L'exercice est fascinant. Sur Fiverr, une place de marché en ligne qui héberge des centaines de milliers d'indépendants, les réponses se succèdent à un rythme effréné. Suite à ma demande de service express, les conversations s'enchaînent avec Maya au Pakistan, Yazir au Nigéria, Kishar au Bangladesh et José aux Etats-Unis. Fiverr, c'est une espèce de "United Colors of Benetton", en mode professionnel, qui défile sur l'écran de mon ordinateur.
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L'exercice est fascinant. Sur Fiverr, une place de marché en ligne qui héberge des centaines de milliers d'indépendants, les réponses se succèdent à un rythme effréné. Suite à ma demande de service express, les conversations s'enchaînent avec Maya au Pakistan, Yazir au Nigéria, Kishar au Bangladesh et José aux Etats-Unis. Fiverr, c'est une espèce de "United Colors of Benetton", en mode professionnel, qui défile sur l'écran de mon ordinateur. Mon briefing est ultra-simple. J'écris un article sur cette armée de "freelances à portée de clic" pour Trends- Tendances et je demande aux membres de la plateforme numérique de réaliser la couverture de l'hebdomadaire qui mettra mon dossier à l'honneur. Dans un premier temps, j'ai tapé les mots "cover design magazine" dans le moteur de recherche de ce site israélo-américain et très exactement 8.333 "services disponibles" me sont immédiatement apparus. Il me faudrait des heures pour tous les explorer et j'ai donc choisi quelques freelances au hasard, d'abord les moins onéreux à 4,68 euros la prestation (! ), auxquels il faudra ajouter un peu plus de 2 euros pour les "frais de service" engrangés par Fiverr. Le ping-pong verbal s'est alors installé avec Maya, Yazir, Kishar et José dont les profils respectifs sont notés en fonction des commandes déjà réalisées, exactement comme sur l'application Uber. Dans mon briefing, je laisse le choix de l'illustration à mes interlocuteurs. Une photo, un dessin, un collage... Peu importe, le visuel de mon dossier doit être pertinent. Je fais donc appel à leur talent créatif pour un hebdomadaire qu'ils ne connaissent pas, avec des codes journalistiques - voire culturels - qui leur sont sans doute étrangers. Sans leur donner trop de détails, je leur fournis simplement le logo du magazine, le surtitre et le titre de l'article, histoire de tester leur réactivité et, surtout, leur créativité dans cette opération low cost. Interactive, la plateforme numérique semble comprendre ma démarche singulière et me propose rapidement "un appel d'offres" automatisé. Parallèlement à mes premiers échanges personnalisés, je me lance à présent sur cette voie royale dont j'ignorais l'existence. Je poste cette fois mon briefing dans la fenêtre magique avec l'exigence d'un délai de 48 heures pour la livraison et un budget limité à 12 euros pour la création. En une heure à peine, une vingtaine de réponses tombent dans ma messagerie Fiverr. J'explore les différents profils, poursuis mes conversations aux quatre coins du monde et passe les commandes effectives à l'un ou l'autre freelance grâce à ma carte Visa. La procédure mise en place par les gestionnaires de cette place de marché en ligne est d'une simplicité confondante. Il me reste à attendre maintenant les résultats... Lancé en 2010, le site www.fiverr.com a gonflé ses rangs au fil des ans et compte aujourd'hui près d'un million de freelances sur sa plateforme dont le quart à peine serait réellement actif. A ces 240.000 indépendants répartis dans 160 pays, il faut ajouter les centaines de milliers d'autres profils que l'on trouve sur de nombreuses plateformes concurrentes, par exemple Upwork, Freelancer, Toptal ou encore les françaises Malt et Creads. Au total, ce sont donc quelques millions d'indépendants qui sont accessibles en quelques clics de souris, prêts à relever des défis professionnels, divers et variés. Sur la page d'accueil de Fiverr, une petite dizaine de catégories s'affiche dans la barre du menu principal (Graphisme & Design, Marketing digital, Rédaction & Traduction, Vidéo & Animation, Musique & Audio, Programmation & Tech, Data, Business, Loisirs) avec, pour chacune, 20 à 40 sous-catégories en moyenne. Vous voulez créer une application mobile, revoir l'identité visuelle de votre entreprise ou traduire une brochure en espagnol? Vous désirez commander une étude de marché, lancer une campagne marketing sur les réseaux sociaux ou réaliser un film