Dans l'étude Deloitte Human Capital Trends 2019 que nous vous dévoilions en exclusivité la semaine dernière, le recours à la main-d'oeuvre alternative (indépendants, fournisseurs de services outsourcés, etc.) occupait une place de choix. Cette main-d'oeuvre n'a plus rien d'alternatif. Elle est devenue mainstream. L'étude révélait aussi que la Belgique était à la traîne dans ce domaine. Principalement en raison du caractère rigide de certains de nos décideurs économiques mais aussi du carcan social qui entoure nos entreprises. Pourtant, chez nous, le recours à l'intérim management (IM) est devenu monnaie courante depuis des années. Selon Federgon, la fédération des prestataires de services RH, le chiffre d'affaires du secteur IM dépasse allégrement les 100 millions d'euros en Belgique. Avec pas moins de 800 missions effectuées chaque année. Ces chiffres ne tiennent évidemment pas compte des missions réalisées en direct (sans passer par un bureau intermédiaire) par ces managers un peu particuliers. Justement, qui sont-ils ces hommes et ces femmes ?

Le chiffre d'affaires du secteur IM dépasse allégrement les 100 millions d'euros en Belgique.

Changer de vie

Le C.V. de Véronique Polet, aujourd'hui HR director a.i. chez Capgemini Belgique, est long comme deux bras. Ces dernières années, elle a occupé des postes de DRH ou de HR manager dans quelques-unes des plus belles entreprises présentes sur notre territoire : Coca-Cola, Toshiba, EDF-Luminus, Toyota, Ecolab, Daiichi Sankyo, Ethias, Consolis, etc. Tout a commencé lors d'une pause carrière qu'elle voulait s'imposer.

" Quand j'ai vendu les parts de ma dernière boîte, explique-t-elle, j'ai voulu faire un break de six mois. J'étais seule et je voulais m'occuper de ma fille. Aller la chercher à l'école tous les jours, partir en vélo acheter mes légumes bios à la ferme, etc. Oui, mais voilà, je me suis ennuyée au bout de six semaines. Professionnellement, vous êtes vite isolés aussi. Je ne trouvais plus personne pour partager un lunch. Je me suis donc relancée. En peu de temps, j'ai eu trois ou quatre propositions dont une de British Telecom. Une autre m'a donné l'option de venir comme salariée ou indépendante. J'ai sauté sur l'occasion et je me suis lancée comme freelance. Au grand dam de mes proches qui me trouvaient folle. Vingt ans après, je ne regrette évidemment pas du tout ce choix. "

Changer de vie, ce fut aussi le moteur de Goedele Depickere, spécialisée dans les matières financières comme la gestion, le reporting et la prévision du budget des entreprises. Après 16 années passées dans un environnement international chez PwC et Avery Dennison, elle a opté, il y a quatre ans, pour une formule qui lui offre plus de flexibilité et de challenges au travail.

Apprendre en permanence

Goedele Depickere: "J'avais assurément envie de plus de diversité dans les projets à accomplir."

" J'avais assurément envie de plus de diversité dans les projets à accomplir, confie-t-elle. En même temps, les fonctions financières nécessitent de travailler à temps plein mais je souhaitais plus de flexibilité pour ma vie de famille. Accepter des missions d'intérim manager dans des services financiers m'offre cette possibilité. Comme nous sommes payés à la journée, je peux m'organiser pour libérer du temps pour ma vie familiale. Et je n'accepte que des missions situées dans les deux Flandres. Soit pas trop loin de chez moi. "

En changeant d'entreprises fréquemment, voire aussi de secteurs, les intérim managers non seulement confortent leurs propres compétences mais élargissent aussi leur palette en se confrontant à d'autres réalités. En d'autres termes, ces changements leur permettent d'apprendre de façon continue.

