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Neuf minutes pour traverser l'Europe ! A bord d'un petit train rouge semblant descendre des montagnes suisses, visiteurs et employés de Huawei voient défiler Paris, Grenade, Vérone, Heidelberg et même Krumlov, une petite cité médiévale de République tchèque. L'équipementier télécom a fait dans la démesure pour son nouveau campus de Dongguan, une ville du sud de la Chine non loin du siège historique de Shenzhen. Le site accueille 108 bâtiments intégrés dans 12 fausses villes d'inspiration européenne entourées de jardins et de lacs artificiels. Quelque 17.000 ingénieurs ont déjà investi leurs nouveaux locaux, bientôt rejoints par 8.000 autres. Ce nouveau siège de 1,4 million de mètres carrés aurait coûté la bagatelle de 10 milliards de yuans (1,3 milliard d'euros). Mais rien n'est trop beau pour Ren Zhengfei, fondateur de l'entreprise et ingénieur en génie civil de formation, qui a supervisé lui-même le chantier. Le campus résume à lui seul les ambitions gigantesques d'un petit fabricant de commutateurs téléphoniques devenu, en l'espace de 30 ans, le premier fabricant mondial d'équipements de réseaux télécoms et numéro deux des smartphones. " L'objectif de Ren Zhengfei est que Huawei occupe une place inoubliable dans la nouvelle révolution industrielle liée à l'intelligence artificielle ", prévient Weiliang Shi, directeur général de Huawei France. Fort d'un chiffre d'affaires de 100 milliards de dollars et de 180.000 employés, Huawei est aujourd'hui l'un des fleurons du capitalisme chinois et, de loin, la plus internationale des compagnies de la high-tech chinoise. Mais l'empire vacille, pris dans une tempête sans précédent. Le géant des télécoms est devenu la bête noire des Etats-Unis, sur fond de guerre commerciale entre Washington et Pékin et de bataille pour le leadership technologique mondial. Depuis un rapport du Congrès de 2012 craignant que Pékin n'utilise les produits de Huawei - et de son compatriote ZTE - à des fins d'espionnage, les Etats-Unis ont toujours gardé leurs distances avec les équipements chinois. Mais, depuis l'automne dernier, Washington fait aussi monter la pression sur ses alliés pour qu'ils suivent la même voie, à l'aube des appels d'offres pour la 5G, cette prochaine génération de réseau mobile ultrarapide. Déjà soupçonné de menacer " la sécurité nationale ", l'équipementier chinois est également sous le coup d'une enquête criminelle de la justice américaine pour vol de technologies. Des ingénieurs de Huawei se seraient intéressés d'un peu trop près au petit robot Tappy, développé pour tester les écrans des smartphones en reproduisant un doigt humain, lors d'une visite en 2012 dans un laboratoire de l'opérateur l'américain T-Mobile. Un acte isolé ? Selon l'enquête américaine, Huawei offrait des bonus aux employés qui parvenaient à dérober des informations précieuses. Mais l'affaire Huawei a pris une tout autre dimension avec l'arrestation, début décembre 2018 au Canada, de Meng Wanzhou, à la demande des Etats-Unis. La directrice financière de Huawei, dont la justice américaine demande l'extradition, n'est personne d'autre que la fille de Ren Zhengfei. Accusée d'avoir eu recours à une société écran pour contourner l'embargo sur l'Iran, son arrestation a eu l'effet d'une bombe en Chine, créant une crise diplomatique sans précédent entre Pékin et Ottawa. Folles de rage, les autorités chinoises ont arrêté deux Canadiens et un tribunal en a condamné à mort un troisième pour trafic de drogue, en guise de représailles. Au-delà de la méthode Coué, l'équipementier - d'ordinaire si discret - allume cependant des contre-feux, multipliant les prises de parole de ses dirigeants et ouvrant les portes de ses centres de R&D aux journalistes dans l'espoir de désamorcer les critiques et soupçons. Si les accusations d'espionnage (réfutées depuis des années) n'ont jusqu'ici pas empêché l'expansion galopante du groupe, la menace est aujourd'hui bien réelle. Plusieurs pays alliés des Etats-Unis, comme l'Australie et le Japon, ont déjà rejoint la croisade contre Huawei et exclu le fabricant chinois des futurs réseaux 5G. En Europe aussi, la pression monte. Le géant britannique Vodafone vient de mettre en pause ses commandes le temps d'y voir plus clair, tandis que son compatriote BT a décidé de retirer le matériel Huawei du coeur de ses réseaux existants. " Bénéficiant de l'immense marché chinois, Huawei s'était rapidement positionné sur la 4G, ce qui lui avait permis de monter en puissance à l'international , explique Jean-Dominique Séval, consultant indépendant basé à Pékin. Mais si les grands marchés européens se ferment au moment des appels d'offres pour la 5G, cela va lui faire un trou d'air, car les pays émergents ne sont pas prêts