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Avions à l'arrêt, séjours annulés, réservations reportées..., le secteur du tourisme traverse la période la plus noire de son histoire. Les projections de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT), institution qui dépend des Nations unies, tablent sur une chute de 50 à 78% du nombre de voyageurs à travers le monde. Par comparaison, la crise financière du début du siècle avait à peine entraîné un recul de... 4,2% en 2009. L'OMT qualifiait alors 2009 de " pire année depuis 60 ans " ! " Depuis la mi-mars, tout est à l'arrêt. Le secteur survit sous perfusion, résume Jean-Luc Hans, vice-président de l'Association belge des tour-opérateurs (ABTO). Heureusement, nous avons les primes, les droits passerelle, les bons corona pour les clients qui apportent une bouffée d'oxygène. Nous devons panser les plaies mais elles sont encore bien ouvertes. " La situation est d'autant plus dramatique que, si les clients ont disparu, le travail a dû, lui, continuer avec l'organisation des rapatriements et la gestion des annulations. " Les choses ne reprendront pas du jour au lendemain, poursuit Jean-Luc Hans. Pendant encore plusieurs mois, les clients viendront avec des reports et des bons à valoir. Nous aurons donc travaillé deux fois pour un même service. Le retour à la normale, pour nous, ce ne sera pas avant 2022. " Mais que signifie exactement ce " retour à la normale " ? Les envies des voyageurs n'auront-elles pas évolué durant ces longues semaines de confinement qui ont donné un fameux coup d'accélérateur à la tendance circuit-court et retour au local ? " Je ne suis pas futurologue mais on peut supposer que les gens auront un peu peur de la foule et chercheront à privilégier l'arrière-pays ou la montagne par rapport aux plages bondées, poursuit le vice-président de l'ABTO. Cela dit, je ne pense pas que les grandes destinations en souffriront beaucoup. Venise, Rome et Barcelone auront toujours autant de choses à offrir aux visiteurs. " Plusieurs coups de sonde tendent toutefois à confirmer le souci de proximité. Prenons les recherches sur Airbnb, par exemple : 67% des recherches effectuées par les Belges entre le 15 avril et le 15 mai concernent des logements en Belgique. En France, cette proportion grimpe même jusqu'à 85%. " Ces recherches locales sont plus de trois fois supérieures à celles de la même période l'année dernière ", précise Airbnb. Les villes côtières restent les plus demandées mais la plateforme constate une nette augmentation des recherches pour les destinations à la montagne et à la campagne, " confirmant une tendance déjà forte pour le tourisme rural ces dernières années ". Une enquête menée en avril par Dedicated Research pour le compte de la Région wallonne révèle que 27% des Belges envisagent des vacances en Wallonie cet été alors que seulement... 8% d'entre eux avaient prévu de le faire avant le confinement. La proportion est identique dans les deux grandes communautés du pays. Les projets à la côte belge ont eux aussi sensiblement augmenté, passant de 11 à 25% (et même 35% pour les néerlandophones). Ces déclarations d'intention se traduisent déjà dans les réservations estivales. " L'été se vend très bien et quasi exclusivement à des Belges, confie Joris Vandendooren, responsable du marketing chez Ardennes-Etape, l'une des plus importantes structures de location de vacances en Wallonie. Si la tendance se confirme, nous aurons vraiment un été belgo-belge. " Succès ne signifie pas jackpot : nombre de ces réservations ne sont en fait que le report de séjours prévus lors des longs week-ends printaniers (moments très forts pour le tourisme ardennais) et qui ont dû être annulés. Les réservations pour juillet-août n'apportent donc pas systématiquement de nouvelles recettes, même si Joris Vandendooren note une nette augmentation de la durée moyenne des séjours. Les semaines complètes devancent désormais les week-ends de deux ou trois nuits. " Cela nous donne une équation bizarre, souligne Miguel Cotton, fondateur de l'agence Continents insolites (revendue depuis) et professeur en Tourisme