Dans l'entrée de leur atelier de production en bordure de Liège, Christophe Mausen et son épouse Céline accueillent les visiteurs autour d'une table en bois, dans un décor... façon grand-mère. "Nous avons considérablement réduit notre train de vie mais sommes mus par la passion de développer Les Bonbons de Grand-Mère, d'être dans le concret", expliquent-ils.
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Dans l'entrée de leur atelier de production en bordure de Liège, Christophe Mausen et son épouse Céline accueillent les visiteurs autour d'une table en bois, dans un décor... façon grand-mère. "Nous avons considérablement réduit notre train de vie mais sommes mus par la passion de développer Les Bonbons de Grand-Mère, d'être dans le concret", expliquent-ils. Depuis une bonne année, le couple a quitté les bureaux de la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Liège-Verviers, après 28 ans d'ancienneté pour lui et 15 pour elle. A l'origine? La volonté de Céline de changer totalement d'orientation professionnelle. Elle qui gérait les publications de la CCI a voulu mener un projet bien à elle. Et quand on lui a parlé d'un fonds de commerce dans la confiserie, elle n'a pas hésité longtemps. Il lui a fallu toutefois l'appui de son mari pour se lancer totalement et faire des Bonbons de Grand-Mère son projet principal et prioritaire. Depuis, le couple a appris les recettes de confiserie, investi dans du matériel, développé un réseau de distribution et écumé les marchés pour faire découvrir leurs produits. Leur entreprise occupe presque 100% de leur temps. "Mais on adore cela!", précisent-ils. Fonder son entreprise a la cote. Le nombre de créations de sociétés en Belgique est en hausse de 5% par rapport à la dernière année, d'après la Fédération du notariat. "La tendance est là: de plus en plus de citoyens de toutes les classes d'âge veulent être heureux, avoir de l'impact et que leur vie professionnelle ait un sens, analyse Bruno Wattenbergh, professeur d'entrepreneuriat à Solvay et ambassadeur de l'innovation chez EY. En fait, le nombre de créations d'entreprises est en augmentation pour la neuvième année d'affilée. Cette tendance n'est donc pas neuve. Le covid n'a fait que l'amplifier." C'est vrai qu'en pleine période covid, beaucoup d'employés ont ressenti le besoin de quitter un job qui ne semblait plus leur convenir et de se lancer. "Nous sommes dans un monde où l'individualité prime de plus en plus sur la collectivité, enchaîne le professeur d'entrepreneuriat. Dans ce contexte, la volonté de faire ce que l'on veut de sa vie professionnelle, d'avoir un impact visible et perceptible pendant ses heures de travail, de disposer d'une certaine liberté et donc de choisir soi-même ses chaînes, de revendiquer un statut social d'entrepreneur..., tout cela pousse les citoyens à passer à l'acte." L'impression d'avoir fait le tour de sa fonction. Voilà une autre raison que de nombreux néo-entrepreneurs avancent quand ils se souviennent de ce qui les a poussés à faire le grand saut. Beaucoup d'employés ressentent en effet ce sentiment à un moment ou l'autre de leur carrière: un chef qui ne laisse pas de place à l'initiative, des idées rarement accueillies ou valorisées... et la démotivation qui prend le dessus. Marre de son supérieur. Marre de la boîte où tout se décide "up to bottom" sans tenir compte de l'avis des collaborateurs. Il n'en faut pas plus pour que les plus entreprenants envisagent de quitter le paquebot et montent dans leur propre barque. "Et ne plus faire de compromis par rapport à ma personnalité et mes valeurs, glisse Alessandra Teston, qui a quitté son job dans les relations publiques pour se lancer dans la distribution de vins italiens. Parce que dans les grandes entreprises, les structures flates sont rares et l'on est généralement poussé à ne suivre que les décisions qui viennent d'en haut." Généralement, ce genre de ras-le-bol n'est toutefois pas la motivation principale du changement. Seulement son étincelle. "La vraie motivation se trouve souvent dans une forme de réalisation personnelle, observe Bruno Wattenbergh. Aborder quelque chose qui offre du sens..." Et la crise du covid semble n'avoir été qu'un accélérateur de cette prise de conscience, déjà amorcée chez une partie des travailleurs. Surtout en cette période troublée géopolitiquement et économiquement: nombreux sont ceux qui veulent apporter leur pierre à l'édifice et améliorer si pas le monde, au moins le quotidien des gens qui les entourent, que ce soit en matière environnementale, de santé, d'aide aux personnes... De l'aveu de Louis Falisse, le fondateur de Chocolow, c'est aussi "le sentiment d'avoir fait le tour" qui l'a poussé à quitter la publicité après huit années en agence. "Issu d'une famille d'entrepreneurs, j'ai toujours voulu me lancer dans la création d'une entreprise. La pub m'avait un peu usé et je sentais qu'il fallait passer à autre chose", se souvient-il. Mais c'est surtout pour réduire le sucre consommé par ses enfants au travers des pâtes à tartiner au chocolat que Louis Falisse a eu l'idée de combiner du chocolat et... des