Sa voix est hésitante ; le sanglot, perceptible. Propriétaire d'un restaurant et d'un hôtel fermés à cause du coronavirus, Jean-Pierre est à bout. "Je ne me sens vraiment pas bien, je ne dors plus, je pleure tout le temps, confesse-t-il. Mais mes proches m'aident à tenir et le médecin m'a donné ce qu'il fallait."
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Sa voix est hésitante ; le sanglot, perceptible. Propriétaire d'un restaurant et d'un hôtel fermés à cause du coronavirus, Jean-Pierre est à bout. "Je ne me sens vraiment pas bien, je ne dors plus, je pleure tout le temps, confesse-t-il. Mais mes proches m'aident à tenir et le médecin m'a donné ce qu'il fallait." Les médicaments, Guy connaît aussi. Traiteur dans l'événementiel, il est sous antidépresseurs depuis le mois d'avril, plombé par une chute de 80% de son chiffre d'affaires en cette année 2020. "Je n'ai pas encore d'idées noires mais il est clair que dans mon entourage professionnel, tout le monde en a marre. Mon avocate s'est rendu à un enterrement il y a quelques jours. Un restaurateur. Il s'est suicidé." "Oui, j'ai de grands moments de cafard, enchaîne Vincent, CEO d'une société spécialisée dans le support technique aux arts de la scène, à l'arrêt eux aussi. Cela fait presque 40 ans que j'ai lancé ma boîte. Une belle réussite, mais là, il n'est pas impossible que je fasse faillite. Je suis dans un métier qui vit de lumières et de scintillements. Aujourd'hui, tout est éteint et moi aussi. Je suis dans le noir complet, sans aucune perspective. Il n'y a rien au bout du tunnel." Trois histoires, une même détresse. Celle de milliers d'autres indépendants et de patrons de PME qui sont aujourd'hui désespérés. Le Covid-19 les a surpris au mois de mars avec une première vague déstabilisatrice sur laquelle ils ont tenté de surfer, mais la deuxième vague, beaucoup plus meurtrière, les a submergés. Noyés sous les difficultés, ils tentent désormais de survivre, en espérant non seulement des jours meilleurs, mais surtout un calendrier précis de sortie de crise. Désoeuvrés, certains commerçants pensent de plus en plus au suicide, à l'instar de ces cafetiers nivellois qui, la semaine dernière, ont accroché de faux pendus sur la façade de leur établissement. Etranglés par la crise à l'image de leur pantin, ils lancent un cri d'alarme qui, forcément, dérange. Leur provocation assumée à l'égard du monde politique renvoie d'ailleurs au drame qui a secoué la Belgique il y a un mois à peine: le suicide d'Alysson Jadin, 24 ans, une barbière qui avait ouvert son salon cet été dans le centre de Liège, avant que le coronavirus ne brise ses rêves d'entrepreneuse. Si la jeune femme n'a pas laissé de lettre justifiant son geste extrême, ses proches n'ont pas oublié son témoignage poignant, quelques jours plus tôt, dans une capsule vidéo réalisée par le journal La Meuse. "Je ne sais plus subvenir à mes besoins primaires, confiait- elle. Manger, payer mes factures, me chauffer... Cela devient très compliqué financièrement." Pour de nombreux indépendants, le lien est établi: c'est le reconfinement qui a tué Alysson et rien d'autre. Avec sa chevelure rousse et son masque bleuté, la jeune barbière est aujourd'hui devenue le symbole du mal-être des commerçants. Un symbole immortalisé au coeur d'une fresque urbaine, "graffée" dans un bâtiment abandonné du Forem à Liège.Incarnation d'une nouvelle détresse sociale, Alysson n'est pourtant pas la première indépendante à se suicider sous Covid-19. Cet été, un restaurateur de la région liégeoise s'est également donné la mort, tiraillé entre ses tourments personnels et ses problèmes professionnels dus au premier confinement. "Le suicide est toujours multifactoriel, mais il faut reconnaître que l'on a assisté, ces derniers mois, à une forte augmentation du nombre d'appels provenant d'indépendants en détresse, note Thomas Thirion, administrateur délégué de l'ASBL Un pass dans l'impasse, un centre de prévention du suicide qui travaille avec le gouvernement wallon. C'est la raison pour laquelle un numéro vert réservé aux indépendants a été mis en place le 15 juillet dernier pour leur apporter un soutien psychologique adapté: le 0800 300 25." Au bout de cette ligne d'écoute téléphonique, deux psychologues répondent du lundi au vendredi (de 8h30 à 17h) aux questions angoissées des commerçants et autres patrons de PME déboussolés par les affres du coronavirus. En quasi cinq mois d'existence, quelque 150 indépendants ont reçu une aide psychologique à ce numéro gratuit et le flux ne tarit pas. "La durée des appels varie fortement: parfois, la conversation s'achève après cinq minutes, mais il peut arriver qu'elle dure 1h30, confie Océane Ghijselings, l'une deux psychologues de cette ligne d'écoute dédiée aux indépendants en détresse. Cela dépend de leur état et de leur émotion, mais ce sont majoritairement des hommes qui ont entre 40 et 50 ans et qui travaillent dans le secteur de la vente et, surtout, de l'horeca. Il arrive que certaines personnes nous appellent pour nous dire qu'elles ont déjà planifié leur suicide et qu'elles sont prêtes à passer à l'acte. Notre travail consiste à les éloigner de ces idées noires en examinant avec elles les perspectives d'avenir et en favorisant l'espoir." Océane Ghijselings le reconnaît: le nombre d'appels sur cette ligne d'écoute a augmenté dans les jours qui ont suivi la mort d'Alysson. "Quelques personnes ont fait référence à son suicide, mais il faut dire aussi que nous vivons une période très compliquée, renchérit la psychologue. Le mois de novembre est généralement le plus difficile de l'année en raison de la météo et des jours qui raccourcissent. Et avec les mesures de confinement qui ont été accentuées, c'est encore plus compliqué." Après leur premier appel à ce numéro vert, les indépendants en détresse se voient proposer un suivi à travers quatre consultations téléphoniques gratuites. Ensuite, s'ils le souhaitent, ils peuvent prendre rendez-vous en présentiel avec un psychologue de l'ASBL Un pass dans l'impasse, dans l'une des huit antennes wallonnes, pour tenter de remonter la pente.Mais encore faut-il que les commerçants et autres patrons de PME connaissent l'existence de ce service d'aide psychologique. Une majorité d'entre eux semble en effet peu informés et, généralement, ils se tournent d'abord vers leurs interlocuteurs privilégiés pour partager leur mal-être comme, par exemple, l'Union des classes moyennes (UCM) ou le Syndicat neutre pour indépendants (SNI). "Nous avons environ 110.000 clients et, entre mars et septembre, notre groupe a reçu près de 840.000 appels, soit une augmentation de 60% par rapport à la même période en 2019, explique Thierry Evens, porte- parole de l'UCM. Au départ, ils appellent souvent pour une question technique, mais ils se répandent rapidement sur leur état de stress. Avec la deuxième vague, on a eu beaucoup plus d'indépendants au bout du rouleau, aussi bien moralement que financièrement. Ils se confient, parfois ils pleurent ou se mettent leur colère, mais nos collaborateurs ne sont pas formés pour leur apporter une aide psychologique. C'est pourquoi nous les guidons vers les services adéquats." La plupart des observateurs de la pandémie le redoutent: le Covid risque de laisser bientôt la place à une autre crise majeure de santé mentale. Rongées par l'atmosphère anxiogène, l'isolement social, l'arrêt de leurs activités et/ou leur situation financière, de plus en plus de personnes sombrent dans la dépression et nourrissent des idées noires. Au Japon, le nombre de suicides en un seul mois vient ainsi de dépasser le nombre total de morts dus au coronavirus depuis son apparition. En octobre dernier, 2.153 Japonais se sont en effet donné la mort alors que la pandémie n'avait tué, fin novembre, "que" 2.087 personnes au pays du Soleil levant. Après des années de diminution, le Japon renoue avec un triste record: en 2017, le nombre de suicides par mois gravitait autour des 1.400 décès mensuels. Inquiétante, cette recrudescence morbide est également attendue en Europe où le moral de nombreuses personnes est en berne. En France, une étude récente réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès livre des résultats alarmants. Menée auprès de 2.000 personnes à la fin du mois de septembre (donc avant le deuxième confinement), l'enquête révèle que 20% des Français interrogés ont déjà "envisagé sérieusement de se suicider". Sur la cible plus précise des artisans- commerçants, ce taux de pensées suicidaires passe à 25% et même à 27% chez les dirigeants d'entreprise. Plus