Fini le " distribashing ". Cette tendance à taper sur la grande distribution en l'accusant de tous les maux. Car depuis le début de la crise, cette dernière retrouve ses lettres de noblesse ! Les citoyens applaudissent son personnel, louent ses services de livraison, patientent dans les files d'attente à l'entrée de ses magasins. Mais des voix s'élèvent pour réclamer un peu plus de solidarité de la part d'un secteur aujourd'hui florissant.
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Fini le " distribashing ". Cette tendance à taper sur la grande distribution en l'accusant de tous les maux. Car depuis le début de la crise, cette dernière retrouve ses lettres de noblesse ! Les citoyens applaudissent son personnel, louent ses services de livraison, patientent dans les files d'attente à l'entrée de ses magasins. Mais des voix s'élèvent pour réclamer un peu plus de solidarité de la part d'un secteur aujourd'hui florissant. C'est le cas de certains fournisseurs qui dépendent davantage de l'horeca, aujourd'hui à l'arrêt, et qui attendent un geste des supermarchés. Comme ce patron qui veut à tout prix garder l'anonymat : " Durant cette crise inédite, tous les acteurs du secteur doivent se serrer les coudes, dit-il. La grande distribution profite bien de cette période, son chiffre d'affaires explose. Ce sont autant de millions de repas supplémentaires pris à domicile et payés cash tandis que nous, PME, sommes payées à 60, voire 90 jours, à la fin du mois. Il s'agit de délais très longs, notre trésorerie souffre et il nous est compliqué de faire face à toutes nos autres obligations. Les distributeurs pourraient-ils nous payer plus rapidement ? Au lieu de cela, certaines chaînes vont même jusqu'à nous demander des efforts supplémentaires. L'un d'entre nous a ainsi été contacté au début de la crise par Delhaize qui, sachant que son entreprise était désormais plus que jamais dépendante, souhaitait une 'amélioration de dossier' ( comprenez une baisse de prix) de 2 à 3%. " Contactée, l'enseigne au lion dit ne pas souhaiter s'exprimer sur des cas spécifiques et anonymes mais affirme que ce genre d'attitude n'est " pas dans (ses) pratiques ". " Cela ne sert à rien de mettre la pression sur nos fournisseurs, surtout durant cette période ", affirme Roel Dekelver, porte-parole. Le responsable assure par ailleurs que Delhaize n'est pas du tout fermé à une révision du délai de paiement pour certains fournisseurs. " C'est du cas par cas, dit-il. Cela dépend de plusieurs paramètres. Mais notre responsable des achats confirme que nous pouvons envisager un paiement plus rapide des fournisseurs qui sont sous pression. " Chez Carrefour, on tient à nuancer la situation financière de la grande distribution. " Nous vendons certes plus, mais ce n'est pas du net, explique la porte-parole de l'enseigne française, Aurélie Gerth. Nous devons réorganiser complètement notre manière de travailler, ce qui engendre de nombreux frais. Nous investissons massivement dans l'hygiène du magasin, nous avons acheté des plaques de plexiglas, des gants, des masques, du gel désinfectant pour protéger notre personnel et nos clients. Nous avons également investi dans un dépôt supplémentaire. " Le distributeur explique toutefois être " particulièrement attentif aux situations économiques actuelles " de certains de ses fournisseurs. " Nous nous devons de soutenir le contexte économique belge et tout particulièrement celui des TPE et PME dont les collaborateurs sont parfois nos clients, affirme la responsable. Nous n'avons rien à gagner à créer un désert économique autour de nous. " Carrefour explique ainsi soutenir plusieurs fabricants particulièrement dépendants de l'horeca. " En boucherie, par exemple, nous avons apporté un support au groupe Equinox ( spécialiste anversois de la viande chevaline, Ndlr), détaille Aurélie Gerth. Nous avons également acheté aux fabricants Driscoll's et Special Fruit deux camions de fruits rouges destinés à l'horeca. " L'enseigne dit enfin aider des grossistes dont les principaux clients sont actifs dans l'horeca, et se montrer plus souple