pour les écoles locales.

Bien ficelée, moderne, l'expo fait également un clin d'oeil à l'avenir, avec le concept de voiture volante AIR4, armé de quatre hélices à la place des roues. Ce n'est que de la science-fiction, mais ça aimante les rejetons. On peut aussi repartir avec un souvenir: la boutique fourmille d'articles griffés 4L, du mug à la casquette en passant par les t-shirts ou parapluies. Si vous passez bientôt sur la plus belle avenue du monde, faites donc une halte ici. On entre dans ce drôle d'Atelier les joues glacées par la bise et on en ressort le coeur réchauffé et la tête emplie d'images du passé. Au deuxième jour de l'an neuf, les 4L quitteront les lieux et une nouvelle exposition se mettra en place, sans doute dédiée à la R5, puisqu'elle fêtera ses 50 ans en 2022...

L'Atelier Renault 53 av. des Champs-Elysées à Paris, jusqu'au 1er janvier 2022, ouvert tous les jours de 10 à 21h (23h les vendredi et samedi), entrée gratuite. www.atelier.renault.com

Les nombreuses autres séries spéciales (Safari, Sixties, Carte Jeune, Clan, etc.) ont tenu les clients en haleine jusqu'à l'extinction des feux, en 1992. Pour adapter le moteur de la R4 aux nouvelles normes environnementales, il aurait fallu lui greffer un coûteux catalyseur. Mais le patron de Renault de l'époque, Louis Schweitzer, exige qu'on lui fasse une "belle mort", avec la série spéciale Bye Bye, diffusée à 1.000 exemplaires numérotés. Ceux-ci s'écoulent en moins de deux semaines! Au total, la Renault 4 s'est vendue à 8.135.424 unités entre 1961 et 1992 (la production se poursuivra même deux ans de plus au Maroc et en Slovénie).

Série "La Parisienne" (1963) La R4 a immédiatement voulu séduire les femmes, en particulier avec cette série produite jusqu'en 1968.

Bientôt une descendance?

L'arrêt de la production ne signe pas la fin de l'histoire: les R4 arpentent encore nos routes aujourd'hui et déclenchent toujours autant de sympathie à leur passage. Les plus vieux exemplaires exhalent ce parfum typique des sixties et affichent un élégant minimalisme, avec pour sièges de simples carrés de tissu tendus sur une armature en acier. Au fil du temps, le moteur de la R4 a grossi (de 747 à 1.108 cm3 et de 28 à 34 ch) et l'habitacle s'est modernisé, se couvrant de plus en plus de plastique. Les dernières R4 sont moins glamours que les premières (à calandre alu et boîte trois vitesses), mais roulent mieux. En particulier depuis la GTL (1978) qui s'insère encore aujourd'hui sans trop de mal dans le trafic quotidien. Certes, son bloc "Cléon-Fonte" 1.1 litre n'a rien d'un foudre de guerre avec ses 34 ch pour un peu plus de 700 kilos, mais il est souple et sobre. Cette Renault s'apprécie tout particulièrement en mode balade, nous faisant lentement défiler le paysage. Elle se révèle aussi très confortable et se penche nettement moins qu'une "Deuche" en virage. Son volant plus droit offre aussi une position de conduite plus moderne. Une voiture qui a franchement bien vieilli...

14.500 R4 ont été enrôlées dans la gendarmerie française. Ici l'un des tout derniers exemplaires., François Flamand / DPPI
14.500 R4 ont été enrôlées dans la gendarmerie française. Ici l'un des tout derniers exemplaires. © François Flamand / DPPI

Elle reste également fiable, simple d'entretien et les pièces sont toujours disponibles en nombre. Mais vérifiez bien l'état du châssis, sensible à la corrosion, en particulier le train arrière. Le prix varie très fortement selon le millésime et l'état du véhicule, mais la cote est en hausse: comptez désormais au minimum 5.000 euros pour un modèle en bel état et plus de 10.000 (voire parfois bien davantage...) pour les séries spéciales en état concours. Comme souvent, les modèles les plus anciens sont les plus prisés. Mais la R4 pourrait aussi bientôt ressusciter: il se chuchote que Renault lui prépare une descendance. La 4L du 21e siècle carburerait à l'électricité et serait attendue à l'horizon 2025. Espérons qu'elle conservera les traits sympathiques de son illustre aïeule...

Voiture volante AIR4 Niché au fond de l'expo parisienne, ce concept car n'est pas homologué, mais fait son effet...

27 pays

ont abrité des lignes d'assemblage de R4, en plus de la France.

