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La baie vitrée donne sur le chantier, bien avancé, de la future usine de bioproduction sur le campus d'UCB à Braine-l'Alleud. On y produira notamment le nouveau médicament contre le psoriasis, développé par l'entreprise belge. Cette vue illustre parfaitement le dynamisme du secteur pharmaceutique belge et l'attention croissante portée aux activités de production de médicament, et pas seulement de recherche. Une évolution qui risque toutefois de se heurter aux difficultés de recrutement, notamment dans les profils scientifiques... Jacques Marbehant a rejoint UCB en 2002 ; il en est aujourd'hui le senior vice president, responsable des activités manufacturing et investissements industriels. Pour Trends-Tendances, ce biochimiste de formation évoque avec Thomas Dermine, secrétaire d'Etat à la Relance et porteur du projet d'European Biotech Campus à Gosselies, les différentes pistes pour répondre à ce défi. TRENDS-TENDANCES. Comment s'est déroulée l'année 2021 pour UCB? JACQUES MARBEHANT. Notre métier, c'est d'amener sur le marché des traitements innovants pour les patients souffrant de maladies graves. Cette année a été marquée par l'approbation cet été de notre nouveau traitement contre le psoriasis. Le Bimzelx suit maintenant sa phase de lancement dans les différents pays européens. Nous avons aussi reçu des résultats positifs pour les études cliniques de phase 3 (la dernière avant la mise sur le marché, Ndlr) de plusieurs de nos candidats médicaments. Tout cela confirme la capacité d'UCB à se réinventer. Nous avons encore engagé 450 personnes en Belgique cette année. Sur notre site de Braine-l'Alleud, une nouvelle usine est sortie de terre en 18 mois. Elle est déjà dans un processus de démarrage progressif des activités. Avez-vous eu des difficultés pour recruter ces 450 personnes? J.M. La Belgique est un écosystème très favorable pour les entreprises biopharmaceutiques, on le voit à travers les investissements d'UCB et d'autres. La croissance est telle qu'il devient difficile de trouver les compétences nécessaires. Mais nous y travaillons en interne comme en externe avec les autorités. Les atouts de la Belgique sont notamment le large réseau universitaire, qui fournit une bonne base de compétences, et les facilités de reconversion du pôle ouvrier, à travers notamment des initiatives développées par Biowin (pôle de compétitivité des sciences du vivant). La Belgique est bien positionnée, sur le long terme, pour faire croître ce que l'on appelle la vallée de la santé et que le monde biopharmaceutique suit de près. THOMAS DERMINE. Nous parlons vraiment d'un secteur d'excellence pour la Belgique: 44% de notre balance commerciale positive provient des exportations biopharmaceutiques, la grande majorité des vaccins exportés par l'Europe sont " designed and produced in Belgium". Si le Premier ministre a lancé une stratégie nationale de biopharma valley, c'est pour regarder quels obstacles pourraient écorner cette position de leadership d'ici 10-15 ans. L'accès aux talents est l'un de ces obstacles, à la fois en termes de quantité et de qualité. A l'heure où nous nous parlons, 600 postes sont ouverts dans le secteur et rien qu'avec les grands investissements confirmés par UCB, GSK, Catalent, Univercells et quelques autres, nous arrivons à des besoins connus de 3.000 équivalents temps plein (ETP) dans les deux prochaines années. C'est une opportunité magnifique pour à la fois stimuler un secteur économique capital pour la Belgique et créer de nouveaux emplois dans une région, comme la Wallonie, qui affronte un défi de reconversion industrielle. La biopharma est aussi bien développée au nord qu'au sud du pays, d'où l'intérêt d'une stratégie nationale. Ces emplois sont certes nombreux mais ils exigent souvent des profils scientifiques assez rares... TH.D. Pas forcément, non. Un tiers de ces jobs créés dans la pharma sont pour du personnel non qualifié et 20% peuvent être des "premiers jobs", des postes d'entrée dans la carrière professionnelle. Cela rompt avec les préjugés sur la biopharma qui ne recruterait que des docteurs en sciences! Ne restons pas calés sur cette idée selon laquelle on fait beaucoup de R&D en Belgique mais que la production, ce n'est plus pour nous. Nous avons aujourd'hui sept ou huit projets de construction d'usine, avec UCB et d'autres. Il faut sortir d'un certain fatalisme à cet égard. J.M. Effectivement, nos besoins couvrent l'ensemble des métiers imaginables, des employés administratifs aux responsables RH en passant par des financiers, des spécialistes de l'approvisionnement, des services techniques d'automation, etc. TH.D. Quand je suis revenu en Wallonie ( Thomas Dermine fut consultant chez McKinsey durant huit ans, Ndlr), j'ai