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Kurt Cobain est mort il y a 28 ans, mais vous pouvez toujours vous offrir sa guitare fétiche. La dénommée Jag-Stang - inventée en 1994 par Fender à la demande du leader de Nirvana en combinant deux guitares électriques différentes, la Jaguar et la Mustang - a été rééditée en fin d'année dernière, pour le trentième anniversaire de l'album mythique Nevermind. Vous préférez les Pretenders? Une réplique toute neuve de la Telecaster 1965 bleue pâle de Chrissie Hynde est également disponible. Et si vous admirez toujours Eric Clapton malgré ses déclarations anti-vaccins, sachez que sa Stratocaster noire, surnommée "Blackie", est toujours fabriquée dans l'usine californienne de Fender. Fondée en 1946, l'année de naissance de David Gilmour (guitariste de Pink Floyd), Robert Fripp (King Crimson) ou Robby Krieger (The Doors), Fender Musical Instruments Corporation vient de fêter ses 75 ans dans une forme impressionnante. Ses ventes ont progressé de 30% l'an dernier, et le chiffre d'affaires du premier fabricant américain d'instruments de musique devrait dépasser les 800 millions de dollars pour la première fois de son histoire. Signe que ses produits s'arrachent: l'entreprise a augmenté ses prix de 10% en moyenne l'an dernier. Fender, comme son rival historique Gibson, est confronté à un phénomène qui a pris tous les observateurs par surprise: les guitares, et en particulier les guitares électriques, sont de nouveau à la mode. Il y a à peine cinq ans, dans un long et déprimant article illustré par l'image d'une Stratocaster rongée par les flammes, le Washington Post annonçait la "mort lente et silencieuse de la six-cordes électrique", pointant la baisse régulière des ventes et le manque d'intérêt des jeunes générations. A la place, on assiste depuis deux ans à une spectaculaire résurrection. "Depuis une dizaine d'années, le nombre de guitares neuves vendues aux Etats-Unis était un peu inférieur à 3 millions par an, explique Brian Majeski, responsable du cabinet d'études de marché Music Trades. Pour 2021, le chiffre devrait être compris entre 3,5 et 3,8 millions. Et cela aurait été encore meilleur sans les pénuries et les problèmes de logistique." Raison principale de ce retournement? La pandémie de coronavirus. Au printemps 2020, le confinement a poussé des milliers d'Américains - et d'Américaines - à apprendre un instrument. Les ventes de guitares se sont envolées et sont restées à un niveau très élevé en 2021. "Beaucoup de gens sont toujours en télétravail, ils passent moins de temps dans les transports, vont moins au restaurant, au concert ou au stade. Cela leur laisse du temps et de l'argent pour pratiquer un instrument", analyse Brian Majeski. Fender, qui fabrique ses guitares électriques en Californie et au Mexique, a bénéficié à plein de ce retour en grâce. Fermée au printemps 2020, lors de la première vague du covid, l'usine de Corona, dans la banlieue de Los Angeles, a retrouvé depuis son rythme de croisière. Près d'un millier de guitares y sont fabriquées chaque jour, dans une immense menuiserie au bruit assourdissant. Tout est fait sur place, du séchage des planches de bois à la fabrication des composants électroniques, en passant par la peinture. "Produire une guitare standard prend environ un mois, dont la moitié pour le seul travail du bois, décrit Ramon Vega, responsable de production du Custom shop, qui réalise les modèles les plus chers . Pour une guitare sur mesure, cela peut prendre entre 45 jours et trois mois." La plupart des six-cordes qui sortent de l'usine californienne reprennent le design des classiques inventés par Leo Fender au milieu du 20e siècle. Ingénieur autodidacte, passionné d'électronique, Clarence Leonidas Fender (1909-91) commence sa carrière en 1938 en ouvrant une boutique de réparation de radios à Fullerton, 50 kilomètres au sud-est de Hollywood. Leo n'est pas guitariste, mais il passe beaucoup de temps avec les musiciens de la région pour lesquels il commence à construire des micros et des amplificateurs. A l'époque, les orchestres découvrent l'électrification, et les premières guitares électriques, en bois ou en métal, reprennent le