L'année 1961 débuta un dimanche, mais le monde n'allait pas chômer. En avril, les Soviétiques envoient Gagarine dans les cieux, premier vol d'un homme dans l'espace. Sur terre, s'érige en août le mur de Berlin, peu avant que les Etats-Unis ne déploient leurs premières troupes au Vietnam. Alors que la Guerre froide fait frissonner le monde, une bombe commerciale tombe en octobre sur Paris, au coeur du Grand Palais, lors du salon de l'auto. Son nom: Renault 4. La genèse de ce véhicule débute cinq ans auparavant. En 1956, Pierre Dreyfus vient d'être nommé directeur de la Régie nationale des usines Renault. Il regarde l'automobile avec l'oeil d'un sociologue et veut adapter ce produit à une société en pleine évolution. Partout, la population déserte les campagnes, pour se diriger vers des quartiers urbains d'un nouveau genre: les banlieues. Ce nouveau biotope des classes moyennes est une sorte de ville à la campagne, où poussent pavillons et supermarchés, mais où les transports en commun peinent à se développer. Il faut inventer un véhicule adapté à ce nouveau mode de vie. Et un véhicule qui plaise aussi aux femmes. Car elles sont de plus en plus nombreuses à conduire et à gagner leur vie. Elles jouent donc un rôle important dans l'achat automobile. Cette voiture multiusage et unisexe, Dreyfus la comparera au blue-jean, ce pantalon en toile denim robuste, qui dépasse les genres et même les classes sociales. Le projet est baptisé "350", en référence au prix annoncé dans le cahier des charges: 350.000 anciens francs, soit l'équivalent de 5.600 euros actuels. Pour contenir les coûts, la nouvelle petite Renault conserve le moteur de sa devancière, la 4 CV. L'équipement intérieur est chiche et le design n'est pas une priorité. "La voiture doit être moins moche que la concurrence directe, mais surtout pas coquette comme la Dauphine", insiste en effet Pierre Dreyfus. En fait, l'engin doit avant tout être pratique. Pour faciliter le chargement, la voiture est dotée d'un plancher plat et d'une "porte de service" arrière, que l'on nommera plus tard hayon. La R4 est aussi la première berline Renault à traction avant (après l'utilitaire Estafette). A l'instar du jean qui ne se repasse pas forcément, cette voiture s'émancipe de certaines contraintes d'entretien: finis les points de graissage et le niveau d'eau à surveiller ; le circuit de refroidissement scellé avec vase d'expansion évite la surchauffe. La voiture est née en trois versions: R3 (très dépouillée et qui ne vivra qu'un an), R4 et le "haut de gamme" R4L, dont le "L" (pour luxe ou limousine) lui vaut le surnom de "4L". La R4 s'adaptera au temps, en évoluant au gré d'innombrables séries spéciales. La première est la "Parisienne", lancée en 1963 en partenariat avec le magazine Elle. Très stylée, elle sort en deux versions: l'une avec décoration cannage sur les portes et l'autre arborant un tartan écossais. En 1968, les moeurs se libèrent et la R4 tombe le haut, avec la version décapotable "Plein Air", produite par le préparateur Sinpar. Plus chic que sa concurrente la Citroën Méhari, la Plein Air est trop chère et ne connaîtra pas le succès. Elle sera remplacée en 1971 par la Rodéo. Un an plus tôt, toutes les R4 se dotaient de ceintures de sécurité à l'avant. En 1972, ce sera le cas aussi à l'arrière. A l'été 1979, la R4 chausse des pneus sans chambre à air. Quatre ans plus tard, elle s'équipe de freins avant à disques, tandis qu'un parebrise feuilleté remplace l'ancien en verre trempé. La R4 a largement dépassé ses frontières, s'exportant dans plus de 100 pays: 60% des modèles vendus l'ont été hors de France. Et une R4 sur deux a été produite à l'étranger. Mais des R4 ont également été assemblées nées chez nous dès 1961, dans l'usine de Haren (Vilvorde). La Belgique a même créé sa propre série spéciale: la R4 Shopping, fabriquée à 350 exemplaires au printemps 1982. Des oiseaux rares... Les nombreuses autres séries spéciales (Safari, Sixties, Carte Jeune, Clan, etc.) ont tenu les clients en haleine jusqu'à l'extinction des feux, en 1992. Pour adapter le moteur de la R4 aux nouvelles normes environnementales, il aurait fallu lui greffer un coûteux catalyseur. Mais le patron de Renault de l'époque, Louis Schweitzer, exige qu'on lui fasse une "belle mort", avec la série spéciale Bye Bye, diffusée à 1.000 exemplaires numérotés. Ceux-ci s'écoulent en moins de deux semaines! Au total, la Renault 4 s'est vendue à 8.135.424 unités entre 1961 et 1992 (la production se poursuivra même deux ans de plus au Maroc et en Slovénie). L'arrêt de la production ne signe pas la fin de l'histoire: les R4 arpentent encore nos routes aujourd'hui et déclenchent toujours autant de sympathie à leur passage. Les plus vieux exemplaires exhalent ce parfum typique des sixties et affichent un élégant minimalisme, avec pour sièges de simples carrés de tissu tendus sur une armature en acier. Au fil du temps, le moteur de la R4 a grossi (de 747 à 1.108 cm3 et de 28 à 34 ch) et l'habitacle s'est modernisé, se couvrant de plus en plus de plastique. Les dernières R4 sont moins glamours que les premières (à calandre alu et boîte trois vitesses), mais roulent mieux. En particulier depuis la GTL (1978) qui s'insère encore aujourd'hui sans trop de mal dans le trafic quotidien. Certes, son bloc "Cléon-Fonte" 1.1 litre n'a rien d'un foudre de guerre avec ses 34 ch pour un peu plus de 700 kilos, mais il est souple et sobre. Cette Renault s'apprécie tout particulièrement en mode balade, nous faisant lentement défiler le paysage. Elle se révèle aussi très confortable et se penche nettement moins qu'une "Deuche" en virage. Son volant plus droit offre aussi une position de conduite plus moderne. Une voiture qui a franchement bien vieilli... Elle reste également fiable, simple d'entretien et les pièces sont toujours disponibles en nombre. Mais vérifiez bien l'état du châssis, sensible à la corrosion, en particulier le train arrière. Le prix varie très fortement selon le millésime et l'état du véhicule, mais la cote est en hausse: comptez désormais au minimum 5.000 euros pour un modèle en bel état et plus de 10.000 (voire parfois bien davantage...) pour les séries spéciales en état concours. Comme souvent, les modèles les plus anciens sont les plus prisés. Mais la R4 pourrait aussi bientôt ressusciter: il se chuchote que Renault lui prépare une descendance. La 4L du 21e siècle carburerait à l'électricité et serait attendue à l'horizon 2025. Espérons qu'elle conservera les traits sympathiques de son illustre aïeule...