Sous l'immense verrière éclairée par le soleil, des rangées de trentenaires installés autour de longues tables rectangulaires pianotent sur leur ordinateur. Nous sommes dans la zone " Create ", l'un des trois halls de Station F. L'ambiance est studieuse dans ce temple des start-up lancé en juin 2017 par le Français Xavier Niel, le fondateur de l'opérateur de télécoms Free, dans l'ancienne Halle Freyssinet, vestige d'une gare de marchandises parisienne de la fin des années 1920. Il n'y a pas de temps à perdre pour ces jeunes au look codé - tee-shirts au goût du jour, jeans, baskets - en général diplômés de grandes écoles, même s'il ne manque au décor aucun des attributs estampillés cool des espaces techs : canapés aux couleurs vives, palmiers en pot, baby-foot, cabane de relaxation, etc.

C'est un facilitateur de rencontres. On peut y trouver des fournisseurs, des clients.

Pour arriver là, chacun a dû convaincre de sa motivation et du potentiel de sa jeune pousse. La plupart ont été sélectionnés par les incubateurs et accélérateurs des partenaires : Facebook, HEC, Microsoft, LVMH, L'Oréal, Ubisoft, etc. Les autres ont été choisies directement par Station F, à l'issue d'un écrémage sévère, via son Founders Program, ou, pour 13 d'entre elles, son Fighters Program, réservés aux " entrepreneurs qui ne sont pas partis avec les mêmes chances " (issus de milieux défavorisés ou de l'immigration).

"L'objectif est que les start-up tournent"

La liste des entreprises hébergées sur le site est jalousement protégée par la direction de Station F, ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de mettre l'une ou l'autre en avant. Chaque poste de travail est facturé à peine 195 euros par mois, mais les entrepreneurs ne paient pas tous le même prix. Selon les programmes, les règles varient. Ainsi, les start-upers incubés au Startup Garage de Facebook ou dans le Space Green du géant sud-coréen de l'Internet Naver ne versent rien - l'incubateur assume le coût de location. Idem pour les Fighters, qui peuvent disposer gratuitement de cinq bureaux.

" C'est génial car la première année d'incubation représente une phase critique pour une start-up ! ", s'exclament Binta Jammeh et Jean Guo, deux Américaines venues en France grâce à des bourses Fulbright, aujourd'hui à la tête de Konexio, une jeune pousse spécialisée dans la formation numérique des réfugiés. L'incubateur HEC, en revanche, refacture aux entrepreneurs les 188 bureaux occupés. Tous les trois mois, il relève même le tarif de 25 euros. " L'objectif est que les start-up tournent ", explique Romain Lavielle, program manager.

Un lieu prisé des politiques. Même Emmanuel Macron, ici avec Xavier Niel, est venu rencontrer les résidents. © belga image

Un facilitateur de rencontres

Sur le campus, chacun peut trouver ce dont il a besoin pour faire grandir sa société, en général arrivée là en phase d'amorçage. Telle était la promesse de Xavier Niel. A l'avant de la Halle Freyssinet, dans la zone " Share ", accessible aux visiteurs sur invitation seulement, on trouve de fait un fablab - payant - doté d'imprimantes 3D et, au premier étage, les organismes publics (l'Urssaf, qui collecte les cotisations sociales, mais aussi les douanes, la Banque française publique d'investissement, etc.). D'un clic, on réserve un créneau. Présente une demi-journée par semaine, l'Inpi, l'Institut national de la propriété industrielle, a ainsi monté plus de 100 rendez-vous en un an, et teste même sur cette clientèle geek de nouveaux services.

Les start-upers peuvent aussi profiter de la présence des fonds d'investissement pour se faire connaître. Ils bénéficient par ailleurs des tarifs promotionnels négociés par Station F avec des avocats, des comptables, des designers, des solutions techniques, etc. Pour pouvoir proposer ses services parmi ces perks - " avantages ", en anglais - , il faut toutefois montrer patte blanche, comme le raconte Aurélie Elbaz, la pétillante responsable éditoriale du site Le droit pour moi : " On a dû prouver qu'on avait déjà fait appel à nous au sein de Station F et recueillir le témoignage de trois start-up attestant de notre sérieux ". Enfin, les start-upers ont à portée de main les Gafa - Google, Amazon, Facebook, Apple - , qui leur proposent des mentors pour les former aux outils numériques et des services gratuits : cloud, envoi de données, etc.