à l'ULB. D'un côté, il n'y a jamais eu autant de demandes et, de l'autre, la capacité de nombreuses attractions ainsi que des restaurants sera limitée. " D'où un risque réel de décevoir les attentes. Pour lui, la clé du succès sera de parvenir à donner confiance aux visiteurs, de les rassurer sur les conditions sanitaires, la désinfection des chambres, les règles de service dans les restaurants... Si cette clé fonctionne, l'été 2020 sera alors pour le tourisme belge une " occasion inouïe de se réinventer ". Et c'est sans doute un peu plus vrai encore pour la Wallonie, qui pourrait tirer parti de l'aspiration aux grands espaces naturels (ça change du confinement ! ) autant que de la vogue du " local " et des produits du terroir. " Ce tourisme de nature et de proximité, c'est vraiment notre marque de fabrique, explique la ministre du Tourisme Valérie De Bue (MR). Nous avons vu ce mouvement de citoyens qui, confinés, ont redécouvert les commerces de proximité et les produits des fermes du coin. Mieux intégrer le commerce local dans la dynamique touristique, c'est un bel enjeu pour nous. Le tourisme, ce n'est pas seulement un hébergement et des attractions, c'est une expérience à vivre avec les producteurs locaux, les fermes pédagogiques, l'artisanat, etc. " Chercher à alimenter tout un tissu économique et commercial autour du tourisme est d'autant plus pertinent en cette année 2020 que si les Belges ont changé leurs plans de vacances, c'est bien évidemment avant tout en raison des incertitudes et des risques sanitaires mais aussi dans un souci affirmé de soutenir l'économie locale (22% des répondants francophones au sondage Dedicated). Quelque 61% des francophones et 52% des néerlandophones se disent prêts à changer leurs projets de vacances pour soutenir l'économie de leur pays ou région. Le développement de l'écosystème touristique était esquissé dans l'accord de gouvernement de l'an dernier, la ministre va maintenant y donner un grand coup d'accélérateur. Elle avance l'intégralité des subventions disponibles pour les 27 maisons du tourisme - qui connaissent leur territoire et ses acteurs - afin que celles-ci puissent rapidement proposer des circuits ou produits intégrés répondant à cet enjeu, en croisant balades à vélo, découverte d'une micro-brasserie, visites insolites, séjours dans des cabanes sur pilotis, etc. Ces actions seront poussées par une vaste campagne de communication touristique sur le thème " Changer d'air " qui veut rendre le sud du pays attractif pour toutes les générations et pour tous les types de délassement. " Le but n'est pas d'identifier des sites en tant que tels mais de montrer une ambiance, une atmosphère, de susciter des émotions, précise Valérie De Bue. C'est une signature qui va perdurer. Cette année 2020 doit être un tremplin pour l'avenir et mettre en évidence la diversité de notre offre touristique. " Les opérateurs sont invités à s'approprier la campagne et à la décliner sous leur propre nom afin d'en amplifier la portée. Cette communication coïncide avec une refonte de l'offre en ligne grâce au site visitwallonia.be et, plus largement, avec un effort de digitalisation du secteur. " Nous avions constaté que très peu d'opérateurs étaient vendables en ligne, explique Etienne Claude, directeur général de Wallonie Belgique Tourisme (WBT). Nous avons alors lancé un appel d'offre, à l'époque avec le ministre René Collin (cdH), afin de pouvoir proposer à ces opérateurs une solution de réservation en ligne à un prix avantageux. " Une anticipation très judicieuse puisque les conditions sanitaires poussent maintenant les réservations en ligne. Cent cinquante opérateurs ont déjà été équipés et WBT espère doubler ce chiffre durant l'été. " J'ai été positivement étonnée par la réaction des opérateurs touristiques, reprend Valérie De Bue. Ils se mobilisent pour intégrer l'outil régional de commercialisation mais ils ont aussi profité du confinement pour accélérer la concrétisation d'autres projets numériques, comme le lancement d'une application smartphone qui remplacera l'audioguide du mémorial 1815 à Waterloo. La crise, même si