L'homme fait un sit-in depuis des heures devant la Maison Blanche. Flanqué d'un vieux bonnet et de gants fourrés, il manifeste contre la construction d'un oléoduc entre le Canada et le golfe du Mexique, censé transporter l'un des pétroles les plus polluants du monde. Sa fille Isabel s'est menottée aux grilles pour empêcher la police de la déloger. Aussi sec, elle est envoyée en prison. Le père s'échappe in extremis. Il a reçu l'appel d'un proche disant que non, franchement, ça la fichait mal de trouver un milliardaire parmi ce troupeau de babas cools. Encore plus de l'expédier au poste ! " C'est quand même fou, ce pays où l'on est fier de voir sa fille se faire arrêter ", nous raconte Jeremy Grantham dans une veste sombre qui, pour le coup, trahit plus son appartenance à Wall Street qu'au militantisme écolo.
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L'homme fait un sit-in depuis des heures devant la Maison Blanche. Flanqué d'un vieux bonnet et de gants fourrés, il manifeste contre la construction d'un oléoduc entre le Canada et le golfe du Mexique, censé transporter l'un des pétroles les plus polluants du monde. Sa fille Isabel s'est menottée aux grilles pour empêcher la police de la déloger. Aussi sec, elle est envoyée en prison. Le père s'échappe in extremis. Il a reçu l'appel d'un proche disant que non, franchement, ça la fichait mal de trouver un milliardaire parmi ce troupeau de babas cools. Encore plus de l'expédier au poste ! " C'est quand même fou, ce pays où l'on est fier de voir sa fille se faire arrêter ", nous raconte Jeremy Grantham dans une veste sombre qui, pour le coup, trahit plus son appartenance à Wall Street qu'au militantisme écolo. Son bureau, qui domine la baie de Boston, n'est pas particulièrement clinquant pour un loup de la finance. La moquette, d'un marron douteux, semble avoir vécu la crise de 1929. Les commodes sont couvertes de bouddhas ancestraux, rapportés de Chine et du Japon. C'est le seul aspect zen que l'on trouvera chez ce Britannique, en exil depuis 40 ans, qui a décidé de consacrer le restant de sa vie à l'écologie. " C'est impressionnant de voir à quel point les gens ne sont pas effrayés par les choses effrayantes qui risquent de leur arriver ", résume le fondateur de Grantham Mayo Van Otterloo (GMO), une société gérant plus de 100 milliards de dollars d'actifs. Jeremy Grantham est une légende de la finance. De celles que les investisseurs écoutent avec déférence et vénèrent pour leurs prophéties. Cassandre de Wall Street, il est connu pour annoncer les catastrophes futures et identifier les bulles financières avant qu'elles n'éclatent. Il voit souvent juste, quoique souvent trop tôt. En 1986, il anticipe avec quelques semaines d'avance l'éclatement de la bulle japonaise. En 2000, il pressent la surchauffe des valeurs internet. Alors que les actions s'emballent, il transforme le portefeuille de ses clients en une combinaison de cash et d'obligations. Bingo ! En août 2007, il prend le pari qu'une grande banque fera prochainement faillite - on est un an avant la chute de Lehman Brothers. Il annonce un effondrement de l'immobilier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il achète du yen et vend de la livre. Bingo à nouveau ! Beaucoup le taxent d'oiseau de mauvais augure. A force d'écrire des choses horribles, elles finissent par arriver, maugréent les jaloux. C'est oublier qu'il se montre parfois très bullish, c'est-à-dire très optimiste. " C'est quand on est terrifié qu'il faut réinvestir ", écrit-il le 4 mars 2009 dans sa lettre aux investisseurs. Son courrier est daté du jour exact où la Bourse américaine reprend le chemin de la croissance. Idem en 2000, où il préconise d'investir massivement dans les pays émergents. Un coup de génie, qui lui fera gagner des centaines de millions d'euros. Son dernier pari est, de loin, le plus fou. Comme un joueur de casino qui miserait tous ses gains sur un numéro, Jeremy Grantham veut consacrer tous les siens à un seul investissement. Un investissement auquel d'ailleurs personne ne croit, et que beaucoup assimilent à de la philanthropie ! Pas moins de 98% de sa fortune doit ainsi servir la cause environnementale, a-t-il décidé, soit environ 1 milliard de dollars. Une folie, c'est le mot, quand on sait tout ce que ses pairs amassent en Bourse, grâce aux valeurs technologiques notamment. Sa démarche serait inimaginable en France. Elle reste inédite aux Etats-Unis où les patrons les plus généreux s'engagent à abandonner la moitié de leur richesse à leur mort, mais jamais la quaIl vole en classe éco autant que possible et se rend au travail à pied. A l'aéroport de Londres, il refuse de prendre le taxi. C'est métro jusqu'au centre, avec ses jeunes collègues qui se font un plaisir de porter ses valises. Il se dit écolo quand d'autres le disent carrément radin. " Il est cher, ce crabe... 22 dollars ! " commente-t-il en regardant la carte du Legal Seafood, l'un des restos les plus anciens de Boston. Il vit dans la même maison de Beacon Hill depuis 45 ans. L'un de ses seuls caprices fut l'achat d'une Tesla Model 3, il y a quelques mois. Mais il n'est pas de ces ayatollahs qui veulent bannir la viande, les voitures et les voyages en avion : " Tous les efforts écologiques que nous faisons à titre individuel sont triviaux, défend-il au risque de faire bondir les défenseurs de la cause environnementale. C'est même décourageant de voir à quel point nos petites actions personnelles ont peu d'effet. " Là n'est pas ce qui le contrarie le plus. Sa hantise est de quitter le monde sans connaître la fin du film. " J'adorerais revenir sur Terre, 10 ans après ma mort, et voir si les hommes auront été à la hauteur des enjeux actuels. Je n'en ai aucune idée ", reconnaît-il avec une sincérité déconcertante alors qu'il déambule sur les quais de Boston. A défaut d'être éternel, son rêve serait qu'une technologie révolutionnaire émerge dans les prochaines années, dans laquelle il pourrait investir toute sa fortune. Une technologie qui sauverait la planète et enrichirait les investisseurs qui l'ont soutenue. Il a beau être l'un des plus grands philanthropes d'Amérique, il reste, avant tout, un adepte du poker financier. Par Lucie Robequain.