à prendre le relais. " Craignant un effondrement de son carnet de commandes, le très discret Ren Zhengfei est sorti de son mutisme pour démentir tout espionnage ou malveillance de son entreprise. " J'aime mon pays, je soutiens le Parti communiste, mais je ne ferai jamais rien pour nuire à un quelconque pays dans le monde ", a-t-il assuré dans un rare échange avec quelques journalistes. L'homme, aujourd'hui âgé de 74 ans, fut ingénieur une dizaine d'années dans l'armée chinoise avant de fonder Huawei en 1987, avec un capital de 21.000 yuans (2.700 euros). Un passé militaire qui imprègne le groupe d'une culture de combattants à toute épreuve et qui contribue à alimenter les soupçons de collusion avec le régime communiste. L'inquiétude vient aussi du flou sur l'actionnariat de cette entreprise privée, qui n'est pas soumise aux règles de transparence des sociétés cotées. Les capitaux du groupe sont répartis entre 96.768 employés et lui-même détient 1,14 % du capital, précise-t-il, avant de faire référence à Steve Jobs - un modèle - qui " avait 0,58 % d'Apple ". " Cela signifie qu'il est encore possible de diluer davantage ma part ", ajoute celui qui garde la haute main sur l'entreprise, bien qu'il ait confié la direction générale à un triumvirat tournant tous les six mois. Malgré les rumeurs et les mises en garde de Washington, jamais aucune preuve n'a été présentée concernant l'existence de portes dérobées, nichées dans les équipements Huawei. " La rumeur ne fait pas de nous des coupables ", tempête John Suffolk, le Monsieur cybersécurité de Huawei, recruté en 2011 alors qu'il était responsable de la sécurité informatique pour le gouvernement britannique et qui passe l'essentiel de son temps à répondre aux interrogations des opérateurs et pouvoirs publics aux quatre coins du monde. Dans le laboratoire consacré à la cybersécurité, son directeur, Wan Jin, détaille méthodiquement les multiples étapes de contrôle et de certification nécessaires aux produits Huawei avant d'être autorisés à rejoindre les catalogues. " Nous sommes totalement indépendants des unités commerciales et nous avons un droit de veto sur les produits ", insiste-t-il. Derrière lui, 144 armoires enferment des dizaines de routeurs et autres équipements actuellement passés au crible. Ce dont Huawei est le plus fier, ce sont les grandes salles sécurisées où les clients peuvent venir eux-mêmes tester les équipements. Un accès aux codes sources des équipements est également possible dans une salle sous haute protection où l'on ne pénètre qu'après s'être délesté de ses effets personnels et avoir franchi un portail de détection de métal. " Je ne cesse de le répéter aux opérateurs, aux entreprises et aux pouvoirs publics : vous voulez visiter nos usines, contrôler nos produits, inspecter nos codes sources ? Vous pouvez le faire ! ", poursuit John Suffolk. Après avoir ouvert des laboratoires de tests similaires en Allemagne et au Royaume-Uni, Huawei en a ouvert un à Bruxelles. Mais les interrogations à l'égard de Huawei tiennent aussi aux relations ambiguës qu'entretiennent les entreprises privées chinoises et le pouvoir. Huawei pourrait-il refuser un ordre venant de Pékin ? Le groupe l'affirme mais de nombreux observateurs en doutent. " En Chine, très peu de sociétés privées peuvent devenir des multinationales sans la bénédiction du Parti communiste , explique Willy Lam, professeur de sciences politiques à l'université chinoise de Hong Kong. En contrepartie des privilèges monopolistiques accordés, elles doivent exécuter les instructions du Parti. Il n'y a pas de place pour la négociation ou l'objection. " Pour Jean-François Dufour, directeur du cabinet DCA Chine-Analyse, le véritable marqueur de la dépendance de Huawei par rapport au pouvoir est " le rôle décisif " qu'ont joué les financements publics dans son développement. " Le décollage de Huawei à l'international s'est appuyé sur des lignes de crédit totalisant la somme faramineuse de 30 milliards de dollars entre 2005 et 2009, ouvertes par la China Development Bank, banque 'politique' chargée de soutenir la stratégie nationale. Sans cet appui, le groupe n'aurait pu connaître son développement extraordinaire ", indique-t-il. Après des premiers pas en Afrique au début des années 1990, Huawei pose ses valises en Europe au début des années 2000. " Beaucoup étaient sceptiques et certains rigolaient quand Huawei a débarqué, considérant qu'il ne rattraperait pas son retard technologique, se souvient Jean-Dominique Séval. Mais Huawei a surpris par sa force de R&D et sa rapidité d'exécution. Maintenant dans la 5G, Huawei continue de mettre la pression sur la concurrence. " Huawei prévoit d'investir 100 milliards de dollars en R&D au cours des cinq prochaines années. Par Frédéric Schaeffer.