d'animation? Sur Fiverr, les options se révèlent multiples et les tarifs sont a priori bon marché. Au départ, les concepteurs de la plateforme lui avaient d'ailleurs donné ce nom en référence aux cinq dollars demandés ( five en anglais) pour n'importe quel service. Mais rapidement, l'éventail des tâches basiques s'est élargi et les prix demandés ont suivi une courbe ascendante. Si les tarifs low cost restent toutefois la norme sur cette place de marché en ligne, il n'est dès lors pas rare d'y croiser des propositions de service à plusieurs centaines, voire quelques milliers d'euros selon la complexité des missions demandées. Avec mon budget de 12 euros pour une couverture de magazine, je ne dois donc pas m'attendre à un service high level. Les premières propositions ne sont en effet pas brillantes. Malgré mes instructions et les exemples transmis d'anciens numéros de Trends-Tendances, aucun freelance sollicité ne respecte les codes typographiques. Certes, l'un ou l'autre tente vainement de se fondre dans l'esprit du magazine, mais la majorité des participants est à côté de la plaque. "C'est le gros problème de ce type de plateforme à bas prix, témoigne Benjamin, un patron de start-up qui a tenté l'aventure Fiverr à plusieurs reprises. Le travail est souvent bâclé parce que les gens sont mal payés. C'est le fameux adage: You pay peanuts, you get monkeys! Il ne faut donc pas s'attendre à des prestations de qualité si on n'augmente pas le budget et si on ne choisit pas les bonnes personnes. Bref, le service n'y est pas garanti, d'autant qu'il y a aussi des différences de perception et souvent de culture entre le commanditaire et l'exécutant qui vit souvent dans un tout autre pays. Il faut donc être très précis dans son briefing et surtout retranscrire clairement son besoin, ce qui n'est pas à la portée de tout le monde. Personnellement, j'ai souvent été très déçu et je me dis qu'au final, mieux vaut passer par un prestataire local." Le constat est cinglant, mais tout le monde n'est pas de cet avis. Professeur d'université et économiste réputé, Bruno Colmant passe régulièrement par les services de Fiverr et s'en dit plutôt satisfait. L'homme a l'habitude de partager ses analyses et autres sorties médiatiques sur les réseaux sociaux. Et pour garder le lien avec sa communauté, il publie de temps à autre des petites vidéos. "Je serais incapable de les réaliser moi-même, confie-t-il. Je passe donc commande sur Fiverr que j'ai découvert il y a un an et demi. J'ai été non seulement charmé par la rapidité d'exécution et l'interaction de cette plateforme, mais aussi par la qualité du travail fourni pour une somme tout à fait modeste. Généralement, je dépense une dizaine d'euros pour une vidéo de 30 secondes alors que cela me coûterait 20 fois plus cher, si pas plus, pour ce genre de service ici, en Belgique." Certes, il s'agit de vidéos simples et standardisées, mais pour le professeur d'université, l'essentiel est là: ces messages animés, postés sur Facebook et LinkedIn, sont des outils efficaces pour remercier ses followers de leur fidélité, leur adresser des bons voeux pour l'année nouvelle ou, exemple plus récent, annoncer la sortie d'un livre au printemps prochain. "Nous vivons dans une société où chacun doit cultiver sa propre marque et créer son narratif, enchaîne Bruno Colmant. Or, Fiverr est clairement un moyen d'agrémenter facilement ce narratif à moindre prix." L'économiste n'a pas tort: pour des tâches basiques qui n'exigent pas une créativité débridée ni le grand écart culturel, Fiverr représente une véritable opportunité commerciale, surtout pour les PME, les TPE, les commerçants et les professions libérales qui recherchent des services rapides, simples et bon marché. Sur cette plateforme, il y a par exemple une option "Logo Maker" (Fabricant de logo) qui est assez fascinante. En deux temps trois mouvements, l'utilisateur y introduit le nom de son entreprise et, éventuellement, un slogan à mettre en évidence, avant de jouer avec quelques curseurs pour préciser ses envies stylistiques dans des gammes "classique-moderne", "fun-sérieux", "simple-sophistiqué", etc. Quelques secondes plus tard, une soixantaine de propositions apparaissent déjà à l'écran avec, à chaque fois, un lien vers chaque designer qui offre un aperçu du logo personnalisé sur des cartes de visite, un gobelet ou la page d'accueil d'un site internet. Prix moyen pour obtenir une version