design des guitares acoustiques. Rapidement, la musique devient la première activité du magasin de Leo Fender, qu'il rebaptise en 1946 Fender Electric Instrument Co. Avec quelques pionniers, dont le guitariste de jazz et de blues Les Paul, star des années 1950, Leo Fender va contribuer à faire naître un nouveau type de guitares. A la place du corps creux des guitares acoustiques, qui fait caisse de résonance et génère des interférences avec les micros, Leo Fender et Les Paul expérimentent un corps plein ( solid body) - à l'origine une simple planche de bois: le son des cordes métalliques, amplifié directement par une rangée de capteurs électromagnétiques, en ressort beaucoup plus pur, et le volume peut être poussé au maximum sans risque de larsen. Leo n'est pas le seul à travailler sur des guitares solid body, mais il est le premier à industrialiser leur fabrication. Il débute avec l'Esquire, inventée en 1949 et modifiée deux ans plus tard pour devenir le premier best-seller des guitares électriques: la Fender Telecaster. "Au premier salon professionnel où Leo Fender a présenté ses guitares, les gens ont dit qu'elles avaient l'air de venir d'une autre planète, que personne ne les achèterait, rappelle Justin Norvell, vice-président exécutif de Fender. Mais cela a coïncidé avec l'esprit de l'époque. Une nouvelle génération cherchait quelque chose de nouveau pour créer un son et une image, et cela a donné naissance au rock'n'roll." En 1954, Fender sort un deuxième modèle, la Stratocaster, aux formes plus arrondies. C'est avec elle que le jeune Buddy Holly passera à la télévision dans le Ed Sullivan Show, en 1957. Quant à Les Paul, c'est finalement en collaboration avec le concurrent Gibson qu'il a sorti une guitare solid body à son nom, en 1952. "L'un des points forts de Fender a été le son de leurs premières guitares, très caractéristique. Quand vous écoutez les enregistrements des années 1950 ou 1960, ceux de Buddy Holly ou des Beach Boys par exemple, vous identifiez immédiatement le son d'une Fender ", signale Craig Inciardi, conservateur du Rock'n'Roll Hall of Fame de Cleveland (Ohio). Autre signe distinctif, le look des Fender était plus moderne que ceux des luthiers américains, comme Gibson et Gretsch, qui fabriquaient des guitares acoustiques depuis des décennies. "Fender s'est inspiré du style, de l'esprit et de la couleur des voitures et l'a adapté à ses instruments. Il utilisait les mêmes peintures que les constructeurs automobiles, ce qui était une très bonne idée. " Enfin, toujours selon Craig Inciardi, Leo Fender fut un des premiers à opter pour une approche industrielle, dans un marché dominé jusque-là par les artisans. "Les guitares Fender étaient conçues pour être produites en grande série, donc relativement abordables. Mais, en même temps, elles étaient de qualité: le design, la fabrication, le son étaient excellents." Septante ans plus tard, l'usine de Corona utilise encore quelques machines achetées par Leo Fender - "certaines ont servi à fabriquer les guitares de Jimi Hendrix", affirme fièrement Justin Norvell. Le fondateur, se croyant atteint d'une maladie incurable, a revendu l'entreprise en 1965, mais son ombre plane toujours sur le catalogue de la marque. Les Stratocaster et Telecaster constituent encore le gros de la production, aux côtés d'autres classiques conçus par Leo Fender comme la Jazzmaster (1958), la Jaguar (1962) ou la Mustang (1964). La plupart des modèles figurent au catalogue en trois versions. Les modèles d'entrée de gamme (moins de 500 dollars), sous la marque Squier, sont sous-traités en Chine et en Indonésie. Le milieu de gamme (entre 500 et 1.500 dollars) vient du Mexique, où Fender a ouvert en 1987 une usine à Ensenada, à 300 km au sud de Los Angeles. L'usine de Corona, enfin, fournit les guitares les plus chères. La majorité est produite en série mais une ligne de production spéciale, plus artisanale, est réservée à la soixantaine de guitares sur mesure qui sortent chaque jour de l'usine. "Tous les gens qui travaillent dans cette partie ont au moins 20 ans d'expérience dans l'usine", précise Ramon Vega. De la première découpe à l'expédition, ces modèles sont accompagnés d'une