carottes. Le tout bio, bien sûr. Clientèle de départ? Juste sa progéniture. Puis lui est venue l'idée de confronter son innovation culinaire au marché et de lancer sa boîte. Le souhait de développer une activité "réelle" et parfois très terre-à-terre, tel est donc souvent le point de départ du changement de cap professionnel. C'était aussi le cas d'Alessandra Teston, qui admet "avoir eu besoin de concret et de sens" après 12 années dans son secteur: "J'aimais mon boulot dans les relations publiques. Mais à un moment, j'ai voulu sentir que j'avais une prise sur ce que je faisais, j'avais besoin de résultats directs et concrets, d'être au plus près des gens: rencontrer les vignerons, goûter les vins, puis me charger de les commercialiser en Belgique." Rares sont toutefois ceux qui se jettent totalement dans le vide, sans "plan B". Aussi désireuse soit-elle de monter son affaire, Alessandra Teston ne s'est pas lancée du jour au lendemain: "Pendant un an, j'ai fait quelques tests, en tant qu'indépendante complémentaire. Mais après mon congé de maternité, j'ai vraiment senti que je devais y aller." Pas forcément avec beaucoup de moyens, d'ailleurs: juste de quoi acheter les premières palettes de bouteilles et démarrer l'activité. Christophe Mausen, des Bonbons de Grand-Mère, avoue lui aussi avoir réfléchi à un plan B. "On dit parfois que si l'on croit dans son projet, on s'y lance totalement. Et donc que les plans B, c'est pour ceux qui n'y croient pas assez. Mais nous, on a quand même réfléchi aux cas de figure où cela n'aurait pas été. On savait qu'on pouvait rebondir, au cas où..." De quoi se rassurer... car les risques sont bien présents. "On ne peut pas uniquement compter sur son intuition, fait remarquer Bruno Wattenbergh. Croire juste ce que l'on a envie de croire est un phénomène délétère dont il faut se méfier. On doit apprendre à évaluer ces risques, afin de savoir ce qu'il faut absolument sonder au préalable. Aujourd'hui, il existe de nombreuses manières relativement peu chères de tester le marché, d'observer les réactions des clients potentiels, de valider un prix ou un go to market." Des précautions qu'a prises Martine Bayens, ancienne dirigeante d'entreprises comme Truvo (Les Pages d'or) ou Econocom. Alors qu'elle s'apprête à lancer son entreprise de kombucha, elle sait à quel point chaque étape d'un projet entrepreneurial est importante et ne s'aborde pas à la légère. "Mon expérience à des postes de direction de grandes structures me permet d'appréhender l'aventure entrepreneuriale de manière plus sereine, explique-t-elle. D'ailleurs, même si je suis désormais amenée à toucher à tout, mon nouveau travail est un peu similaire à l'ancien. J'avance comme si je réalisais une succession de petits projets: d'abord la validation du marché sur ce produit, puis la sélection des goûts, puis le brassage avec un partenaire, etc. Ce n'est finalement pas si différent d'une grosse boîte où l'on gère plusieurs départements en comprenant la réalité de leurs différents responsables." Tous ces entrepreneurs qui plaquent une situation professionnelle existante pour démarrer leur boîte ne partent en effet pas de rien. "Lors d'une étude menée il y a quelques années, on constatait que les créateurs d'entreprises plus 'matures' recouraient peu aux services d'accompagnement car ils étaient déjà bien installés dans leur milieu professionnel", observe Bruno Wattenbergh. S'ils restent dans leur coeur de compétence, ils bénéficient de leur capital social et de leur expertise. S'ils changent de secteur, ils peuvent s'appuyer sur un réseau, sur une expérience professionnelle qui leur permet d'appréhender le changement et la nouveauté. Et les plus âgés d'entre eux, arrivés à la cinquantaine, auraient même un avantage particulier: "celui d'être libéré du poids familial et d'une vie à construire, ce qui est très lourd pour de jeunes entrepreneurs", répondait Stéphane Soumier, un autre de ces néo-entrepreneurs et ancien animateur de BFM TV en France, interrogé par BPI, la Banque publique française d'investissement. Arrivés à la fin de leur crédit, avec des enfants en âge de voler de leurs propres ailes, et éventuellement dotés de quelques économies, les entrepreneurs plus âgés entreraient dans "une page de leur vie où ils peuvent prendre des risques qui n'en sont plus vraiment, analyse l'ancien présentateur. Lorsqu'ils arrivent devant un investisseur, par exemple, ils savent que cela n'a aucune importance qu'ils disent oui ou non. Ils n'ont par ailleurs plus rien à prouver, ils ont vécu une certaine carrière et ont les idées très claires sur ce qu'il faut faire et pourquoi." Ce n'est donc sans doute pas un hasard "si cet entrepreneuriat 'cheveux gris' continue à progresser lentement mais sûrement", observe Bruno Wattenbergh: "En 2000, environ 14% des créations étaient le fait d'entrepreneurs appartenant à la tranche d'âge des 45-60 ans alors qu'aujourd'hui, on surfe autour des 20%. Presque un indépendant sur quatre se situe dans cette tranche". Tout plaquer pour lancer sa propre entreprise? Un fantasme qui peut se concrétiser à n'importe quel âge...