En 1947, Carmelo Sita quitte sa Calabre natale pour, comme bon nombre de ses compatriotes, travailler dans les charbonnages wallons. En l'occurrence, ici, à La Louvière. En 1958, il est déclaré invalide et incapable de poursuivre son travail dans la mine. Que faire pour assurer la subsistance de sa famille? Issu d'une famille de bergers, il achète quelques vaches et brebis et décide de fabriquer du fromage.
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En 1947, Carmelo Sita quitte sa Calabre natale pour, comme bon nombre de ses compatriotes, travailler dans les charbonnages wallons. En l'occurrence, ici, à La Louvière. En 1958, il est déclaré invalide et incapable de poursuivre son travail dans la mine. Que faire pour assurer la subsistance de sa famille? Issu d'une famille de bergers, il achète quelques vaches et brebis et décide de fabriquer du fromage. "Mon grand-père a démarré sa fromagerie à la maison, raconte Bruno Sita, le CEO du groupe Sita. Il faisait du pecorino primo sale et de la ricotta. La mozzarella est venue plus tard. De fil en aiguille, les amis ont adoré et en ont acheté. Puis les amis des amis et ainsi de suite. Il en a fait un véritable business. Il produisait les fromages et allait faire le tour des cités ouvrières où il y avait une concentration de familles italiennes. Cela a été rapidement la folie. Benito, son fils aîné, allait chercher le lait devenu nécessaire dans les fermes avoisinantes puis partait au travail. Il était dessinateur industriel aux Ateliers Vanderplanck à Fayt-lez-Manage, pas très loin de la maison familiale. Le soir, il partait livrer les fromages produits dans la journée. Ce fut vite invivable. Mes deux oncles, mon père et un grand-oncle ont fini par quitter leur travail pour se consacrer à la fromagerie." Au bout d'un temps, l'activité prend une telle ampleur qu'il faut transformer l'activité en nom propre en une véritable entreprise: la Fromagerie Sita SCRL était née. Elle existe toujours aujourd'hui. Pendant un quart de siècle, les deux premières générations de Sita vont être véritablement happées par le business. Petit à petit, le coeur de l'entreprise va évoluer. "Nous vendions sur les marchés mais nous attirions de plus en plus de restaurateurs, confie Bruno Sita. Progressivement, nous avons cherché à répondre à leurs besoins. En produisant de la mozzarella et en important des produits d'Italie. Cela s'est fait par le bouche à oreille. Les délégués commerciaux des marques italiennes débarquaient dans la région en mobile home et faisaient le tour des communautés pour savoir où vendre leurs produits. Ils finissaient inévitablement à la maison et, en tant que gamin, je ne me souviens pas avoir eu une seule soirée calme tant c'était le défilé permanent (rires). C'est comme ça que nous avons développé notre gamme (vins, fromages, pâtes, etc.) et que nous avons bâti un vrai réseau basé sur la fidélité et de solides relations humaines. L'horeca a donc progressivement pris de l'importance et la proportion de l'activité fromagerie dans le chiffre d'affaires a commencé à diminuer." En l'an 2000, la troisième génération arrive aux commandes: les trois frères Bruno, Carmelo et Sergio ainsi que leur cousin Pasquale prennent la direction des opérations. Ils sont jeunes, ambitieux et veulent casser la baraque. En plus du Supermercato Italiano, le cash & carry originel de Fayt-lez-Manage, ils achètent un entrepôt de 2.000 m2 à La Louvière puis ouvrent un deuxième cash & carry à Marcinelle, destiné tant aux professionnels qu'aux particuliers. C'est aussi le début de la diversification. Avec Marco De Nuzzo, ils ouvrent le traiteur Nuzzo en 2005. En 2006, ils rachètent, avec le même partenaire, la ferme attenante au château de l'Escaille à Fayt-lez-Manage. Deux ans plus tard, naît Le Val-Fayt, un hôtel de 16 chambres avec un spa et des salles destinées aux séminaires et aux événements. "C'est un endroit un peu déroutant pour la région, sourit Bruno Sita. Peu de gens savent qu'un magnifique château se niche en plein centre de Fayt. Il est vrai que c'est une demeure privée qui ne se visite pas. Nous avons racheté la ferme pour pouvoir doter l'activité traiteur d'un bel écrin. En 2014, nos routes avec Marco se sont séparées. Il a gardé le traiteur et nous, la ferme. Une séparation en très bons termes. Il est, selon moi, l'un des meilleurs traiteurs événementiels de Belgique. Quant au Val-Fayt, nous l'avons transformé durant la pandémie. Nous y avons ajouté un bar-restaurant avec une belle terrasse. Cela permet d'offrir une restauration aux clients de l'hôtel, même s'il est ouvert à tout le monde. Nous avons engagé un chef et avons des ambitions." 