d'un patron français sur quatre aurait donc déjà pensé "sérieusement au suicide" en septembre dernier et il y a peu de chance que le reconfinement lié à la deuxième vague tire ce chiffre vers le bas. En Belgique, la dernière enquête similaire remonte au mois de juin dernier, soit juste après la première vague. A l'époque, l'Institut scientifique de santé publique Sciensano avait déclaré que 8% des Belges (âgés de plus de 18 ans) avaient pensé à mettre fin à leur vie durant le confinement. Mais là aussi, il y a fort à parier que les contraintes de la deuxième vague poussent ce taux vers le haut si une nouvelle étude de Sciensano est menée pro- chainement sur cette thématique. En attendant, les derniers chiffres disponibles sur le mal-être des Belges émanent du Syndicat neutre des indépendants. Réalisée le mois dernier auprès de 688 entreprises du commerce dit non essentiel, une enquête de SNI précise que 52% des sondés "souffrent mentalement et financièrement de la crise sanitaire" et que plus de sept travailleurs indépendants sur 10 affirment "vivre avec beaucoup de stress". Un indépendant en état de détresse psychologique s'adresse-t-il pour autant aux bonnes personnes pour se faire aider? "Ce n'est pas dans l'ADN de l'indépendant d'aller frapper aux portes, constate Pierre-Frédéric Nyst, président de l'Union des classes moyennes. Son ADN, c'est justement d'être indépendant et donc de ne compter que sur lui-même. Quand ça va bien, il le montre volontiers à travers des éléments matériels comme par exemple une nouvelle voiture, de belles vacances à l'étranger ou une nouvelle maison. Mais quand ça ne va pas, l'indépendant n'en parle pas, parce que ce n'est pas dans sa nature et aussi parce que la société ne laisse aucune place à l'échec. A ce propos, l'expression 'faire aveu de faillite' est d'ailleurs révélatrice: c'est comme si on devait avouer une faute! Voilà pourquoi je dis souvent que les indépendants se cachent pour mourir." Repérer ces personnes désoeuvrées avant qu'il ne soit trop tard, tel est justement l'objectif du dispositif mis en place par l'ASBL Un pass dans l'impasse. Outre le numéro vert inauguré le 15 juillet dernier pour l'écoute des indépendants, le centre wallon de prévention du suicide a également décidé d'agir en amont avec un "réseau de sentinelles" censé repérer les cas désespérés. "L'idée est d'agir de manière proactive grâce à toute une série de professions qui sont en première ligne comme, par exemple, les comptables ou les juges qui travaillent dans les tribunaux de l'entreprise, explique Thomas Thirion, administrateur délégué de l'ASBL. Ces personnes-relais peuvent facilement repérer les cas problématiques et déclencher une alerte. Voilà pourquoi nous leur proposons des demi-journées de formation par des psychologues pour les aider à adopter la bonne attitude face aux indépendants en détresse, afin de les guider vers les services adéquats." Opérationnel depuis quelques jours à peine, le réseau déployé par le centre Un pass dans l'impasse n'a formé pour l'instant qu'une trentaine de "sentinelles", mais l'objectif est de constituer à court terme une équipe de plusieurs centaines de lanceurs d'alerte psychologique. Concrètement, les indépendants en souffrance ne sont nullement contraints à réagir, mais plutôt sensibilisés et surtout invités à remplir un formulaire électronique pour être ensuite contactés par un conseiller de l'ASBL. Pour mieux faire connaître ce service mais aussi rappeler l'existence de son numéro vert dédié aux indépendants, l'association Un pass dans l'impasse s'apprête à lancer une grande campagne de communication avec 15.000 flyers qui seront distribués dans des points stratégiques. Ce centre de prévention du suicide n'est évidemment pas le seul à tendre la main aux commerçants et aux patrons désespérés. Au début du mois de septembre, l'Institut national d'assurances sociales pour travailleurs indépendants (Inasti) a également inauguré sa propre ligne d'écoute téléphonique (0800 20 118) pour apporter un soutien psychologique en ces temps chahutés. A côté de ces lignes ciblées, d'autres structures existent aussi depuis de nombreuses années comme le service Télé-Accueil (107) ou encore le Centre de prévention du suicide à Bruxelles (0800 32 123) qui a vu son activité "augmenter de manière significative cette année par rapport à 2019". "La crise sanitaire amplifie le processus de la crise suicidaire, note Déborah Deseck, chargée de communication du Centre de prévention du suicide. Il faut aussi rappeler que chacun a un rôle à jouer en étant à l'écoute, en se montrant bienveillant et en en parlant des solutions qui existent. Car c'est le lien à l'autre qui permet aux personnes suicidaires de retrouver du sens." Pour le président de l'UCM, l'écoute et le conseil sont tout aussi essentiels: "S'il y a bien un message à faire passer aujourd'hui, c'est de dire qu'il existe des solutions à tout, que ce soit au niveau de l'aide psychologique qu'au niveau des délais de paiement, enchaîne Pierre- Frédéric Nyst. Il faut donc oser parler du suicide car celui qui n'en parle pas et qui ne se fait pas épauler peut passer à l'acte. Bref, si on ne réagit pas, on peut malheureusement s'attendre à une augmentation considérable du nombre de suicides chez les indépendants dans les prochains mois." Auteur d'une récente tribune dans Le Figaro, le philosophe français Damien Le Guay tire lui aussi la sonnette d'alarme sur l'actuelle "vague dépressive" qui submerge son pays - inédite par son ampleur - en rappelant au passage que la prévention du suicide reste le parent pauvre des politiques de santé publique. "La logique médicale soigne les corps mais néglige les âmes, écrit-il joliment. On compte les respirateurs, quand les asphyxiés psychiques doivent souffrir en silence." Mais que faudrait-il faire de plus pour soigner ces "blessures invisibles"? "Reconnaître leur importance, c'est déjà effectuer une partie du chemin, nous répond Damien Le Guay. En France, on compte environ 9.000 suicides et 80.000 tentatives de suicide par an. Pour affronter ce mal-être, on est malheureusement passé de l'écoute et de la parole qui guérissent à la médication. Hors Covid-19, la consommation d'antidépresseurs dans les pays de l'OCDE a doublé en 10 ans. C'est la solution de facilité! La logique actuelle laisse penser que si un individu vient à défaillir, c'est entièrement de sa responsabilité. Il doit tenir! Il doit faire preuve de stoïcisme! Aujourd'hui, le suicide est perçu comme un acte qui est de l'ordre de la responsabilité individuelle et non pas comme quelque chose causé par le contexte. C'est pourquoi je préconise non seulement un vaste Grenelle de la psychologie pour essayer de voir comment, collectivement, on peut s'en sortir, mais que j'encourage aussi chacun à envisager une autre hygiène spirituelle." (Damien Le Guay est l'auteur du livre 41 exercices d'hygiène spirituelle paru en mai dernier aux éditions Salvator.) En attendant d'improbables états généraux sur le mal-être des citoyens à l'heure du Covid-19, il reste aux indépendants concernés non seulement les outils d'aide psychologique déjà déployés, mais peut-être aussi d'autres sources d'inspiration. Bousculés par la crise sanitaire, certains entrepreneurs audacieux en ont profité en effet pour revoir leur business model, pour se réinventer ou pour faire décoller de nouvelles idées. C'était précisément l'objet d'un précédent dossier de Trends- Tendances (Ces entrepreneurs qui défient la crise paru le 1er octobre dernier) et c'est aussi dans ce genre d'histoires inspirantes que les commerçants et les patrons de PME en mal de repères peuvent sortir de l'ornière. Et puis enfin, il y a la résilience, la créativité et le positivisme. Trois ingrédients que l'on trouve, par exemple, chez ce restaurateur de Walcourt qui a eu l'idée originale de contourner les règles sanitaires qui frappent le secteur horeca en imaginant un service inédit en camping-car. Ou cet autre restaurateur à Mélin qui profite de l'arrêt forcé de ses activités pour aménager des chambres d'hôtes au-dessus de sa salle de banquet. "C'est un projet dans lequel je m'investis pour garder une vision à long terme, confie Olivier Wilbers, le chef propriétaire de La Villa du Hautsart à Mélin. Bien sûr, la situation est extrêmement compliquée et j'ai vu mon chiffre d'affaires chuter de 80% cette année. Mais, j'essaie de tenir le coup psychologiquement avec de nouvelles idées et, surtout, je parle positivement aux gens. Cela ne sert à rien de pleurer. Il faut se battre pour trouver des solutions."