Bien avant sa désignation à la succession du numéro un de Solvay Jean-Pierre Clamadieu, la Franco-Marocaine Ilham Kadri était saluée pour sa ferme volonté à défendre le droit des femmes, à imposer la diversité et la durabilité. Son origine, le rôle joué par sa grand-mère qui l'a élevée dans la ville portuaire de Casablanca et l'a encouragée à faire des études pour échapper au destin habituel des femmes marocaines, ont été maintes fois mis en avant. A tel point que son parcours et ses compétences ont régulièrement été relégués au second plan. Ilham Kadri peut pourtant se vanter d'une carrière hors norme dans les plus grandes entreprises industrielles comme Shell et Dow Chemical. Cette femme réputée " insubmersible ", dotée d'une main de fer dans un gant de velours, a sans conteste la carrure d'un excellent manager.

Dans sa première interview de future CEO de Solvay, celle qui succèdera officiellement à Jean-Pierre Clamadieu le 1er mars 2019, nous présente son approche, sa vision, ses priorités.

TRENDS-TENDANCES. Quels sont vos objectifs pour Solvay ?

ILHAM KADRI. Je nourris de grandes ambitions mais il est encore trop tôt pour vous faire part de ma stratégie. Il y a du pain sur la planche, ce qui rend la mission d'autant plus intéressante. Je travaillerai en étroite collaboration avec Jean-Pierre jusqu'à fin février. Ensuite, j'irai à la rencontre des employés et des clients de l'entreprise pour bien en cerner l'activité. Une fois la période de transition terminée, je constituerai mon comité de direction, je définirai la stratégie et le portefeuille avec les équipes concernées. Nous avons déjà pas mal transformé le portefeuille d'activités au niveau mondial. Notre plus gros client était Saint-Gobain autrefois, Boeing aujourd'hui. J'interviens à un tournant important pour le groupe. Je suis enthousiaste parce que Solvay suit déjà les grandes tendances macro-économiques. En 2050, nous serons 2 milliards de plus sur Terre, des jeunes qui auront envie de voyage, devront manger et disposer de carburants. J'espère léguer à mon fils et à vos enfants une planète prometteuse. Mais, en attendant, l'exploitation à outrance des richesses naturelles continue. Je me bats donc pour le développement durable, un combat que Solvay mène depuis longtemps et qu'il poursuivra à l'avenir. Nous sommes la dernière génération à avoir le luxe de pouvoir faire des choix.

N'attachez-vous pas trop d'importance aux thèmes comme la diversité, l'inclusion, la durabilité, et les soft skills comme les compétences sociales et communicatives ou les qualités personnelles ? Vous devrez bientôt traiter de gros dossiers comme les coûts énergétiques et salariaux. Vous serez à la barre d'un groupe industriel.

Nous ne sommes pas un organisme de bienfaisance. Nous nous concentrons par exemple sur la diversité et l'inclusion du fait de leur impact sur notre rentabilité. Nos activités doivent être bénéfiques pour la planète et l'être humain, mais aussi pour notre porte-monnaie. La diversité doit se vérifier en termes d'équilibre hommes/femmes mais aussi d'idées et de nationalités. Nos clients sont chinois, américains, belges, moyen-orientaux, etc. La compréhension mutuelle est primordiale. Les clients sont ma principale préoccupation. Je pense à eux quand je me lève le matin, je pense encore à eux quand je me couche le soir ( rires).

N'avez-vous pas le sentiment d'avoir été sous-estimée lors de votre nomination au poste de nouveau CEO ? On a l'impression que la transformation du groupe est pour ainsi dire terminée et qu'on attend de vous de suivre gentiment la stratégie actuelle...

On ne m'a pas nommée CEO pour simplement surveiller la boutique ou regarder le film se dérouler, même si je suis une fan du septième art ( rires). J'ai déjà surpris pas mal de monde, à chaque étape de ma carrière, et je vous surprendrai aussi. J'admire le processus de transformation entamé par Solvay mais il est loin d'être terminé. Le comité de direction m'a embauchée parce qu'il connaît ma réputation d'actrice du changement. De concert avec les équipes, je mènerai une transformation culturelle en profondeur afin de créer de la valeur et libérer le potentiel. Tous les ingrédients sont réunis : l'historique de l'entreprise, les valeurs familiales, les changements de portefeuille et d'actifs, la vision de durabilité. Il n'y a plus qu'à les travailler en suivant la meilleure recette. Je commencerai par profiter des 100 premiers jours pour me mettre au diapason et cerner le défi qui nous attend. Je m'inspirerai du passé et n'hésiterai pas à le reproduire le cas échéant mais avec la ferme volonté de combler les lacunes au plus vite. Vous le constaterez assez vite.

On ne m'a pas nommée CEO pour surveiller la boutique.

Solvay a engagé un pitbull ?