2012 sera une année charnière pour le groupe Sita. Avec du très bon et du très mauvais. Il ouvre à Courcelles un centre de distribution de 6.000 m2 qui va propulser l'entreprise dans une autre dimension commerciale sans pourtant perdre son côté familial tant avec les clients qu'avec le personnel. Les Sita y ont construit une cuisine ouverte destinée à du show cooking pour convaincre les clients de la qualité de leurs produits. Aujourd'hui, Courcelles permet au groupe d'avoir 4.000 références en stock et 16.000 autres accessibles sur commande. "Notre force, c'est la chaîne du froid, assure Bruno Sita. Une contrainte que nous maîtrisons parfaitement en raison de notre activité de fromagerie. Peu d'entreprises de distribution aiment faire cela. Notre force, c'est évidemment aussi le réseau dont je parlais plus haut. Nous sommes capables de répondre à toute demande belge de produits alimentaires italiens. Et nous avons construit la plus grande gamme belge. Pendant la pandémie, nous avons dépanné la grande distribution, incapable de se procurer certains produits. Nous les avions et le réassort aussi. Certains vont rester à demeure car ils ont trouvé leur public. Notamment le camembert de bufflonne. Ou le pizza-kit que nous avions imaginé et qui vient d'être référencé chez Renmans. Enfin, le site de Courcelles nous a aussi permis d'élargir la palette de clients: la GD, comme je viens de le dire mais aussi l'industrie qui vient chercher chez nous les produits de base destinés aux pizzas, tiramisus et autres lasagnes. Et évidemment, nous sommes toujours aussi présents chez les maraîchers, dans les épiceries fines et l'horeca." En 2012 débute aussi une aventure qui faillit très mal se terminer. Sur les conseils d'experts et d'études de marketing, la famille lance un projet de franchise du cash & carry Supermercato Italiano. Trois magasins s'ouvrent coup sur coup à Waterloo, Ottignies et Sambreville. Mais c'est une catastrophe. La clientèle n'est pas au rendez-vous. Tout le groupe frôle la faillite. Il ne doit son salut qu'à l'arrivée d'un directeur général externe qui remet l'église au milieu du village. "Mon cousin, mes deux frères et moi nous nous annulions, se remémore Bruno Sita. Nous étions paniqués et incapables de décider quoi que ce soit. Ce fut un événement formateur pour nous tous. Nous nous sommes rendu compte que nous étions des hommes parfaitement imparfaits. Dans un éclair de lucidité, nous sommes allés chercher un manager à l'extérieur: Stefano Gualtieri. Je l'avais rencontré à l'époque où il travaillait pour... Sita Belgium (société spécialisée dans la gestion des déchets, Ndlr). Il venait négocier le rachat de notre nom de domaine: www.sita.be. Pour la petite histoire, j'essaie de le récupérer aujourd'hui puisque Sita n'existe plus car elle s'est fondue dans Suez Environnement. Stefano devait venir quelques mois, il est resté trois ans. Il a joué le rôle de facilitateur entre nos rôles d'administrateurs et de dirigeants opérationnels. Il nous a redonné confiance." Au départ de Gualtieri en 2015, Bruno Sita reprend alors le rôle de CEO. Il est choisi car, en tant que bachelier en informatique, il a piloté l'informatisation de tout le groupe et c'est lui qui connaît le mieux l'ensemble des services. C'est le début d'une autre transformation. Celle qui doit amener dans le groupe Sita un management humain et durable. Une transformation aussi dans le business puisque la fromagerie s'arrête en 2016. Désormais, Sita vend toujours des fromages à son nom mais ils sont produits en Italie avec un cahier des charges très strict. "Etre au sommet de la pyramide ne m'a jamais intéressé, confie Bruno Sita. Cela a amené chez moi un questionnement profond, notamment vis-à-vis de la prochaine génération. Qu'allons-nous leur léguer? Avec mes frères et mon cousin, nous avons réfléchi à notre raison d'être. Pourquoi continue-t-on à travailler ensemble? Cette raison d'être, nous l'avons partagée avec nos collaborateurs proches puis à l'ensemble de l'entreprise. Tous y ont adhéré. Il s'agit de s'épanouir ensemble pour créer et transmettre un monde plus humain. Elle repose sur quatre valeurs fortes: le courage (il suffit de se souvenir des sacrifices et de l'audace de mes grands-parents et de mes parents), la bienveillance, la créativité et l'agilité. Je désire transmettre une entreprise apaisée, pas un sac de noeuds. La compétition ou la concurrence n'ont pas droit de cité dans une entreprise. C'est une perte de temps et d'argent. La coopération, cela apaise. Nous travaillons avec des coachs pour créer une entreprise responsable qui implique tout le monde. Pour décider par consentement et en concertation, pas par consensus. Ne plus devoir élever la voix. On est en chemin..." Parlons-en de la transmission. Avec l'explosion des ventes depuis la réouverture des restaurants en juin, le groupe Sita emploie désormais 130 personnes dont cinq membres de la quatrième génération. Jusqu'ici, Bruno, Carmelo, Sergio, et Pasquale Sita possèdent chacun 25% de l'entreprise. Ce quart, ils le transmettront à leurs enfants respectifs. Ils sont 14! Il va donc falloir prendre des dispositions pour que le passage de témoin se fasse en douceur au moment venu. "Nous avons évidemment un pacte d'actionnaires qui empêche toute vente sans l'accord des autres, conclut Bruno Sita. Il convient aujourd'hui de mettre des règles en place pour que les enfants qui le souhaitent aient une place dans l'entreprise. La prochaine génération aura une place garantie au conseil d'administration mais dans l'entreprise, cela se fera selon leurs talents et compétences. Quitte à ce que l'on développe des activités supplémentaires sans pour autant sortir de notre domaine de base. C'est pour cela que le management humain que nous mettons en place est si important. Tout le monde doit fonctionner de la même manière, y compris nos enfants, et pouvoir se développer, se former, évoluer et s'épanouir."