"Workshops" et master class

Le campus est aussi, à lui seul, un lieu de rencontres. Près de 18 mois après son démarrage, tous les résidents louent la " communauté " à laquelle Station F donne accès. " C'est un facilitateur de rencontres. On peut y trouver des fournisseurs, des clients ", résume Hugo Volpei, le fondateur de Trone, société incubée à HEC qui imagine des toilettes design. " Pour la première fois, on réunit en France tous les membres de l'écosystème à un même endroit ", ajoute Caroline Matte, responsable du programme Facebook à Station F.

Pour la plupart des résidents, de 9h30 à 19 h, la journée se passe là, devant l'ordinateur, le casque vissé sur la tête.

Mieux qu'une carte de visite, l'enseigne permet d'attirer facilement sur place des contacts de tous bords, flattés et curieux de pénétrer dans cet antre dont tout le monde parle. Certains en profitent d'ailleurs pour tester sur la population techie leur appli, à l'image de Guillaume Boiret, fondateur de Phantombuster : " Notre cible, ce sont les marketers et ici il y en a beaucoup ! "

Pour ceux qui veulent, tous les jours ou presque, des workshops, des master class, des conférences sont organisés par Station F.... Sans oublier les Ask Me Anything Sessions, toutes en anglais et ouvertes au grand public, qui accueillent dans l'auditorium des stars de la tech comme Brian Chesky, cofondateur de Airbnb, ou Corinne Vigreux (TomYom).

Un suivi personnalisé

Les " partenaires " ne sont pas en reste, car, en signant leur contrat avec l'incubateur de Xavier Niel, ils se sont engagés à créer un ou deux rendez-vous par mois. " En six mois, nous en avons monté une quinzaine. Certains, ouverts à l'extérieur, ont attiré près de 2.000 personnes. Pour les start-up, participer à des événements est un énorme investissement que l'équipe de Station F essaie de réguler, souligne Caroline Matte, qui rappelle : Notre objectif premier est de les aider à croître. "

Par ailleurs, à leur arrivée, les Founders et Fighters de Station F sont affectés à une " guilde ", soit un groupe d'entreprises avec lesquelles ils partageront le même plateau de travail sous l'oeil d'un des responsables de ces programmes, Marouane, Mathilde ou Marine. " Les trois M, sourit Rachel Vanier, porte-parole de Station F, qui rappelle le fonctionnement : les Founders et les Fighters font l'objet d'un suivi personnalisé. On regarde s'ils ont recruté, levé des fonds... et aussi leur implication dans la communauté. "

La plupart des résidents ont été sélectionnés par des sociétés partenaires, souvent de grands acteurs du digital. © belga image

Un lieu aussi "politique"

Constituée de jeunes pousses de nationalités variées, et à des degrés de maturité différents, chaque guilde organise une réunion mensuelle. Pendant une à deux heures, chacun parle de l'état d'avancement de ses projets, donne des conseils, partage aussi ses difficultés, voyant là une occasion d'avoir un regard extérieur. Mais attention : " Il est mal vu de rater une réunion ", glisse un entrepreneur.

A Station F, on voit aussi défiler des politiques, et même des présidents de la République. Emmanuel Macron qui, tout juste élu, avait inauguré le campus en juin 2018, est revenu le 9 octobre dernier, pour une séance de questions-réponses avec 2.000 entrepreneurs. François Hollande y a, lui, installé sa fondation La France s'engage. Ce qui a permis à Binta Jammeh et Jean Guo de pitcher devant l'ancien chef de l'Etat : " On est en train de regarder si la fondation peut nous soutenir ". Quant à Aurélie Elbaz, elle a été présentée par Xavier Niel à Nicolas Sarkozy, en visite sur les lieux mi-septembre.