elle est très dure, peut aussi être une opportunité de rebondir et de mettre en place les outils qui positionneront mieux nos attractions à l'avenir. " Reste une question cruciale : la Wallonie dispose-t-elle des infrastructures d'hébergement suffisantes pour accueillir dans de bonnes conditions un éventuel afflux de touristes ? Oui, répondent en choeur nos interlocuteurs. " On a parfois encore cette image vieillotte de la Wallonie profonde, avec le gîte et son vieux canapé devant la cheminée, sourit Etienne Claude. Les choses ont bien évolué. Les Lacs de l'Eau d'Heure, pour ne citer qu'eux, ont investi énormément pour pouvoir proposer un hébergement de qualité. Nous sommes maintenant bien positionnés. " " Les propriétaires de gîtes ont compris qu'ils devaient diversifier leur offre afin de faire de leur maison une 'expérience' pour le touriste ", ajoute Joris Vandendooren (Ardennes-Etape) qui espère que les budgets publics, très sollicités par le soutien au secteur et l'ambitieuse campagne de communication, permettront néanmoins de prévoir l'animation des places des villages et petites villes, animation essentielle dans la dynamique du tourisme rural. Cette recherche d'espaces et de produits de terroir, cela ne fait a priori pas l'affaire de Bruxelles. Selon l'étude de Dedicated, moins de 5% des Belges envisagent la capitale comme destination de vacances cet été. Bruxelles doit pourtant attirer des voyageurs pour compenser, ne fût-ce que partiellement, l'arrêt total des congrès et salons, qui génèrent désormais la moitié de ses recettes touristiques. " Nous avons 360 musées et sites à visiter, pour tous les publics et toutes les générations, mais on le sait peut-être mieux à l'étranger qu'en Belgique, concède Patrick Bontinck, CEO de visit.brussels. La perception internationale de Bruxelles est souvent plus positive que dans le pays. L'enjeu pour nous est de capitaliser sur cet été un peu spécial pour réconcilier les Belges avec leur capitale, de leur faire découvrir un Bruxelles qui a très fort changé. " Comment ? Le gouvernement régional vient de débloquer un premier budget de 7 millions d'euros pour financer une campagne de promotion touristique, les investissements numériques et sanitaires des opérateurs ainsi que la réduction de la Brussels Card 48 h. L'objectif de cette dernière mesure est d'inciter les touristes wallons et flamands à passer la nuit à Bruxelles plutôt que d'effectuer des allers-retours. " Pour comprendre Bruxelles, il faut vivre Bruxelles, insiste Patrick Bontinck. En quelques années, c'est devenu la ville la plus cosmopolite d'Europe. C'est cela aussi l'expérience bruxelloise : vivre avec les Bruxellois dans une grande diversité de personnes et de cultures. " Cette année, cette expérience bruxelloise ne pourra évidemment pas inclure de grands rassemblements comme le BSF ou Bruxelles-les-Bains. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y aura aucune activité culturelle ou festive en extérieur. Le projet " Bruxelles en vacances " prend en effet le relais cet été. Il vise le soutien et la coordination d'une myriade de petites initiatives récréatives dans les quartiers et les espaces publics. " Il y a un effort collectif pour dynamiser la ville ", résume le CEO de visit.brussels. Wallons, Bruxellois et Flamands fondent donc de grands espoirs sur cet été touristique 2020, qui doit permettre de poser des jalons intéressants pour les prochaines années. On notera avec intérêt que les trois Régions, et même les quatre entités puisque la communauté germanophone assume également la compétence touristique, semblent agir avec une certaine harmonie. Toutes les quatre ont ainsi adopté des règles sanitaires identiques et elles avancent ensemble sur des mesures de relance structurelles, à moyen et long terme. " Nos produits touristiques sont très différents et très complémentaires, explique Valérie De Bue. Cela facilite une approche de coopération. " Les prochains mois diront si cette bonne entente perdure au moment de décrocher et de répartir les fonds européens nécessaires pour investir dans des infrastructures de tourisme durable.