" Je suis satisfaite de ma vie aujourd'hui, poursuit Goedele Depickere. Ces missions sont une façon très pratique d'acquérir de l'expérience. On change constamment d'environnement, de méthodes de travail, de secteur, de collègues, etc. C'est enrichissant. En même temps, il n'est pas impossible que dans quelques années, j'accepte à nouveau un job de salariée. Le fait de ne pas avoir de collègues permanents me manque parfois. Nous restons des extérieurs malgré tout. Même si j'ai développé, durant ces quatre années, de chouettes relations de travail et un réseau énorme. "

" Devenir indépendante il y a 15 ans fut un choix mûrement réfléchi, renchérit Chantal Berwaerts, récemment HR manager à la Sabca et chez Braun Medical. J'ai toujours eu une soif d'apprendre et devenir freelance dans le domaine des ressources humaines m'a permis de me former de façon encore plus pointue pour encore mieux aider les entreprises qui font appel à moi. Je m'occupe aussi d'outplacement de façon régulière. J'ai déjà reçu des travailleurs quadragénaires qui se sont retrouvés sur le carreau car ils ne voulaient pas se former à de nouveaux outils ou de nouveaux process. Ça me sidère qu'à cet âge-là, on puisse refuser de se former. Il y a quand même encore 20 ans de carrière à assurer... Moi, je me suis formée tout au long de ma carrière. C'est bien utile. Vous savez, beaucoup de départements RH en Belgique sont encore à l'âge de pierre. Notamment en termes de gestion de talents. "

La réputation comme fonds de commerce

Claude Jacqmin: "Quand je rentre dans une entreprise, c'est dans l'idée d'y rester ad vitam aeternam. Cela peut paraître paradoxal."

Compétences, expertise, on touche là le coeur du système des intérim managers. Ce qui fait leur rareté et leur valeur. D'ailleurs, même s'ils ne savent jamais de quoi demain sera fait, peu restent longtemps sur le carreau.

" Mon fonds de commerce, c'est mon C.V. et ma réputation, sourit Véronique Polet. Le métier d'intérim manager, c'est cela. Depuis 12 ans, un bon tiers de mes employeurs temporaires veulent me garder. Cela fait donc 12 ans que je dis non. J'ai même refusé un vrai pont d'or en Suisse. Alors, oui, il y a le stress de la fin de mission. Ne pas savoir où je serai après. Mais c'est du stress positif. Avec mon réseau, ma réputation et les bureaux qui me cherchent des missions, je pense n'être restée que deux fois trois semaines sans travailler. La dernière fois, j'ai reçu sept propositions en quatre jours. C'est grisant, je l'avoue. Je ne suis jamais libre longtemps... "

Comme Chantal Berwaerts, Véronique Polet profite aussi des changements profonds que vivent les ressources humaines en Belgique. Hyper compétentes, elles s'intègrent très vite dans des entreprises. Que ce soit pour mener des projets ou pour une mission temporaire de DRH.

" Il n'est pas facile de trouver un bon DRH, confie Véronique Polet. Le modèle du chef des ressources humaines qui reste 20 ans dans une boîte est périmé. On apprend beaucoup plus en changeant d'entreprise fréquemment. D'ailleurs, les meilleurs bougent. Surtout depuis que la crise de 2008 a cessé de produire ses effets sur l'économie. Il y a actuellement une circulation incroyable. Je suis arrivée chez Capgemini il y a un mois. Je dirige les RH, le temps que l'entreprise trouve un remplaçant à l'ancien DRH, parti dans une autre société. L'idée est de m'utiliser pour faire faire un bond en avant aux RH de la boîte. Je n'ai pas chômé en un mois. En tant qu'externe, j'ai une liberté de parole qui permet de faire bouger les choses ou de débloquer des situations. "

Question réputation et compétences, Claude Jacqmin est aussi un cas à part. Commercial au départ, il a au fil des années développé une excellence opérationnelle en termes de management. Il est capable d'occuper une fonction de direction commerciale, de gérer le changement ou de prendre les rênes d'une entreprise. Ce triple atout fait de lui une rareté sur le marché. Son parcours (Trace, Stib, Partena, AMP, Areva, etc.) parle pour lui. Intérim manager, il l'est. Mais à chaque fois qu'il s'engage dans une nouvelle mission, il l'envisage sur le long terme. " Cela peut paraître paradoxal, explique-t-il. Mais quand j'entre dans une entreprise, c'est dans l'idée d'y rester ad vitam aeternam. Une bonne gestion ne s'envisage que sur le long terme. Après, il y a une différence entre mon souhait et celui de l'entreprise. Souvent la tentation est grande, une fois la mission de base accomplie, de confier la gestion opérationnelle à un profil plus courant. "