Je suis effectivement un pitbull, je l'ai toujours été, mais un gentil pitbull. Disons plutôt que je me distingue par mon énergie et ma détermination. Je suis une passionnée. J'aime ce que je fais. Je suis un leader né. Je tiens toujours mes promesses. Je n'en formule donc pas que je ne puisse tenir. Je suis également très exigeante et je place la barre toujours plus haut. En fait, je raisonne comme les grands champions : à peine la compétition gagnée, je pense déjà à la suivante. Quitte à me remettre en question entre chaque victoire. C'est important. Et la curiosité et l'acquisition de nouvelles compétences sont mon principal moteur. Chez Diversey, j'ai tout appris sur la numérisation grâce aux millennials, aux digital natives, de l'entreprise. Ils étaient mes mentors.

Chez Diversey, la mission est accomplie. C'était donc le moment idéal pour prendre un nouveau départ chez Solvay ?

En effet. Diversey était en perte de vitesse entre 2008 et 2012. Le bébé avait piètre mine en 2013. J'ai donc scindé l'entreprise et l'ai privatisée pour en faire la société florissante d'aujourd'hui. Les marges ont pour ainsi dire doublé. J'ai envisagé un moment de rester mais il était évident que ce n'était pas une bonne idée. L'équipe actuelle est suffisamment forte pour poursuivre sans moi.

Solvay a-t-elle piètre mine ?

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Non. D'ailleurs, vous savez comme moi que tous les bébés sont vilains à la naissance avant de devenir très beaux ( rires). Solvay dispose de marges très confortables. Mais j'étais pour ainsi dire prédestinée à travailler pour Solvay. J'ai travaillé dans le secteur automobile, l'aéronautique, les polymères auxquels j'ai consacré mon doctorat. J'ai été stagiaire chez Solvay pendant mes études. Quand je travaillais chez UCB en Belgique, l'entreprise a vendu ses activités chimiques à Cytec qui a ensuite été rachetée par Solvay. Puis je me suis occupée d'époxy chez Huntsman et Diversey était client de Solvay.

La boucle est bouclée ?

N'y voyez rien de philosophique mais j'ai fait ma propre évaluation pour ce job, tout comme l'a fait le conseil d'administration, et j'en suis arrivée à la conclusion que j'avais toutes les compétences nécessaires pour relever le défi. Toute ma carrière m'a préparée à cette fonction et le moment était idéalement choisi. Je suis aussi attirée par les réalisations de Solvay, une cinquantaine d'acquisitions en six ans, ce n'est pas rien. Solvay possède probablement le plus beau portefeuille de tout le secteur chimique.

Les défis ne manquent pas : Brexit, guerre commerciale, instabilité internationale...

Nos concurrents sont confrontés aux mêmes défis. La cybersecurité est un autre défi à ne pas sous-estimer. Ceci dit, l'histoire de l'humanité est émaillée de défis à l'issue incertaine. Je conseille toujours à mes équipes de se concentrer sur ce que nous contrôlons. Sans quoi, elles risquent de se sentir frustrées. Le bon sens finit toujours par l'emporter.

Vous privilégiez le long terme mais vous travaillez pour une entreprise cotée en Bourse pour laquelle le cours quotidien des actions a beaucoup d'importance. Comment concilier les deux ?

L'actionnaire de référence de Solvay voit plus loin que l'échéance mensuelle, trimestrielle et annuelle, une autre caractéristique de l'entreprise qui me plaît beaucoup. Solvay existe depuis 150 ans environ. J'ai rencontré les familles qui toutes ont posé les mêmes questions sur le style de leadership de la société, ses valeurs et la durabilité. En tant que CEO, il est primordial de pouvoir compter sur un partenaire qui vise le long terme. Je ne mettrai donc jamais ce long terme en péril en faveur du court terme. Il faut trouver un équilibre entre les deux. Mais c'est vrai que le fait d'être coté en Bourse implique aussi des contraintes.

Envisagez-vous de supprimer le bilan trimestriel ?

Certaines entreprises ne publient leurs résultats que deux fois par an mais elles sont plutôt rares. Il faut jouer le jeu, même si un bilan semestriel offre effectivement certaines facilités, y compris pour Solvay. Mais un combat à la fois, et ce ne sera pas le premier ( rires).

Qu'est-ce qui vous fait perdre patience ou vous irrite ?

L'absence de performance pour toutes sortes de mauvaises raisons, comme la négligence et l'irrespect. Le respect est la valeur qui me tient le plus à coeur, celle qui m'a toujours guidée dans ma vie et ma carrière. Je préfère être respectée que considérée comme sympathique. Si vous me trouvez sympathique et me respectez, je vous en serai infiniment reconnaissante, bien sûr, mais c'est d'abord le respect qui compte à mes yeux.

Le fait de connaître la Belgique est-il un plus pour votre nouvelle fonction ?

Assurément. J'ai des liens très forts avec la Belgique. J'y ai habité et réalisé une bonne partie de mon parcours professionnel. Mon mari est belge et mon fils est né ici. C'est ma seconde patrie en quelque sorte. Enfin, ma première désormais.

N'est-ce pas contraignant d'être constamment citée en exemple ?