fiche individuelle, appelée Traveler, où figure la moindre spécification. Une partie de l'atelier est consacrée au vieillissement artificiel, simulant les outrages du temps. Une Stratocaster de 1956 peut ainsi être demandée en version " new old", comme si elle sortait de l'usine, " closet classic", un peu âgée mais très bien entretenue, ou " heavy relic", avec les traces d'usure et les cicatrices des années à écumer les bars et salles de concerts. "Nous utilisons des morceaux de métal pour cogner le bois, et du sable pour rayer la peinture. Nous avons aussi différents procédés chimiques pour que le métal soit vieilli ou rouillé, et nous pouvons fabriquer des autocollants à l'ancienne." Mais si Fender joue à fond la carte de la nostalgie, l'entreprise revendique également une image d'innovation. "Très souvent, les gens pensent que les Stratocaster ou les Telecaster n'ont pas changé depuis le début, mais en fait elles n'ont pas cessé d'évoluer au fil du temps, explique Justin Norvell. C'est un principe de design que nous appelons 'colorier à l'intérieur des lignes': nous n'innovons pas pour le plaisir d'innover, et les changements doivent être subtils." La modernité est bien plus visible du côté des amplificateurs: les derniers modèles peuvent être raccordés au port USB d'un ordinateur et ils intègrent des cartes numériques pour générer des effets inspirés du son de Police, Pink Floyd ou U2. L'an dernier, Fender a sorti le Mustang Micro, un ampli de la taille d'une boîte d'allumettes, conçu pour être raccordé à un casque, une tablette ou une enceinte sans fil. Le groupe vient aussi d'acquérir Presonus, un spécialiste du home studio, qui fournit des logiciels et du matériel d'enregistrement (micros, table de mixage, etc.) aux musiciens amateurs et professionnels. Sous l'impulsion de son nouveau PDG, Andy Mooney, un ancien de Nike et Disney arrivé en 2015, le groupe a amorcé son virage vers la data et le divertissement. En 2017, partant du constat que 90% des nouveaux acheteurs de guitare abandonnaient leur instrument au bout d'un an, il a lancé une offre de cours de guitare en vidéo, Fender Play. Les leçons, sous forme de modules courts, permettent de montrer l'ensemble des guitares de la gamme, et sont souvent présentées par des femmes - une cible généralement négligée par les magasins de musique mais qui, selon les chiffres de Fender, représente près d'un acheteur sur deux. Au printemps 2020, alors que l'Amérique était en grande partie confinée, le groupe a mis Fender Play en accès gratuit pendant trois mois. Un carton: près de 1 million de personnes se sont inscrites, et 250.000 ont poursuivi par un abonnement payant. "Avec la pandémie, nous avons découvert que, lorsque les gens ont plus de temps pour eux, apprendre la musique est un bon investissement en termes de développement personnel, de relaxation ou de santé mentale", indiquait récemment le PDG dans un entretien à Business Insider. Internet est aussi un bon moyen de faire apprendre la guitare à des garçons et des filles qui pourraient être les petits-enfants de Keith Richards ou Patti Smith, et qui n'hésitent pas à filmer leurs premiers solos pour des stories Instagram ou des vidéos Tik Tok. "Les jeunes générations aiment toujours la musique d'il y a 50 ans, analyse Craig Inciardi, du Rock'n'Roll Hall of Fame. Des artistes comme Pink Floyd, les Beatles ou Queen sont toujours en tête dans les ventes de musique et les écoutes en streaming. Les jeunes redécouvrent ces groupes et recherchent le même genre d'instruments." En parallèle, Fender s'associe avec les icônes actuelles des teenagers, comme Billie Eilish - un ukulele à son nom est sorti en 2020, et son frère Finneas, auteur et compositeur de ses chansons, est un des ambassadeurs de la marque. En mélangeant nostalgie et technologie, modèles légendaires et cours en ligne, Fender fait tout pour séduire cette nouvelle vague de guitaristes. "Nous ne passons pas notre temps à regarder dans le rétroviseur, nous continuons d'innover et d'inventer de nouvelles choses, résume Justin Norvell. Mais, à l'arrivée, il s'agit d'inspirer les gens qui écriront le prochain Smells Like Teen Spirit." Par Benoît Georges ("Les Echos")