avec ses fournisseurs actuels de plats cuisinés, qui ont perdu leur business food service. " Nous acceptons des livraisons avec des DLC ( dates limites de consommation, Ndlr) inférieures au contrat date afin de permettre à ces fournisseurs d'écouler leurs stocks et de faire face à des commandes très irrégulières, précise la porte-parole. Nous annulons aussi temporairement les pénalités logistiques prévues au contrat. " Du côté de Delhaize, on a référencé de nouveaux fournisseurs habitués à livrer l'horeca en temps normal. " C'est pour cette raison que vous trouvez par exemple dans nos rayons des emballages de farine de cinq kilos, un conditionnement que nous ne proposons jamais, explique Roel Dekelver. Nous avons besoin de volumes supplémentaires, et il arrive que nos fournisseurs actuels ne puissent pas suivre. " Certains fabricants sont en effet sur-sollicités en cette période, et peuvent ainsi accroître leur chiffre d'affaires dans la mesure de leurs capacités. C'est notamment le cas du producteur de sauces wallon Colona, qui enregistre environ 30% de ses ventes dans la grande distribution, et 70% dans l'horeca.Durement touché par la crise, le groupe, qui produit essentiellement pour des marques de distributeur, a pu augmenter son chiffre d'affaires retail de 15%. Certes, cela ne compense pas les pertes enregistrées dans l'horeca, mais c'est déjà cela de pris. Les commandes des supermarchés sont très importantes pour le moment, confirme son directeur, Philippe Colon. Malgré la crise, nous allons parvenir à faire 40 à 45% de notre chiffre d'affaires habituel. Nos lignes de production de petits conditionnements tournent à plein régime. Nous travaillons jour et nuit, et produisons même le samedi." Le responsable n'a, du coup, pas encore décroché son téléphone pour contacter ses clients distributeurs et leur demander un geste. " Nous nous en tirons jusqu'à présent, dit-il. Nous avons pu négocier avec les banques et nos fournisseurs acceptent quelques délais de paiement supplémentaires, mais notre trésorerie peut s'abîmer très vite. Les grossistes nous paient un peu au lance-pierre car ils n'ont aucune rentrée de la part de leurs clients dans l'horeca. Si la situation venait à se dégrader, il est clair qu'être payé plus rapidement par la grande distribution, à 30 jours par exemple, pourrait nous donner une sacrée bouffée d'oxygène. " Tous les fabricants n'ont cependant pas vu leurs ventes grimper en supermarché, loin de là. Les responsables de cette entreprise spécialisée en boulangerie industrielle, à la fois active dans l'horeca et la grande distribution, pensaient aussi que cette période allait booster leurs ventes en grande surface. Ils ont vite dû déchanter. Non seulement leur chiffre d'affaires dans la grande distribution n'a pas augmenté, mais il a même reculé. " Les retailers ne nous commandent plus qu'un assortiment limité, explique-t-on. Ils disposent de moins de personnel pour cuire nos produits, et les collaborateurs présents ont bien d'autres choses à faire. Par ailleurs, les consommateurs se tournent davantage vers des produits de base. Les croissants, pains au chocolat et autres viennoiseries plus élaborées connaissent beaucoup moins de succès, la consommation on the go étant à l'arrêt. " Enfin, il est un autre secteur qui n'a pas vu ses ventes augmenter dans la grande distribution : le brassicole. " Il est impossible de compenser dans les grands magasins l'arrêt des ventes dans l'horeca, assure Jean-Louis Van de Perre, président de la Fédération des brasseurs belges. Il y a bien eu un petit effet en début de confinement mais, aujourd'hui, nous constatons même une baisse des volumes. Or, nous sommes très durement touchés, à la fois par la fermeture de l'horeca qui représente 42% des canaux de vente de bières en Belgique, mais aussi par l'impossibilité d'exporter ( 70% de la production belge de bière sont exportés, Ndlr). En cette période particulière où tout le monde connaît des difficultés, une solidarité des grands magasins vis-à-vis de leurs fournisseurs, y compris les brasseurs, serait donc la bienvenue. "