travaillé sur la reconversion de Caterpillar. J'ai été très étonné de constater que des ouvriers qui avaient travaillé sur des lignes d'assemblage d'engins de plusieurs tonnes pouvaient être reconvertis relativement facilement sur des lignes de production dans le secteur pharmaceutique. Les environnements et les produits changent mais, fondamentalement, les processus restent les mêmes. Cela n'empêche pas, bien entendu, que nous devons aussi travailler à long terme sur l'attractivité des parcours scientifiques. A l'ère des jumeaux numériques, de l'analyse de données, de la robotisation des processus, je suis frappé par le besoin d'hybridation des talents, entre les sciences de la vie, de l'ingénieur et de l'informatique. Mais aussi de l'hybridation entre les compétences managériales ou financières et les compétences techniques. Malgré ces problèmes de recrutement, pourquoi UCB a-t-elle choisi de continuer à se développer en Belgique avec sa nouvelle usine de Braine-l'Alleud? J.M. Cet investissement de 300 millions d'euros, c'est le résultat d'un ancrage belge et d'un écosystème favorisé tant par les autorités que par la direction belge. Il s'ajoute à d'importants investissements en recherche. Tout cela a conduit à l'approbation d'une nouvelle molécule et, aujourd'hui, à cet investissement qui concrétise cette innovation dans la durée comme dans la durabilité, avec des objectifs de réduction de notre empreinte environnementale. Cela permet de boucler la boucle sur la recherche de talents, car les jeunes générations ont besoin d'être vraiment convaincues par le sens de ce qu'elles font. TH.D. Lors des discussions autour du plan de relance, j'ai pu constater l'attention portée à l'environnement mais aussi au développement local. Il y a vraiment une volonté d'UCB et d'autres entreprises de s'impliquer davantage dans les défis du cadre, du territoire dans lequel elles évoluent. C'est pourquoi nous avons décidé de placer les entreprises dans la cabine de pilotage de l'European Biotech Campus prévu à Gosselies. C'est la manière sans doute la plus efficace de définir les formations qui collent au plus près aux besoins des entreprises. Ce campus, c'est pour 2025 ou 2026. Le secteur, qui prévoit, dites-vous, la création de 3.000 postes sur les deux prochaines années, peut-il attendre jusque-là? TH.D. Non bien sûr. Nous travaillons en deux temps. D'une part, nous injectons 10 millions d'euros pour augmenter de 25% la capacité du centre de formation sectoriel Cefochim (Seneffe), qui pourra ainsi former 1.000 personnes de plus par an. D'autre part, il y aura l'European Biotech Campus à Gosselies, qui représente un investissement de 30 millions d'euros. Il se bâtit autour de quatre piliers. Le coeur du réacteur, ce seront les formations aux métiers de la bioproduction, avec toute la chaîne d'approvisionnement. Les entreprises seront impliquées directement dans le design et l'exécution de ces formations, car elles sont les mieux placées pour estimer les besoins de demain. Sur le campus, on travaillera aussi sur l'intégration des technologies numériques dans les processus de production (robotique, analyse de données, etc.) et sur les compétences de gestion spécifiques pour la biopharma. Je songe notamment à tous les aspects réglementaires. Enfin, nous prévoyons aussi une immersion STEM ( filières scientifiques, Ndlr) pour les élèves du secondaire. Ils pourront découvrir les choses incroyables que l'on fait dans les labos et les salles blanches. Si on m'avait montré tout cela à l'école, j'aurai peut-être choisi des études d'ingénieur civil plutôt que d'ingénieur de gestion. J.M. Dès le départ, nous avons été impliqués dans la réflexion. La certitude d'avoir, sur le long terme, un pôle de talents à la taille de nos ambitions renforcera notre ancrage. Quand on investit, comme UCB le fait, on s'engage dans la durée. La disponibilité des talents est alors un facteur prépondérant dans la localisation des investissements. Avec ce campus, on fait appel à la compétitivité saine qui surgit de la concentration des acteurs. Des personnes d'UCB y côtoieront des gens de GSK, les bonnes pratiques pourront plus facilement essaimer et cela renforcera l'innovation en Belgique sur le long terme. La présence de tous ces acteurs va permettre de matérialiser des opportunités de cross-fertilisation, de transversalité. TH.D. Quand je parle de l'implication des entreprises dans la gouvernance, je ne songe pas uniquement aux grandes entreprises. Les start-up, les biotechs y ont leur place. Il faut regrouper les besoins de formation pour atteindre une taille critique et pouvoir ainsi, par exemple, aller chercher l'excellence en attirant sur le campus des opérateurs de formation européens, en complément des opérateurs belges que sont les