J'en suis flattée, mais c'est une sacrée leçon d'humilité. N'allez surtout pas croire que je me réveille tous les matins en me disant 'waouh, je suis un modèle à suivre ! ' ( rires). Mais si mon histoire et mon parcours peuvent faire rêver les filles et les jeunes femmes, les persuader qu'elles sont aussi capables que moi, j'en serai très heureuse.

N'êtes-vous pas la preuve que le plafond de verre est peut-être moins hermétique qu'on ne le croit ?

Il existe encore bel et bien, sans quoi il y aurait plus de diversité dans tous les départements des entreprises. Plus on s'élève vers le sommet de la pyramide entrepreneuriale, plus les femmes se font rares, tant aux postes commerciaux qu'aux fonctions STEM ( science, technologie, engineering, mathématiques, Ndlr). Il convient donc de consolider les fondations pour permettre aux femmes de s'élever dans la hiérarchie. La diversité doit devenir une réalité. Les femmes ne représentent-elles pas la moitié de la population mondiale ?

En Belgique, le débat sur les quotas pour les femmes a été relancé.

Je me méfie des quotas. C'est avant tout une question de compétences. Je ne nommerai jamais une femme à une fonction parce que les quotas me l'imposent, même si ces fameux quotas ont contribué à la féminisation de la direction de nombreuses entreprises européennes. Mais la diversité va bien plus loin que la féminisation du sommet de la pyramide. Il s'agit avant tout de renforcer la base et d'encourager la diversité en termes de nationalités, de mentalité, de styles, etc. Notez au passage qu'on m'étiquette souvent comme féministe alors que je me considère essentiellement comme une humaniste.

Que vous ont appris vos parents ?

J'ai été élevée par ma grand-mère qui a forgé mon destin. Selon un adage marocain, le mariage et la mort sont les seules portes de sortie pour la femme. Or, ma grand-mère m'a appris qu'il y en avait une troisième, celle de l'éducation et de la connaissance, qui conduit à une vie meilleure bien que parfois semée d'embûches. Cette troisième porte, comme disait ma grand-mère, est devenue mon cheval de bataille.

Profil

© E. Crooÿ - Solvay

  • 49 ans, née à Casablanca, de nationalité française et marocaine. Mariée, un fils.
  • Etudes : Master en physique et en chimie à l'université Claude Bernard de Lyon et à l'université Laval de Québec. Diplôme en génie chimique de l'Ecole des hauts polymères de Strasbourg. Doctorat en physique-chimie macromoléculaire à l'université Louis Pasteur de Strasbourg.
  • 1997-2002 : Développement et service technique, Shell (Belgique), key account management, Basell (France).
  • 2002-2005 : produit, marketing et business management, UCB et Cytec (Belgique).
  • 2005-2007 : directrice marketing époxy, Huntsman (Etats-Unis).
  • 2007-2010 : directrice marketing, Dow Chemical (Suisse).
  • 2010-2012 : directrice générale MEA Dow Advanced Materials, et directrice commerciale EMEA Dow Water & Solutions, Dow Chemical.
  • 2013-2017 :Senior VP et présidente de Diversey Care (Pays-Bas et Etats-Unis).
  • 2017-2018 : présidente et CEO de Diversey.
  • 1er mars 2019 : CEO de Solvay.

Ce qu'elle en dit...

Son début de carrière

" Après mon doctorat, j'ai commencé à travailler chez Shell Chemicals à Louvain-la-Neuve. J'ai participé à I'introduction de brevets. Trois ans plus tard, j'ai débarqué dans l'industrie automobile à Paris chez Montel, aujourd'hui rebaptisé Basell. C'est là que j'ai rencontré mon futur mari. Nous sommes ensuite retournés en Belgique pour son travail. J'ai été engagée par UCB à Drogenbos, comme directrice marketing & produit. UCB a alors racheté les activités peintures et revêtements de Hoechst. Vu mon expérience dans le secteur automobile à Paris, on m'a confié ces départements. "

La durabilité

" Elle est l'histoire de ma vie professionnelle. Et fait partie de la stratégie de toutes les entreprises pour lesquelles j'ai travaillé. Chez Dow, on m'a surnommée 'la femme de l'eau'. Le conseil d'administration de Dow a approuvé mon business case pour la construction - la première en Moyen-Orient - d'une usine dite d'osmose inverse, qui produit de l'eau potable. Autre exemple : chez Diversey, nous avons mis au point un concentré de produits à diluer par le client, afin de réduire le plus possible les frais de transport et la consommation de carburants. "

L'art et la musique

" Je voyage énormément mais j'essaie de passer un maximum de temps qualitatif avec ma famille. Je suis très calme dans la vie privée. J'adore aller au musée et admirer les oeuvres d'art, une véritable source d'inspiration pour moi. J'ai un faible pour la musique classique, Mozart, Chopin, Beethoven. Mon fils joue du violon. Malgré son jeune âge, il fait déjà partie d'un orchestre. Nous profitons donc de concerts gratuits à la maison ( rires). J'admire tout particulièrement les violonistes Lisa Batiashvili et Janine Jansen. "

Sa pratique du golf

" Je fais semblant d'y jouer ( rires). Le golf demande beaucoup de temps... "