en haute résolution, facilement téléchargeable et libre de droits de ce logo unique: 28 euros. Si l'expérience Fiverr se révèle séduisante pour trouver un logo à moindre prix, elle est en revanche moins convaincante pour des missions plus ardues, par exemple la création d'une application mobile ou la conception d'une couverture de magazine. La plateforme l'a bien compris et propose d'ailleurs, en option sur sa page d'accueil, deux onglets "haut de gamme": Fiverr Pro et Fiverr Business. Le premier service permet à l'utilisateur d'accéder à des profils sélectionnés pour leur expertise reconnue et approuvée - seul 1% des membres inscrits disposent de ce statut - avec des prix qui, évidemment, s'alignent en conséquence (là, pas de logo personnalisé en dessous de 400 euros). Plus corporate, le second service s'adresse quant à lui aux grosses entreprises pour leur permettre l'intégration de talents certifiés dans leurs équipes au quotidien avec, là aussi, un prix revu à la hausse. Déçu par les projets résolument low cost de mes premiers interlocuteurs, je décide donc de passer la vitesse supérieure et de taper à nouveau les trois mots "cover design magazine" dans le moteur de recherche de la section Fiverr Pro. Cette fois, il n'y a pas 8.333 "services disponibles" mais à peine une douzaine de prestataires épinglés dont les prix, pour le même travail, oscillent entre 92 et 879 euros. Je repère trois profils aux services bien cotés - une Polonaise, un Hongrois et un Vietnamien - et leur présente le même briefing en espérant cette fois que le travail demandé sera à la hauteur de mes attentes, vu les tarifs affichés. Ne pas brader les prix pour garantir un service de qualité, voilà ce qui anime précisément le site français Malt qui se présente aujourd'hui comme "la plus importante communauté de freelancing en Europe". Fondée en 2013, cette autre plateforme numérique compte plus de 300.000 indépendants dans ses rangs et dispose aussi de bureaux en France, en Allemagne et en Espagne pour mieux vendre ses services aux entreprises locales. Dans quelques semaines, une quinzaine de ses employés s'installeront d'ailleurs dans les locaux de Silversquare à Bruxelles pour doper la renommée de Malt en Belgique et inciter un maximum d'indépendants à rejoindre la plateforme. "Nous comptons déjà près de 7.000 freelances belges sur notre site web, confie Alexandre Fretti, CEO de Malt. Or, une étude du cabinet Roland Berger stipule qu'il y a aujourd'hui 176.000 freelances hautement qualifiés en Belgique. Il y a donc du potentiel. Comme nous proposons un modèle de proximité où 90% de nos missions se font en français, avec une démarche très différente du modèle low cost de Fiverr qui est un tout petit acteur en Europe, nous avons décidé de faire de la Belgique un pays prioritaire car le marché du freelancing y est beaucoup plus mature qu'en France." En effet, cette étude du cabinet de conseil Roland Berger qu'évoque Alexandre Fretti affirme que le marché des freelances hautement qualifiés pèserait 14 milliards d'euros en Belgique contre 42 milliards en France - soit un tiers du marché français - alors que la population dans l'Hexagone (67 millions d'habitants) est six fois plus élevée que chez nous (11 millions). "Contrairement à la France qui est encore très ancrée dans une logique de salariat, la Belgique a une vision plus moderne sur la question du freelancing, enchaîne le patron de Malt. Bien sûr, le salariat ne va pas totalement disparaître, mais la pandémie a joué un rôle d'accélérateur dans la réflexion des entreprises sur la pertinence éventuelle d'avoir un salarié sur place alors qu'un freelance peut faire le même travail chez lui. Il y a aujourd'hui un vrai changement de mentalité sur cette question... Malt est d'ailleurs là pour créer un nouveau 'gâteau', étant donné que la guerre des talents se déplace désormais du terrain du salariat vers celui des freelances." Revenons à notre commande de couverture pour Trends- Tendances. Englué dans des négociations tarifaires avec mes nouveaux interlocuteurs de Fiverr Pro, je décide de mettre fin à ces discussions exotiques pour tenter cette fois l'aventure avec un chevalier de Malt. Par curiosité, je retape les mêmes mots "cover design magazine" dans le moteur de recherche de ce site majoritairement francophone et 16 freelances apparaissent immédiatement à l'écran, visiblement tous Français. Prix affichés: de 125 à 380 euros