Le facteur humain

Claude Jacqmin se définit, lui-même, comme un manager de crise. Mais pas forcément au sens où tout le monde l'entend. " Une entreprise qui se retrouve sans CEO, c'est une crise, assure-t-il. Une boîte qui fait face à de la concurrence ou à des défis imprévus, c'est une crise. Un problème culturel lors d'une reprise ou d'une fusion ? C'est une crise. Une crise, ce n'est pas forcément lié à des remous sociaux. Pour réussir, j'ai besoin de m'imprégner de la culture d'entreprise, de bien savoir où j'entre. Il y a clairement une dimension sociale et humaine très importante. Mettre en oeuvre une méthode qui gagne ou accompagner des changements tout en gagnant la confiance des collaborateurs, c'est passionnant. C'est aussi très fort sur le plan humain. "

En changeant d'entreprises fréquemment, les intérim managers élargissent leur palette de compétences en se confrontant à d'autres réalités.

L'humain, le travail en équipe, c'est aussi ce qui motive Bruno Segers. Il se définit comme un véritable boy-scout. Il doit être en groupe. La consultance en solo, très peu pour lui. Voilà un autre intérim manager avec un C.V. kilométrique. Bruno Segers, c'est l'homme qui a participé à l'intégration de Lotus dans IBM, qui a dirigé Microsoft Belgique pendant six ans et qui a piloté la fusion entre Real Software et Dolmen. Son activité d'IM n'a vraiment commencé qu'en 2006 quand il a créé sa société All Together. Encore que...

" Je me suis senti comme un intérimaire toute ma carrière, confie-t-il. Même dans les grandes boîtes. Mon truc, c'est conduire des projets, mettre en place les équipes pour les réaliser et y arriver. Une fois que c'est fait, vous passez à autre chose. Les boîtes américaines fonctionnent comme cela avec leurs cycles de trois ans qui vous poussent à faire autre chose. Je ne suis pas un entrepreneur, je ne le serai jamais. Je suis un manager qui essaie d'aligner une équipe et des stakeholders autour d'une vision commune. Je dois délivrer des choses. Le bla-bla, très peu pour moi. Il faut aller dans le concret et l'action. J'ai beaucoup travaillé pour des sociétés cotées en Bourse. En fin de compte, je pourrais dire que j'ai été 120 fois un intérim manager de trois mois. Vous délivrez votre objectif du trimestre et vous recommencez. "

Aujourd'hui, Bruno Segers met à profit sa haute expérience de management dans l'IT et dans les fusions et acquisitions pour relever un défi typiquement belge. Mettre en place la DPA, la Digital Platform for Attorneys. Après le protocole signé en 2018 par le ministre de la Justice et les deux ordres belges d'avocats, l'objectif est, pour 2020, de développer une vision commune avec une structure opérationnelle unique et un business plan à long terme. DPA doit permettre une digitalisation complète des relations entre les avocats et la Justice. Bruno Segers en est le CEO par intérim depuis le 1er janvier 2019.

" Je suis un empereur sans vêtements, sourit-il. Je me crée mon propre job. Qui a tout de la mission impossible. Pensez donc, il faut faire travailler ensemble des néerlandophones et des francophones, des informaticiens et des avocats ! Mon expérience en fusions et acquisitions me sera bien utile pour parvenir à aligner ces cultures différentes. Mais, moi, je suis un manager de contact. Travailler en équipe, c'est prendre du temps pour son staff. Se parler une fois par semaine en face-à-face avec mes collaborateurs principaux. Ils ont instruction de m'appeler si quelque chose les chipote ou ne va pas. Et surtout pas de m'envoyer un mail. Ces mails ont tué l'interactivité dans les entreprises. On ne se parle plus, on reste vissé devant son écran. Ce n'est pas ma conception du management. "

Digitalisation

Frederic Van Quickenborne: "J'essaie de changer la course d'un grand bateau de croisière qui se déplace lentement. Une fois qu'il sera placé dans la bonne direction, je partirai."