Pour se tenir au courant de l'actualité du site, l'outil indispensable est la messagerie Slack. Toutes les minutes y déferlent des dizaines d'alertes et de notifications : là une annonce de conférence, là une offre d'emploi ou de stage, là un appel pour trouver un partenaire d'échecs...

Ouvert 24 heures sur 24

A Station F, on vit aussi. Tout simplement. Pour la plupart des résidents, de 9h30 à 19 h, la journée se passe là, devant l'ordinateur, casque vissé sur la tête. Beaucoup déjeunent sur le pouce dans l'une des kitchenettes équipées d'un frigo et d'un four micro-ondes qui séparent les espaces de travail, avant de se retrouver autour d'un baby-foot. Ou, s'il fait beau, dehors, sur les bancs qui entourent l'édifice. Avec l'ouverture de l'incubateur, des petits restaurants ont aussi éclos aux alentours, apportant une note plus branchée à ce quartier populaire. Un coin de Paris en pleine modernisation avec, au-delà de Station F, de nouveaux immeubles de bureaux et de logements en construction sur les voies ferrées, ou l'arrivée prochaine de l'espace de coworking WeWork.

" Cette partie du XIIIe arrondissement a vu ses prix au mètre carré augmenter de 1.000 euros en un an ", assure Gilles Colzy, responsable de l'agence immobilière Laforêt Jeanne d'Arc. L'ouverture en juin 2018 de La Felicità a renforcé l'effervescence. Cinq cuisines, 1.300 couverts : ce restaurant, géré par la chaîne Big Mamma, a dès les premiers jours été pris d'assaut. Au point de susciter le mécontentement des riverains, gênés par le bruit... Problème en voie de résolution. " C'est un élément très important du projet, soutient l'architecte Jean-Michel Wilmotte, aux commandes de la réhabilitation de l'ancienne Halle Freyssinet. Il constitue une plateforme d'échanges avec les gens du quartier tout en permettant une rupture dans la journée des start-upers. "

48 heures d'affilée

Les résidents de Station F y sont prioritaires : ils disposent d'un accès et de créneaux qui leur sont réservés - le matin et entre 11h45 et 12h15. Plus que des repas, souvent trop chers pour eux, ils viennent prendre des en-cas ou " tenir leurs rendez-vous et leurs réunions internes ", observe Mathieu Spiry, petite barbe et pull rose. Immense, La Felicità offre un espace où se retrouver facilement. " Autrement, il faut s'y prendre très à l'avance pour réserver une salle de réunion car il y en a peu. De plus, les bureaux sont en open space. Ce qui oblige à faire attention au bruit ", poursuit le cofondateur de Zyl, une application de gestion intelligente des photos sur smartphone, qui a rejoint l'incubateur de Naver. Ouverte 24 heures sur 24, Station F accueille la nuit une poignée d'addicts.

Des arrivants surbookés

A l'image de Kevin Besson, arrivé de Tahiti en janvier pour intégrer le Fighters Program. " En général, je pars vers 20 h. Mais, une à deux fois par semaine, je reste 48 heures d'affilée. Parfois avec d'autres membres de ma guilde ", relate le fondateur de LeadBees, qui a conçu un capteur permettant de gérer à distance les ruches. Ces soirs-là, ce trentenaire issu d'une famille d'agriculteurs sans gros moyens, qui " a mis sa vie personnelle de côté pendant un an pour venir ", dort dans l'espace de relaxation, profite des douches...

Et puis il y a les fêtes ! Tous les mois, des free beer parties sont prévues entre 18h30 et 20 h, moment convivial où on décompresse, et on identifie les nouveaux arrivants grâce au collier de fleurs qu'on leur accroche au cou. Autre intermède, les awkward picnic, sur un gazon artificiel, avec des paniers dans lesquels on pioche un papier avec une question, en général saugrenue. Par exemple " en quoi voudrais-tu te réincarner ? " L'objectif ? " Briser la glace avec son voisin ", lance Guillaume Boiret. Enfin, Noël, la Saint-Valentin, la Saint-Patrick, etc. sont joyeusement célébrées. " A Halloween, l'an dernier, tout le monde s'est déguisé. Il y avait aussi des ateliers de découpe des citrouilles, c'était très drôle ", se souvient encore Aurélie Elbaz.