la journée de travail selon les profils, ce qui correspond davantage aux tarifs en vigueur dans le métier. J'entame la conversation avec trois d'entre eux. Le premier (150 euros par jour) décline, faute de temps. La deuxième, bien cotée et plus chère (350 euros par jour), revoit fortement à la hausse le montant de ses prestations au vu du briefing exposé. A mon tour, je dois décliner. La troisième accepte enfin la mission au tarif de 240 euros la journée de travail, un temps qu'elle estime nécessaire pour la réalisation d'une illustration 100% originale pour notre magazine. A ce montant, s'ajouteront 12 euros de "frais de service" empochés par Malt et 2,40 euros de "taxes", soit une facture totale de 254,40 euros réglée par Visa. Contrairement à Fiverr, la somme sera toutefois bloquée sur le site jusqu'à la fin de la mission et la validation de la prestation. Basée à Paris et cotée "5 étoiles" sur Malt, Rebecca Bonef sera donc l'élue, pour autant que son travail se fonde dans les codes graphiques de Trends-Tendances. Points positifs de cette nouvelle expérience à distance: les barrières de la langue et de la culture sont cette fois inexistantes - ce qui facilite grandement le briefing et les échanges d'informations - et, surtout, la jeune femme multiplie les questions pour mener à bien sa mission. C'est plutôt de bon augure. A 23 ans, Rebecca a rejoint la communauté de Malt pour ouvrir ses horizons professionnels, comme bon nombre de freelances séduits par les nouvelles opportunités du numérique. Sur cette plateforme, elle côtoie aussi des membres qui s'y inscrivent pour compléter une activité professionnelle de base et cumuler ainsi deux métiers souvent différents. Dans le jargon, on les appelle les slasheurs en référence au mot anglais slash, cette barre oblique utilisée comme un élément de séparation en informatique. "Cette tendance correspond à un fractionnement de plus en plus répandu dans la vie professionnelle, analyse l'économiste Bruno Colmant. Sur ces plateformes, il n'est pas rare de croiser des gens qui ont deux, trois voire quatre activités qui n'ont aucun lien entre elles." Tous les slasheurs ne sont pas des spécialistes pour autant et certains s'improvisent parfois graphistes ou réalisateurs au fil des missions, notamment grâce aux nouveaux outils qu'ils trouvent sur le web. Assisterait-on dès lors, avec ces plateformes de type Fiverr, à une "ubérisation" de certains métiers artistiques?"Totalement! , enchaîne Bruno Colmant. Ces sites sont le reflet d'une forme de mondialisation performante et utile, et je pense d'ailleurs que cela va progresser de manière titanesque avec le télétravail. Chacun, chez soi, aura le contrôle de sa vie et pourra multiplier les missions, libéré des contraintes physiques comme les déplacements inutiles. Personnellement, je suis interpellé par la créativité qu'on trouve déjà, dans le monde entier, sur ce genre de plateformes. Et dans une économie de services digitalisée, cela va encore se développer." Le CEO de Malt partage évidemment l'avis du professeur d'université. "Avec le covid et l'instauration du télétravail, la tendance du freelancing s'est fortement accrue, observe Alexandre Fretti. En octobre dernier, nous avons d'ailleurs battu un record avec 11.000 nouveaux inscrits sur notre plateforme. Je pense que nous ne sommes qu'au début d'un nouveau phénomène. Les gens ont de plus en plus envie de travailler où, quand, comment et avec qui ils le souhaitent. Airbnb a innové dans le monde des loisirs avec sa plateforme de logement qui s'intègre dans une économie de partage. Avec Malt, nous faisons aujourd'hui la même chose dans le monde du travail." Pour concrétiser ses ambitions européennes, la plateforme française a levé, il y a six mois à peine, 80 millions d'euros auprès de la banque Goldman Sachs et de la société d'investissement Eurazeo qui sont montées à bord de son capital. Après la Belgique, Malt envisage d'ailleurs de s'installer aux Pays-Bas et en Italie, histoire d'être le leader du freelancing en Europe avant que l'israélo- américain Fiverr n'y déploie davantage ses ailes. Rebecca, notre graphiste d'un jour, devra donc certainement composer avec de nouveaux concurrents sur cette plateforme en pleine expansion. Qu'à cela ne tienne. Dans son book et ses missions, elle pourra désormais afficher la réalisation d'une couverture pour un magazine économique belge. Une première pour elle. C'est déjà ça.