Dans un monde du travail qui subit une forte transformation numérique, des profils comme ceux de Bruno Segers présentent une sérieuse valeur ajoutée pour tous les secteurs. Si l'ancien CEO de Microsoft Belgique se concentre sur un seul projet à la fois, Frederic Van Quickenborne, le frère du député-bourgmestre Open Vld de Courtrai, lui, est un véritable bouillon de culture. Depuis qu'il est tout petit, il a besoin de cette diversité, de multiplier les projets. Actuellement, il est IT manager par intérim de Die Keure, grande maison d'édition flamande basée à Bruges. Il a été engagé pour digitaliser les processus de ce groupe connu surtout pour ses livres éducatifs et pour préparer le terrain pour le prochain manager salarié.

" J'essaie de changer la course d'un grand bateau de croisière qui se déplace lentement, sourit-il. Une fois qu'il sera placé dans la bonne direction, je partirai. Sans doute dès cet automne. Ce n'est pas mon genre de voguer au soleil sur une mer calme. J'ai besoin d'être motivé, challengé. En même temps, je m'occupe d'une start-up avec Christophe, mon deuxième frère. C'est mon hors-bord ( rires). Nous avons un projet lié à l'Internet des objets. Un système qui permettra de détecter le degré de remplissage des containers et le moment où il faut venir les chercher. Par extension, si cette start-up prend de l'ampleur, je ne suis pas certain d'être la bonne personne pour continuer à la co-diriger. A la sortie de l'université, nous avions mis au point un système à la YouTube, 100% belge. A l'époque, certains s'étaient interrogés sur l'intérêt de poster des vidéos sur Internet. Comme quoi... "

Frederic Van Quickenborne aime travailler avec un bureau. En l'occurrence ADM Wingfield à Gand. Cela lui permet de rencontrer les entreprises qui sont les plus aptes à lui plaire. " Des projets dans l'IT, aujourd'hui, se comptent par centaines, poursuit-il. Trouver des missions n'est vraiment pas un problème. ADM filtre les demandes en fonction de mes envies et de mon besoin de challenge. Si Alexandre De Beir, le patron, me propose une mission, il y a de fortes chances qu'elle me plaise. Ce qui n'est pas forcément le cas quand on me contacte en direct. "

Un tarif à la journée

Bruno Segers: "Je suis un manager qui essaie d'aligner une équipe et des 'stakeholders' autour d'une vision commune."

Tous les intérim managers ne sont pas de l'avis de Frederic Van Quickenborne. Si Claude Jacqmin apprécie les conseils, la sagesse et l'accompagnement de Joseph Sadis (à la tête de Sadis & Co), avec qui il a conduit différentes missions (la dernière au Centre Spatial de Liège débouche d'ailleurs sur une collaboration à long terme), d'autres estiment que le recours à un bureau de placement (quasiment toutes les grandes boîtes de recrutement ou chasseurs de tête ont un département IM) est un modèle dépassé, surtout avec l'avènement des plateformes internet moins onéreuses. Pour bien comprendre, il faut savoir qu'un intérim manager est payé à la journée prestée suivant un tarif convenu. Ce coût journalier varie entre 600 et 1.000 euros brut. La facture est envoyée au bureau (qui rétribue le manager), lequel refacture à l'entreprise en ajoutant une commission (typiquement entre 25 et 30%). Après, il est évident que tous les intérim managers, surtout ceux qui débutent, n'ont pas le réseau qui leur permet de se passer d'un bureau. Bruno Segers, vu sa longue carrière, travaille autant en direct (DPA ou Cullen) que via un bureau (Odgers Berndtson, notamment pour le développement de Smart Belgium Services de Belfius). Il facture, lui, par mois. " Je conviens d'un montant mensuel avec des engagements précis, conclut-il. Je suis disponible tout le temps, cinq jours par semaine. Je ne prends qu'un seul mandat opérationnel à la fois. J'ai encore quelques mandats non exécutifs, comme ceux d'administrateur de Cullen ou de président de Flanders Investment & Trade, qui aide les entreprises flamandes à l'étranger et les étrangères à s'installer ou se développer en Flandre. "

Alors, cher et pas pour toutes les bourses, un intérim manager ? A comparer avec le tarif horaire demandé par certaines professions manuelles...

Par Xavier Beghin.