"On joue la survie de notre projet. Même si l'endroit est convivial, la solitude et la pression, le plus souvent, demeurent",

Les nouveaux arrivants sont surbookés. " Au bout d'un mois, ils commencent à comprendre qu'ils doivent choisir les événements auxquels ils vont ", relève Romain Lavielle. " Il y a presque trop de conférences, d'ateliers ", admet la maîtresse des lieux, Roxanne Varza, qui observe que " l'auditorium de 360 places est rarement rempli ", et a déjà en tête quelques améliorations : favoriser les échanges entre les programmes, améliorer le taux de présence de certaines start-up, créer un réseau d'alumni. Ou encore aménager une garde d'enfants...

Sous le vernis glamour, tous les start-upers avouent le " stress " de l'entrepreneur. " On joue la survie de notre projet. Même si l'endroit est convivial, la solitude et la pression, le plus souvent, demeurent ", explique Antoine Gerlier, 34 ans, qui a créé l'application de méditation Namatata après un passage dans la finance, suivi d'une courte carrière de joueur de poker professionnel. L'argent au quotidien est souvent une source de préoccupation. Pour se rémunérer, il faut avoir réalisé une levée de fonds ou déjà engrangé du chiffre d'affaires. Près de 40% des entrepreneurs de Station F n'en sont pas là, ceux-là vivent d'allocations chômage ou de leurs économies.

Tous savent qu'ils ne resteront pas longtemps sur le campus. Chez Facebook, par exemple, le programme dure six mois. Marjolaine Grondin, la fondatrice de Jam, qui a quitté les lieux l'été dernier, n'est pas nostalgique : " Aujourd'hui, nous sommes plus de 10 chez Jam et, à un certain stade, une start-up a besoin d'avoir son propre espace. " Quel que soit l'incubateur, dès qu'une start-up emploie 15 salariés, elle doit partir. Une règle qui vaut aussi pour les programmes maison de Station F.

Le lieu, une ancienne gare de marchandises, a dopé l'immobilier du quartier: 1.000 euros de plus au mètre carré en un an. © belga image

Faire éclore des licornes

Un matin, Antoine Gerlier a reçu un mail lui rappelant qu'il avait déjà raté trois réunions de sa guilde. Quelque temps plus tard, un autre courriel lui a signifié qu'il allait devoir quitter les lieux. " Cela m'a attristé que l'on me demande de partir ", confie-t-il. Depuis, il a postulé à l'incubateur d'HEC. S'il est pris, il y retrouvera son frère Nicolas, cofondateur de La Bouche rouge, start-up qui crée des rouges à lèvres innovants. Comme lui, beaucoup cherchent à passer d'un programme à un autre pour rester à Station F. Mais certains connaissent aussi des échecs. Ainsi en va-t-il de Jules Boiteux. Hébergé par HEC, il a arrêté sa start-up après quelques mois. " Station F nous a permis de rencontrer beaucoup de gens, mais ce n'est pas cela qui garantit le succès de votre projet ", constate-t-il.

Depuis, il a rebondi... en rejoignant en free-lance une jeune pousse du Founders Program. L'ambition de Xavier Niel est de faire éclore des licornes, ces start-up valorisées plus de 1 milliard de dollars. On n'en est pas encore là, mais de belles histoires commencent à s'écrire : incubée par l'accélérateur de l'Edhec (le réseau français d'Ecoles des hautes études commerciales), Yuka, qui évalue la qualité des produits alimentaires, est un immense succès. Recast.IA, qui développe des chatbots, a été racheté par le géant du logiciel SAP. A quand le prochain ou la prochaine Zuckerberg ?

Par Nathalie Silbert.

Le plus grand incubateur au monde

Montant de l'investissement : 250 millions d'euros financés à 100% par Xavier Niel, le fondateur de Free.

Surface : 34.000 m2.

Nombre de postes de travail : 3.000.

Nombre de start-up accueillies en un an : 1 034, dont 33% de nationalité étrangère et 40% fondées par des femmes.

Plus de 30 programmes partenaires : et une quarantaine de fonds d'investissement présents sur le site.