universités, le Forem, l'IFAPME, les entreprises, etc. Le dispositif devra cependant rester suffisamment agile pour répondre à la diversité des besoins. Entretenir le succès du secteur pharmaceutique, c'est très bien. Mais n'y a-t-il pas un risque de trop forte dépendance de l'économie belge, et peut-être singulièrement de l'économie wallonne, aux performances d'un seul secteur? TH.D. A l'échelle d'un petit territoire comme le nôtre, on peut devenir champion du monde. Mais on ne peut pas l'être dans 15 secteurs et 36 technologies. Je n'ai donc aucune réserve à miser sur les succès de l'industrie pharmaceutique. S'il y a un risque de dépendance, ce n'est pas à l'égard d'un secteur mais plutôt d'une firme. Nous l'avons vécu précédemment avec Caterpillar ou Cockerill-Sambre pour la sidérurgie. Dans la biopharmacie, nous avons une grande diversité d'acteurs, des petits, des grands, des firmes qui collaborent entre elles, etc. La force, c'est tout cet écosystème, pas une ou deux entreprises individuelles. Quand je vois le dynamisme des biotechs, quand je vois la créativité des champions qui émergent, je suis convaincu que nous avons raison de miser sur l'innovation dans la biopharmacie. Dans 300 ans, on aura toujours besoin de thérapies, même si elles seront sans doute très différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui. J.M. Le milieu favorable, tel qu'il a été créé, attire beaucoup d'acteurs différents. On ne peut pas résumer le secteur de la santé à un type d'industrie: cela inclut la chimie des petites molécules et des larges molécules, les dispositifs médicaux, l'imagerie médicale, la médecine nucléaire... Plus les mesures sont là pour entretenir l'écosystème, plus elles amènent une diversité de métiers dans le secteur. La pharma, c'est 40.000 emplois directs en Belgique. Mais, on peut sans doute doubler ce chiffre en incluant les sous-traitants. Pas moins de 29 sociétés travaillent avec nous pour construire notre nouvelle usine de Braine-l'Alleud, nos investissements drainent tout un réseau économique. En outre, dans le médicament, il y a une bonne dizaine d'années entre la recherche et la production. Et après, il y a toute la vie de production à assurer. Nous sommes vraiment sur des cycles à très long terme. TH. D. Les évolutions sont sans doute plus simples à gérer dans un secteur en croissance. Mais on sent partout la volonté des acteurs de se grouper pour réussir leur transition digitale et environnementale. L'accélération du mouvement dépendra des talents à disposition pour relocaliser certaines filières dans l'alimentation, dans la construction, etc. Le plan de relance porte donc aussi le projet d'un centre de formation aux métiers verts de la construction à Bruxelles et un autre sur les métiers du digital. La transition nécessite une réallocation rapide des ressources et du capital humain. J.M. Quand nous investissons dans la digitalisation de processus pour notre propre secteur, les innovations se retrouvent ensuite dans d'autres entreprises et dans d'autres secteurs. Des solutions qui seront éprouvées chez nous pourront être récupérées par d'autres industries, avec une prise de risque moindre. Les biotechs belges attirent de plus en plus les capitaux étrangers. Une bonne nouvelle pour leur développement. Mais cela n'accentue-t-il pas en parallèle le risque de délocalisation des centres de décision d'abord, des activités de recherche et de production ensuite? J.M. Le centre de décision d'UCB est en Belgique mais nous nous considérons avant tout comme une société globale, active dans 34 pays. La composition de notre comité exécutif traduit cette volonté de veiller à la diversité, à l'approche multidisciplinaire et la plus variée possible de nos décisions. Je vous l'ai dit, si nous investissons plusieurs centaines de millions en Belgique, c'est certes en raison de notre ancrage belge mais surtout de tout l'écosystème présent autour de nous. UCB consacre 25% de son chiffre d'affaires à la recherche-développement, nous sommes résolument tournés vers le futur et l'innovation et nous développons des partenariats à cette fin. Th.D. La notion d'ancrage ne doit pas se comprendre au sens traditionnel du terme, en se basant sur le centre de décision et l'actionnariat. Aujourd'hui, c'est la compétitivité des écosystèmes qui entraîne la localisation des grands projets d'investissement. Quand une biotech est rachetée, si elle est très légère en actifs immobilisés, elle sera plus facilement délocalisable. Des laboratoires de recherche se déplacent beaucoup plus facilement que des usines de production. D'où l'intérêt de la biopharma valley mise en avant par le Premier ministre et qui met le focus sur les activités de bioproduction. Celles-ci seront beaucoup plus difficiles à délocaliser.